La claque que les Espagnols ont infligée à leurs socialistes a retenti dans toute l’Europe. Comment se fait-il qu’un peuple déjà écrasé par les mesures d’austérité donne sa préférence à une droite qui annonce plus de rigueur encore?
Le reproche fait à ce parti est d’avoir perdu les pédales dans l’euphorie. Il n’a pas déversé aveuglément des aides sociales et des privilèges comme en Grèce. Mais il a accéléré une frénésie d’investissements: projets de prestige, plans immobiliers faramineux, aéroports insensés… Tous empruntaient joyeusement, les privés, l’Etat, les communautés régionales, les villes. Et au bout de la fête, ce fut l’abîme de la dette, le chômage, le désespoir.
Quand tout allait (trop) bien, la gauche au pouvoir jubilait: vive la croissance! Elle découvrit plus tard que celle-ci a aussi une face vénéneuse. Bâtir, c’est bien. Mais le béton n’engendre pas forcément l’activité économique productrice. Il peut dériver comme la finance, dans la spéculation, la corruption, la démesure. Les Espagnols ne se sont pas demandé à temps ce qu’ils produisaient réellement: ils avaient le regard rivé sur la belle hausse du PIB qui épatait le monde. Ont-ils été les seuls à manquer ainsi de jugeotte? Sûrement pas. Les Suisses lémaniques auraient aussi quelques raisons de se frotter les yeux. La hausse folle des prix du logement pourrait bien, un jour, amener de cruelles déconvenues.
Le phénomène interroge la droite comme la gauche.
Mais la social-démocratie, partout en Europe, a une raison particulière de s’agiter les méninges. Car pour retrouver le vent porteur, il lui faut renouveler son discours. Réclamer plus d’Etat, plus de solidarité, plus de redistribution, vanter sa capacité de gestion, cela ne suffit plus. Les peuples désorientés exigent aussi plus de lucidité. Ils en ont soupé des trompe-l’oeil de la prospérité factice et des trous d’air qui s’ensuivent.
Les socialistes européens ont une chance: les droites traditionnelles, dans bien des pays, ont laissé faire le libéralisme mais ont ainsi favorisé les plus riches, les grandes sociétés, les positions dominantes, les cartels. Bien davantage que les petites entreprises, les créateurs, les petits qui veulent grandir. En allant au-delà du protectionnisme social, une gauche moderne pourrait parler à ces forces montantes. Donner la priorité à ceux qui produisent une richesse utile plutôt que de jouer avec les roues de la fortune, c’est un programme.
Autre défi: la social-démocratie peut remettre au premier plan l’exigence éthique dont on perçoit bien la montée dans les opinions publiques excédées par l’obsession du lucre. L’historien et essayiste britannique Tony Judt a publié l’an passé, peu avant sa mort à 62 ans, une sorte de testament: Contre le vide moral. Malgré le titre, aucun prêchi-prêcha moralisateur. Les sous-titres donnent mieux le ton: Restaurons la social-démocratie et L’insoutenable légèreté du politique1. Ou en anglais. Ill Fares the Land. Judt n’est pas tendre avec ces partis qui ont cru que l’exaltation de l’Etat providence suffirait à leur fonds de commerce. Ils ont tardé à ouvrir les yeux sur le piège du matérialisme qui s’emballe. Ils ont cru que panser les plaies de l’injustice sociale dispensait de s’interroger sur le type de société qui doit naître avec le siècle nouveau. Il aime citer Tolstoï (dans Anna Karénine): «On s’habitue à tout, surtout quand on voit les autres faire de même.»
Comme en écho à cette réflexion, le cinéaste français, ex-communiste, resté «engagé», Robert Guédiguian, met en scène dans son dernier film2 un syndicaliste marseillais vieillissant mis au défi. De la plus terrible manière: un jeune collègue, licencié, l’agresse pour le voler. Un petit salaud qui exprime pourtant une révolte à prendre au sérieux: l’exaspération d’une génération frustrée par la galère du chômage mais aussi par l’impasse d’un consumérisme abêtissant. Cet «indigné» a un comportement brutal et imbécile, aux antipodes des gentils protestataires campeurs. Mais il a en commun avec eux une aspiration viscérale au changement. Bien au-delà des ajustements pragmatiques. Ce besoin qui court à travers l’histoire européenne s’exprimera-t-il demain, comme le suggère le film, dans la violence? Ou dans un discours politique renouvelé? Suspense.
1«Contre le vide moral» de Tony Judt, Ed. Héloïse d’Ormesson, 208 pages.
2 «Les neiges du Kilimandjaro», actuellement en Suisse romande.
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