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La génération Y change le monde

Mis en ligne le 20.11.2008 à 00:00

Ils ont entre 10 et 25 ans et sont branchés en permanence sur l'internet, les réseaux sociaux, Twitter ou Flickr. Aux Etats-Unis, ces enfants du millénaire ont largement contribué à faire élire Barack Obama.

L'Hebdo; 2008-11-20

Nés avec le web La génération Y change le monde

CAROLINE JANKECH

Ils ont entre 10 et 25 ans et sont branchés en permanence sur l'internet, les réseaux sociaux, Twitter ou Flickr. Aux Etats-Unis, ces enfants du millénaire ont largement contribué à faire élire Barack Obama.

Ils n'ont pas connu Goldorak et ignorent que les 45 tours ont une face B. En revanche, ils ont toujours connu le sida et les roues en ligne sous leurs patins. Mais surtout, surtout, ils ont grandi avec le web. Ces jeunes nés entre 1983 et 1998 font partie de la génération Y.

Ce qui la caractérise? Elle est branchée en permanence: lecteur MP3 pour une musique téléchargée sur l'internet, téléphone portable multifonction, jeux vidéos, MSN, Facebook, Twitter, Flickr ou Google. Leur adresse n'est plus une rue, mais un pseudo sur MSN. De quoi bouleverser les modes de vie, la communication, la consommation, le travail. Les statistiques le montrent, les jeunes Européens entre 15 et 24 ans sont connectés plus de trois heures par jour.

01 La télé détrônée

La génération précédente restait scotchée pendant des heures après les cours devant San Ku Kaï ou Candy, une tartine à la main. Pour la génération Y, la télévision est devenue secondaire, reléguée à l'état de simple écran pour les jeux vidéo ou de bruit de fond «pour avoir l'impression de ne pas être seul ou pour écouter de la musique sur MTV», comme l'explique en rigolant Tali, 20 ans, étudiante en droit. La télévision a ainsi perdu deux de ses fonctions essentielles: être la source principale d'information et proposer des «feuilletons» inédits devant lesquels tous se rassemblent. «La seule chose qui m'intéressait à la télé, c'était les séries, raconte Grégoire (prénom fictif), 23 ans. Aujourd'hui, les épisodes sont disponibles sur le net; alors, je n'ai plus besoin de l'allumer.» Quant à l'information, il n'utilise plus que le net: «Je googelise tout, on trouve réponse à tout, et c'est très rapide. C'est l'instrument No 1.» Problème : si on trouve réponse à tout sur le net, les informations ne sont pas discriminées - le blog d'un fondamentaliste parano se trouve aussi facilement que le site de la BBC ou de CNN. A priori, toutes les sources se valent. Comment trier? A 17 ans, Lea, gymnasienne lausannoise, est déjà très critique: «Wikipédia, je l'utilise pour avoir une première vue d'ensemble, mais je sais que tout n'est pas forcément vrai et je cherche toujours d'autres sources pour comparer et compléter.» Apparemment, du moins après quelques années, la méfiance est là... Quant à la TV sur l'internet, qu'on nous vante comme le futur du petit écran, rares sont les jeunes qui l'utilisent. Ils téléchargent des séries et films qu'ils regardent directement sur leur ordinateur ou cherchent des vidéos sur YouTube ou Daily-motion. «Mais ça ne remplace pas la télé, explique Stefana Broadbent, ethnologue, qui a mené des recherches dans le cadre du «laboratoire des usages» de Swisscom. «Ils font un usage très différent des ces vidéos courtes, drôles, de l'ordre d'une bonne blague.» Julie, 16 ans, gymnasienne à Genève, regarde ainsi les sketchs de Gad Elmaleh. Gemma, 23 ans, étudiante en lettres, parle « d'humour noir et ridicule, du genre la vidéo d'une fille obèse qui fait un strip-tease». Le plus souvent, les bonnes adresses s'échangent entre amis, qui s'invitent à voir telle ou telle séquence. D'autres vont aussi jeter un Å“il à la performance d'un groupe de musique dont ils ont entendu parler, pour savoir rapidement de quoi il s'agit.

02 Le moi déballé

Contrairement à la génération précédente, volontiers avachie sur le canapé du salon, les jeunes sont tout sauf passifs derrière leur ordinateur. Ils participent, partagent et se créent un univers à leur image.

Léa, collégienne genevoise de 13 ans, en est à son troisième blog: «J'ai eu le premier à 11 ans, je mettais des photos de moi, mon chat, ma sÅ“ur, mon univers quoi. Mais, après un temps, je n'aimais plus ce que j'avais fait, alors j'en recommençais un autre.» Après une phase expérimentale plus ou moins courte où ils déballent sans pudeur toute leur vie sur la Toile, ils passent généralement à autre chose, que ce soit parce qu'ils ont évolué ou par effet de mode. Lea, 17 ans, n'aime plus les blogs : « Les gens laissent des commentaires sous les photos, mais ce n'est pas un vrai échange. Maintenant, je préfère Facebook.»

S'ils n'ont pas peur de s'exposer, ils protègent néanmoins leurs données - leur image plus particulièrement en ce qui concerne les filles. «Je ne mettrais pas des photos de moi en maillot de bain», précise Julie, 16 ans. Gemma, quant à elle, n'autorise l'accès à ses photos qu'à des amis proches ou aux personnes directement concernées. Mais, quel que soit leur degré de pudeur, plus ils se rapprochent de leur entrée dans la vie professionnelle, moins ils divulguent d'informations personnelles et de clichés compromettants tirés de leur dernière soirée arrosée.

03 Les amis téléportés

Pour la génération TV comme pour les baby-boomers, les amis, c'était des heures de conversation au téléphone et des mères au bord de l'apoplexie qui menaçaient de résilier l'abonnement si la facture continuait de gonfler. Aujourd'hui, c'est sur l'internet, gratuitement et sans que les parents s'en rendent vraiment compte, que se font ces échanges incessants.

Le mail et Skype, en vogue chez les adultes, ne sont que peu ou pas exploités. Les outils de communication dominants, souvent utilisés en même temps, sont les réseaux sociaux de type Facebook et, bien sûr, l'incontournable messagerie instantanée de MSN.

Le lancement de ce dernier service a radicalement modifié les rapports qu'entretiennent entre pairs les membres de cette génération: gratuit, immédiat, il est au cÅ“ur de la graphie «abrégée» qu'affectionnent les jeunes, qui cherchent à communiquer leurs idées plus qu'à faire de la littérature. Mais la dimension écrite reste importante: Nathan, gymnasien lausannois de 17 ans, apprécie d'avoir le temps de réfléchir à ce qu'il écrit «pour éviter de dire des bêtises». Léa, 13 ans, a d'autres arguments: «Les garçons sont plus sympas sur MSN.» «Parce qu'ils ne sont pas entourés de leur bande de copains», renchérit Julie, sa sÅ“ur de 16 ans. Yann, 13 ans, y va dès qu'il rentre de l'école pour savoir où sont ses amis, ce qu'ils font et «afin de s'aider pour l'école». La plupart sont connectés tout le temps, même s'ils ne sont pas assis derrière leur ordinateur ou sont occupés à d'autres tâches.

Dès 16 ans, MSN se fait largement dépasser par les réseaux sociaux. La première chose que font Julie 16 ans, Lea 17 ans, Marline et Alix 18 ans, Tali 20 ans et Gemma 23 ans, quand elles rentrent chez elles: allumer leur ordinateur pour «checker Facebook», c'est-à-dire entretenir leur correspondance virtuelle en répondant aux messages et regarder les nouvelles photos ajoutées par leurs amis. Toutes y voient un moyen de communication et d'échange pratique et efficace, mais elles admettent aussi que la dimension voyeuriste est très malsaine: «Tu finis par regarder les photos de vacances de gens que tu ne connais pas vraiment pendant une heure, alors qu'au fond tu t'en fiches!» ironise Tali, «ou par espionner ce que les filles écrivent à ton petit copain» ajoute Marline.

Contrairement à un fantasme très répandu chez les parents, les jeunes ne font que très rarement des nouvelles rencontres sur le net. «Les relations, ça reste humain avant tout: si je n'ai pas rencontré la personne avant «dans la vraie vie», je ne l'ajoute pas dans mes amis sur Facebook... Enfin sauf si c'est une jolie fille», précise Raphaël, 25 ans.

Finalement, comme dans la vie, «il y a les vrais amis, les gens à qui l'on parle de temps en temps et enfin ceux à qui on dit à peine salut au gymnase», explique Alix, 18 ans, future étudiante en architecture, qui relativise ainsi ses 200 amis Facebook.

Reste que la génération Y ne s'enferme pas dans ce monde virtuel: «Elle aime tous les outils qui permettent de combiner vie réelle et vie online», explique Stefana Broadbent. Raphaël, 25 ans, instigateur sur Facebook de la version lausannoise du botellón, le dit très bien: « Si on va sur l'internet, c'est pour en sortir.» Il possède un groupe Facebook intitulé FreeParty sur Lausanne constitué de 1400 membres, à qui il propose régulièrement des soirées alternatives. « C'est un moyen efficace de toucher un très grand nombre de personnes dans un circuit donné.» L'internet s'avère être une passerelle pratique vers une nouvelle réalité façonnée à l'envi.

04 La barrière entre travail et loisirs pulvérisée

Avec l'internet, la frontière entre loisirs et travail n'est plus du tout la même: pour cette génération, on jongle allégrement toute la journée entre les deux. Nathan par exemple a quatre adresses e-mail qu'il consulte alternativement, une pour l'administratif (communiquer avec ses profs et le conservatoire), deux pour ses diverses activités musicales et, finalement, une sur MSN pour ses amis... Mais ces jeunes ont une conscience aiguë des us et coutumes liés à chaque outil, et des connotations qui l'accompagnent. Tali raconte qu'elle privilégie l'envoi de son CV par courrier «pour faire plus sérieux et ne pas passer pour une flemmarde». Grégoire partageait son analyse : dans sa recherche d'emploi, il a commencé par envoyer toutes ses postulations par La Poste. Mais, comme aucune réponse positive ne lui est parvenue, il a décidé d'utiliser son réseau virtuel. Membre de la communauté Asmallworld, qui fonctionne sur le mode de la cooptation, il a trouvé sur ce site un employé de l'une des entreprises auprès de laquelle il avait postulé. Constatant qu'ils avaient un ami commun, il s'est permis de le contacter. Deux jours plus tard, Grégoire avait décroché un entretien. Aujourd'hui, il travaille dans cette firme.

05 Le jeu dématérialisé

La génération Y ne joue plus avec des objets réels mais sur l'internet, où il est possible de jouer en ligne avec des dizaines, voire des milliers d'autres personnes. Yann, un grand fan de Dofus, explique: «Tu choisis ton personnage. Tu peux te créer des groupes d'amis très très grands, te marier, avoir un métier. Et c'est vachement bien.» Ce jeu, avec ses airs de Second Life enfantins, reflète bien l'évolution du jeu vidéo qui accompagne la génération Y. Comme l'ont écrit Francis Pisani et Dominique Piotet, «alors que les jeux vidéo les plus anciens étaient surtout individuels (...), les plus récents dépendent de la participation et de la coordination de milliers de joueurs. Aujourd'hui, ces derniers créent des outils ou des armes, des espaces, des univers et parfois des jeux entiers. Ils ne se contentent plus d'utiliser la technologie, ils se l'approprient.» L'imagination et la socialisation sont favorisées, la psychomotricité moins...

06 Et demain?

A 5 ans déjà, lorsqu'une question ne trouve pas de réponse immédiate, la petite Claire lance à son papa: «Mais il n'y a qu'à aller sur l'internet!» Plus vraiment moyen de leur dire qu'ils comprendront quand ils seront plus grands. Le monde est à portée de main, comme le prouve Téo (10 ans) qui a connu sa grand-mère établie en Argentine... au travers d'un écran d'ordinateur. S'il était né dix ans plus tôt, le garçon n'aurait eu qu'une relation sporadique avec son aïeule. Grâce à Skype, elle fait partie de son quotidien. Il laisse même la webcam allumée pendant qu'il joue au salon, pour passer du temps avec elle, comme si elle était là. Une jolie histoire, qui laisse perplexe sur ce que sera la prochaine génération.

Léa, 13 ans, et sa sÅ“ur Julie, 16 ans

FACEBOOK, TOUS LES JOURS

Précoce, Léa crée son premier blog à 11 ans. Vite lassée, elle se rabat sur MSN et ne tarde pas à se créer un profil Facebook où elle affiche son soutien à Barack Obama et son amour pour le chocolat. Aucun jour ne passe sans que Julie se connecte à Facebook. Elle y met ses photos de vacances et ses humeurs du jour. Elle aime aussi regarder ses humoristes favoris sur Dailymotion.

LUCA DA CAMPO STRATES

Gemma, 23 ans

L'INTERNET, EN MULTITÂCHE

Gemma aime le côté pratique de l'internet. Cette étudiante en histoire de l'art écoute de la musique, consulte ses cinq adresses e-mail, partage ses photos, le tout en parlant sur MSN.

LUCA DA CAMPO STRATES

Gaël, 16 ans, et son frère Yann, 13 ans

POUR LA MUSIQUE ET POUR LES COPAINS

Gaël, étudiant au gymnase, a un usage ciblé de l'internet. Il y va pour parler musique entre connaisseurs, écrire des articles sur son groupe préféré ou encore télécharger des partitions. Yann ne connaît pas encore Facebook. Pour lui, l'internet, c'est se retrouver entre copains sur MSN, jouer en réseau à son jeu d'aventure et naviguer sur Wikipédia pour faire ses devoirs.

LUCA DA CAMPO STRATES

À LIRE

Born Digital (Basic Books, 288 p.). Une vaste enquête sur l'utilisation de la technologie par les jeunes. Urs Gasser, de l'Université de Saint-Gall, et John Palfrey, de l'Université de Harvard.





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