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Crumb vit la lumière, que cela était bien
Le créateur de Fritz the Cat publie un travail de bénédictin: l’illustration intégrale de la Genèse. Rachat ou blasphème?
Dieu sépare la lumière d’avec les ténèbres, crée les grands monstres marins et toutes les créatures vivantes. Adam et Eve goûtent au fruit de l’arbre de la connaissance... L’histoire est connue depuis deux millénaires et plus. Aujourd’hui, Robert Crumb s’en empare. Robert Crumb… Oui, le grand imagier de la contre-culture américaine des années 60, le créateur de Fritz the Cat, le matou queutard, de Mr. Natural, le gourou des babas! Une nouvelle fois, Crumb prend ses fans à rebrousse-poil. L’illustrateur de la pochette du mythique Cheap Thrills de Janis Joplin préfère au rock les vieux standards de blues et de jazz. Inépuisable dessinateur de mamelles hypertrophiées et de freluquets montant des amazones stéatopyges, il adapte en bandes dessinées le premier livre de l’Ancien Testament.
Crumb était parti pour faire une adaptation satirique de la vie d’Adam et Eve. Frappé par la puissance du texte, il s’est détourné de ce projet. «Je n’ai pas eu besoin de faire de la satire, la Bible c’est déjà de la folie furieuse.» Au plus près de sa conscience, il a fidèlement retranscrit chaque mot du texte original. Il a approché ce «recueil d’histoires, de légendes et de lignage tribal» comme un «pur travail d’illustration», sans intention de le tourner en dérision. Quatre années ont été nécessaires pour mener à terme ce «travail harassant».
Trahison et blasphème. Dessinée en noir et blanc au Rapidograph dans cette profusion de hachures qui est la marque de l’artiste, La Genèse selon Crumb se détache des modèles iconographiques qui ont défini deux mille ans d’art religieux et refuse le spectaculaire, l’or de la tradition byzantine comme les clairs-obscurs sublimes de Gustave Doré. Il privilégie les plans moyens, les cadrages serrés. Loin de l’édification vertigineuse brossée par Bruegel, sa tour de Babel évoque un silo de pisé éthiopien. L’arche de Noé est massive, elle échoue lourdement sur un mont Ararat arasé par l’inondation. La destruction de Sodome et Gomorrhe ressemble davantage à la fin de Pompéi qu’au feu tombé du ciel tel qu’on le conçoit depuis Hiroshima.
La Bible n’étant pas bégueule en matière de fornication, Crumb ne se gêne pas pour dessiner les galipettes d’Adam et d’Eve dans le matin du monde, les filles de Lot abusant de leur vieux papa ou Jacob couvrant Rachel...
Quoi qu’il fasse, Crumb s’attire des ennuis. Ses créatures voluptueuses indisposaient aussi bien les garants de l’ordre moral que les féministes. Sa relecture de la Bible énerve les athées et les croyants. Les premiers pensent qu’il a trahi, les seconds crient au blasphème, d’autant plus que le dessinateur ne croit pas que la Bible soit la «parole de Dieu», mais la parole des hommes.
Sexe et violence. Le Christian Institute l’accuse de rendre la Bible «émoustillante», un exercice «complètement inapproprié car elle est essentiellement le plan de sauvetage prévu par Dieu pour l’humanité». L’Eglise anglicane craint que de mettre l’accent sur la nature sexuelle de certaines scènes ne soit pas une bonne façon de faire passer le message. Crumb rétorque: «Si des gens qui ont la foi disent que mon travail est blasphématoire, je hausse les épaules et répond que j’ai juste illustré ce qui est écrit…» D’autres autorités ecclésiastiques rappellent que la Bible contient du sexe et de la violence et que «si le livre de Crumb encourage les gens à redécouvrir les Evangiles, c’est bien».
Quant à Siné, le vieil anar, bouffeur de curé impénitent, il incendie son collègue dessinateur dans l’édito de Siné Hebdo. «Robert Crumb devenu respectueux? Qui l’eût cru? Il y a vingt ans, il n’en aurait fait qu’une bouchée de la Genèse. Il l’aurait fourrée par tous les trous, la Bible! Au lieu de ça, «la nudité se fait frontale sans jamais susciter le désir», écrit le critique des Inrockuptibles. Putain, il vieillit mal le dessinateur pour avoir illustré, sans humour, ce tissu d’âneries pour lardons attardés. J’ai même lu qu’il avait tenté d’effacer ainsi sa période iconoclaste! Merde, merde et remerde! La vieillesse est souvent un naufrage. Quel dommage!» Dieu reconnaîtra les siens…
Antoine Duplan
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