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Pression. Installées par la Guardia di Finanza italienne, les caméras traquaient les fraudeurs à la frontière.
Francesca Agosta / Ti-Press

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Guerre fiscale Suisse-Italie
La grande peur sur le Tessin

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 04.11.2009 à 17:12

Reportage. L’affaire de la troisième amnistie fiscale italienne en huit ans provoque tollés et inquiétudes à l’ombre du Monte Bre. Au-delà des déclarations de principe, c’est une culture de l’argent facile qui est en jeu, et la peur de redevenir un jour ce que l’on a été: un canton pauvre.

L’argent est venu sur la ville. Piazza della Riforma, Lugano, plein centre, une pluie battante, froide comme la lame d’une épée de Damoclès. L’élégance au bord du lac est ici bornée par la magnificence des palais bancaires: l’UBS d’un côté, Credit Suisse de l’autre, la Banque de l’Etat tessinoise au milieu. Et l’hôtel de ville, le Municipio, pour leur faire honneur. L’argent a donc déferlé sur cette ville, a-t-on pu dire, comme la vérole sur le basclergé. Dieu, petit à petit, y a fait place à Mammon. Dick Marty, conseiller aux Etats radical tessinois: «Après la guerre, nous sommes passés d’un canton agricole catholique à une société financière laïque.»

On s’enfile alors dans la jolie Via Nassa, les symboles de la richesse internationale alignés, horlogerie, boutiques de luxe, Hermès d’un côté, Zegna à l’autre bout de la rue. Tout cela est allé si vite. Quelqu’un vous raconte encore sa grand-mère lui parlant de voisins qui, l’hiver, grattaient la neige, à la recherche d’herbes vagues pour faire une soupe. Marty encore: «La pauvreté tessinoise n’est pas si ancienne. Dans les années 50, il y a eu la construction des barrages, et un secteur du bâtiment qui a explosé. Ensuite l’autoroute, 100 kilomètres qui ont changé la vie de beaucoup de familles: des terrains valaient une fortune du jour au lendemain. La spéculation immobilière a suivi. Et enfin la finance et la banque, avec ses marges exceptionnelles depuis les années 90».

Il s’est développé ainsi au Tessin un genre de mentalité de casino, faire de l’argent vite devenant habituel avec les financiers: un secteur qui pèse 17% du produit cantonal brut, près du double de la moyenne suisse, et occupe environ 15 000 personnes. La moitié dans les banques, l’autre dans la myriade de cabinets fiduciaires de toute sorte, où juristes et gestionnaires de fortune couvent celles de clients venus de l’autre côté de la frontière.

Tremonti, c’est le Diable. Derrière cette frontière, il y a le Diable, qui lui existe encore, puisque tout le monde sait bien qu’il est ministre italien et s’appelle Giulio Tremonti. Dites son nom par ici, Tremonti, et c’est tout juste si on ne va vous chercher un prêtre, comme au bon vieux temps, à seules fins d’exorcisme. Tremonti! Satan lui-même, ou un genre contemporain de maréchal Radetzky, auquel l’a comparé un article de la NZZ. Au milieu du XIXe siècle, l’Autrichien occupant la Lombardie renvoya quelques 6500 travailleurs tessinois chômer dans leur pays: deux ans de misère noire.

Une amnistie fiscale, pourtant, le Tessin connaissait. En 2001, puis en 2003, l’Italie en avait déjà lancé deux pour ses ressortissants ayant déposé leurs avoirs à l’étranger (lire en p.24). Au total, au moins 25 milliards de francs avaient quitté le Tessin vers le Sud, selon Franco Citterio, directeur de l’Association bancaire tessinoise. Mais la troisième, la «Tremonti», est d’une inédite perversité. La louve romaine manque terriblement de ressources. Sa dette est abyssale. Elle est très agacée que les Suisses lui tètent son lait. Le traité sur l’impôt à la source avec l’Union européenne, entré en vigueur en 2005, n’a pas donné, loin s’en faut, les résultats escomptés: un misérable 5% de ce qui était prévu, les personnes physiques visées s’étant, par la magie bancaire, transformées en sociétés offshore ou fondations, toutes exemptées d’impôts.

Alors le ministre des Finances, après quatre mois de discussions – qui ont laissé sans réactions les édiles helvétiques – a lancé le 15 septembre l’offensive d’amnistie numero tre. Selon les Italiens, environ 200 milliards de francs venus de chez eux seraient cachés en Suisse, surtout au Tessin. But proclamé par Tremonti: «Assécher la place financière de Lugano.» Cela en ne prévoyant qu’une amende de 5% pour les évadés fiscaux qui rapatrieraient leur argent. «Tremonti, explique Citterio, a martelé dans les médias que le secret bancaire était mort, ce qui est évidement faux! Il a dit que la Suisse était un paradis fiscal, alors que le Conseil fédéral a travaillé pour que la Suisse soit de retour sur la liste blanche de l’OCDE.»

Il aura aussi fallu patienter jusqu’au 10 octobre, près d’un mois après le début de l’amnistie, pour que le Gouvernement italien fasse savoir dans une circulaire que le rapatriement «juridique» était possible: un système plus soft qui permet de déclarer son argent en Italie, via par exemple une fiduciaire locale, mais en continuant à le laisser en gestion au Tessin. «En attendant cette clarification, il y a eu beaucoup de confusion», poursuit Citterio. Et, toujours selon les Italiens, déjà 50 milliards d’euros récupérés: info ou nouvelle intox, personne à Lugano ne confirme. Citterio: «On fera les comptes à la fin.» Cette dernière est normalement prévue le 15 décembre, l’ombre d’une prolongation plane cependant.

Des clients sont bouleversés. Dans l’intervalle, la vie est déprimante pour les gestionnaires tessinois. Ils passent leurs journées à recevoir des dizaines de clients italiens. «Cela ne peut se faire qu’en leur consacrant du temps: ils sont souvent bouleversés, veulent être rassurés, être certains de prendre la bonne décision», soupire Citterio.

Car Tremonti voulait créer la panique chez les fraudeurs. Il en rajouté: contrôles dans les trains entre Côme et Lugano, les fameuses caméras infrarouges installées aux postes frontière pour filmer les plaques d’immatriculations, la descente de police dans les banques suisses installées en Péninsule, «et même des écoutes téléphoniques illégales», s’emporte Filippo Lombardi. Le conseiller aux Etats PDC a été l’un des plus virulents. Il était de ceux qui réclamaient le gel des négociations sur la future convention de double imposition. Hans-Rudolf Merz en a annoncé la suspension, un geste symbolique que d’autres, comme l’ancien procureur Paolo Bernasconi, ont carrément trouvé «ridicule». Mais Lombardi aimerait poursuivre: «Nous devrions faire remonter l’affaire à Bruxelles, auprès de la Commission européenne. Il y a eu discrimination envers les banques suisses.» Sur ce couplà, il est allé un peu vite – c’est son style – et se retrouve esseulé. La rétorsion n’est guère à l’ordre du jour, malgré les rodomontades venues de la Lega, imaginant se venger bêtement sur les 45 000 frontaliers si nécessaires au tissu économique tessinois. La nomination par Hans-Rudolf Merz du respecté Renzo Respini, démo-chrétien ancien membre du Gouvernement cantonal, devenu conseiller politique sur cette affaire, a été appréciée: la marque d’une volonté d’apaisement.

Dans quel état en sortir? «C’est un cliché, mais toute crise a du bon», sourit Luca Albertoni. A la tête de la Chambre de commerce tessinoise, il souligne que «depuis dix ans un travail est en cours pour diversifier l’économie. Peut-être qu’avec cette affaire se présente l’occasion historique d’amplifier ce mouvement.» De grandes griffes de la mode italienne ont ainsi installé leur point de départ logistique au Tessin. Surtout, nombreux sont ceux qui soulignent les atouts d’un canton qui n’a pas seulement envie de se plaindre. L’université, ouverte depuis douze ans, progresse. Son département d’architecture, mené par Mario Botta, a une réputation internationale. Le centre sur le cancer de Franco Cavalli aussi, ou celui sur la biomédecine, à Bellinzone. Une nouvelle génération tente peu à peu de reconquérir des industries ou une grande hôtellerie longtemps laissées à des personnalités italiennes, allemandes, suisses allemandes.

L’effet frontière. Ce qui arrive au Tessin était en tout cas prévisible, et même prévu. Dès les années 80, le professeur d’économie et parlementaire Remigio Ratti avait publié, au sein de l’Institut de recherches économiques, des études qui signalaient les limites d’un développement «grâce» à la frontière, et à un poids trop fort du secteur financier: «C’est un vase communicant, une frontière. Au bout d’un moment, les différences s’estompent. Si on se contente d’une rente de situation lié à une position derrière cette barrière, c’est dangereux. Cela se termine un jour ou l’autre. Il faut être assez fort pour jouer plutôt sur ses différences, ses spécificités. Et à un moment donné, il faudra bien redéfinir nos rapports avec l’Europe.»

Des spécificités qui racontent aujourd’hui plusieurs Tessin. Marco Solari, à la tête du Festival du film de Locarno, en est convaincu. «Il existe un Tessin du Sottoceneri, qui regarde vers la Lombardie, et mise sur l’excellence. Un autre dans la région du Locarnese et d’Ascona, où l’on penche plutôt vers le Piémont et Turin: il s’agit d’y miser sur la culture, le tourisme. Et enfin, les vallées au nord de Bellinzone, qui sont les perdantes d’aujourd’hui, sans perspectives claires. Mais ce dont nous souffrons tous, ici, c’est d’un manque historique de confiance en nous-mêmes. Il y a une peur venue de loin, faite d’humiliation, de dépendance, une fragilisation qui craint terriblement de redevenir ce que l’on a été, c’est-à-dire pauvres.»

Dans les bars du centre de Lugano, l’ambiance raconte cet automne 2009 morose et incertain. Alexa, Ukrainienne à la robe trop courte, vient de passer un week-end encore plus morne à entendre les rares clients se plaindre: elle vous explique qu’il y a eu «quelque chose avec l’Italie», elle ne sait pas très bien quoi, mais sûr que ça casse décidément l’ambiance et la générosité. Elle aimerait bien que vous lui payiez tout de même une coupe de champagne. Les néons des enseignes de banques, au dehors, éclairent la nuit comme des cierges à Mammon. Par ici, on prie pour qu’il reste accoudé au bar, au moins encore un peu.


EN CHIFFRES

825 MIA
Selon Giulio Tremonti, quelque 550 milliards d’euros, soit 825 milliards de francs, appartenant à des ressortissants italiens seraient placés à l’étranger, en Suisse en particulier.

7,6 MIA Selon l’administration fiscale italienne, l’évasion fiscale en Italie a atteint 5,1 milliards d’euros, soit 7,6 milliards de francs au cours du premier semestre 2009. 3,3 milliards d’euros d’impôts (4,9 milliards de francs) n’ont pas été versés durant cette période, un tiers de ce montant ayant été illégalement déposé dans des paradis fiscaux étrangers; 1,8 milliard d’euros (2,7 milliards de francs) d’évasion fiscale ont été réalisés par le biais d’escroqueries impliquant des sociétés ou des factures factices.

170 000 C’est le nombre de riches Italiens que l’administration fiscale transalpine soupçonne d’avoir utilisé des comptes à l’étranger, principalement en Suisse et au Liechtenstein.

45 MIA Selon Giulio Tremonti, les précédentes amnisties fiscales de 2001 et de 2003 ont globalement rapporté entre 25 et 30 milliards d’euros, soit entre 37,5 et 45 milliards de francs, placés sur des comptes en Suisse.

40 C’est le pourcentage d’impôts payés par les frontaliers que le Tessin rétrocède aux communes italiennes concernées. L’accord avec l’Autriche ne prévoit que 12%.




Tags: Guerre fiscale, Suisse-Italie, Tessin,

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