La tension entre la jeunesse et la police est le révélateur du mal dont souffre la Grèce depuis la guerre civile qui a déchiré le pays de 1946 à 1949. Une période d’après-guerre méconnue en Europe et peu enseignée. La blessure de l’histoire n’en est pas moins profonde dans la mémoire collective et les familles, toutes couches sociales confondues. Pas un aîné qui ne garde au cœur les séquelles de cette guerre, une période d’extrême pauvreté ainsi que le clivage politique et social qui s’est ensuivi.
Ce n’est pas un hasard si, au lendemain des émeutes provoquées par la mort d’Alexis Grigoropoulos, 15 ans, tué par la police le 6 décembre 2008, la presse dans son ensemble a fait référence aux Dekembriana, les «événements de décembre». Une référence au 3 décembre 1944, date à laquelle la police grecque, au service d’un pouvoir anti-marxiste appuyé par les Britanniques, a tiré sur les manifestants communistes d’ELAS, anciens résistants pour la plupart. Ce drame fera 28 morts et 148 blessés. Il sera surtout le déclencheur d’une guerre civile qui ajouta 40000 morts à ceux de la Seconde Guerre mondiale. La droite a eu la victoire féroce. La répression fut terrible. Les vaincus durent s’exiler dans les républiques socialistes voisines ou se cacher. Cette humiliation n’a jamais été pardonnée et, aux yeux des Grecs, la police reste cette force rangée du côté du vainqueur, identifiée par toute une frange du peuple comme un simple outil répressif.
Dictature des colonels. Ce sentiment s’est encore renforcé sous la dictature des colonels, de 1967 à 1974. Une époque qui a aussi produit son antidote, la fameuse nuit du 17 novembre 1973, où les chars de la junte ont écrasé la révolte estudiantine retranchée depuis trois jours dans l’Ecole polytechnique. La police, une fois encore, a eu la main lourde. Le nombre de morts, de blessés et de disparus reste inconnu à ce jour, mais les martyrs n’étaient pas morts pour rien: six mois plus tard la dictature tombait, ouvrant le pays à la démocratie. C’est de cette ultime époque répressive que datent les deux slogans repris dans toutes les manifestations actuelles. Littéralement: «flics-porcs-assassins» et «journalistes-voyous-ruffians», en référence aux accointances de la presse de l’époque avec la sûreté.
Dans l’inconscient collectif des Grecs, qui n’ont jamais soldé cette histoire-là, un policier qui tire aujourd’hui sur un jeune, c’est un char qui entre dans l’Ecole polytechnique. C’est de cette époque que remonte l’inviolabilité du droit d’asile dans les universités grecques. Un droit dont usent les jeunes émeutiers d’aujourd’hui. A l’entrée de polytechnique, une banderole affirme: «Vous êtes entrés une fois, plus jamais!» Pour les forces antiémeutes, massées de l’autre coté de l’avenue Patission, le slogan est une humiliation et le mot est faible. La violence de la répression policière n’est donc pas due au seul fait que les policiers ne sont pas ou peu formés, mais aussi à cette rage droitière héritée du passé et une extrême droite bien vivace, choyée par le parti conservateur au pouvoir.
Dialogue impossible. Devant le Parlement, j’ai vu des jeunes manifestants tenter d’amorcer un dialogue avec les forces anti- émeutes qui protègent la Vouli. «Ça ne peut pas continuer comme ça! Vous devriez nous protéger et nous, nous devrions vous respecter!» Mais les policiers ne sont pas respectables aux yeux des Grecs et la jeunesse n’est pas protégée par ces hommes, certes surarmés, mais pas ou peu formés et incapables de répondre à certains lycéens qui leur ont tendu des fleurs. Le dialogue entre ces deux camps, qui incarnent le clivage grec depuis cinquante ans, semble impossible et, devant le Parlement, l’accalmie sera brève. Quelques heures plus tard, les jets de cocktails Molotov, de pierres et de gaz lacrymogènes ont repris.
Trente-quatre ans après le retour de la démocratie en Grèce, alors que le Parti communiste est non seulement légalisé mais entré dans le Parlement, alors que les exilés de la guerre civile sont revenus au pays (après le retour des socialistes du Pasok au pouvoir en 1981) et qu’une statue symbolisant la réconciliation nationale campe au centre d’Athènes, les émeutes de décembre viennent rappeler que les comptes ne sont pas soldés. Dans les cœurs, la braise couve.
Révolte plus dure. Paradoxalement, la révolte de 2008 est plus dure que celle de 1973. C’est la première fois qu’on voit des jeunes de 13-14 ans s’organiser par SMS pour prendre d’assaut des postes de police. «Que nous, les anarchistes, nous renversions des voitures, cela n’a rien d’étonnant, m’a déclaré Georgos, un émeutier qui s’est brûlé deux doigts en lançant un cocktail Molotov. Mais que des mouflets fassent pareil et que les parents les bénissent, c’est du jamais vu!»
Il y a une raison à tout cela, bien sûr. Une société tout entière ne s’insurge pas pour une simple bavure. Comme l’a dit Petros Markaris, le Simenon grec, «la Grèce reste une démocratie, mais qui se gouverne comme un royaume». A force, cela exaspère. Pas seulement les petits salaires et des jeunes sans avenir. Les émeutes sont l’expression du décalage entre, d’une part, une société qui s’est profondément modernisée et démocratisée, des Grecs européens qui assument le prix de l’adhésion à l’euro et, d’autre part, des institutions restées très balkaniques.
La rue ne croit plus en ses institutions, ni en ses élites politiques, dominées depuis l’après-guerre par trois familles: les Mitsotakis et Karamanlis, à droite, et les Papandréou, à gauche. Un système clientéliste, sclérosé, désormais sans réponse face à cette crise majeure, coite. La société désabusée ne peut pas davantage se raccrocher à l’Eglise, socle du pouvoir, qui a été accusée ces jours de détournements de fonds. Le monastère Vatopedi du Mont-Athos, qui possède des comptes offshore à Chypre, a procédé à un échange immobilier avec l’Etat qui a coûté 100 millions d’euros aux contribuables. Mais ministres responsables et religieux vénaux ne séjournent pas en prison, comme la loi grecque l’impose pourtant à tout citoyen en dette d’argent. C’est cette justice-là, cette démocratisation réelle qu’exigent les manifestants, toutes générations et classes sociales confondues, pour solde de tous comptes.
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