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Par Julie Zaugg, Michel Guillaume - Mis en ligne le 10.02.2010 à 17:30 |
Tout avait pourtant bien commencé. En juin 2005, 75% des Neuchâtelois acceptaient la création de l’Hôpital neuchâtelois (HNE), une structure regroupant les sept établissements publics du canton. Près de cinq ans plus tard, la bataille fait rage entre le Haut et le Bas du canton, entre les autorités de l’hôpital et le Conseil d’Etat, voire jusqu’au sein du gouvernement. L’enjeu du débat: la répartition des missions entre les différents établissements composant HNE et la suppression d’une trentaine de lits. Comment en est-on arrivé là? Il faut remonter à 2006, lorsque le Conseil d’Etat décide de concentrer la pédiatrie à l’Hôpital Pourtalès, en ville de Neuchâtel. Les médecins protestent: on ne peut pas la séparer de la maternité. En septembre 2007, le gouvernement propose donc la création d’un site unique mère-enfant. Les contours du projet figurent dans le rapport Antarès, rédigé par des consultants privés: les deux principaux hôpitaux – Pourtalès et La Chaux-de-Fonds – abriteront chacun un pôle de compétence, le site mère-enfant pour l’un et le domaine locomoteur (orthopédie) pour l’autre. Mais en janvier 2008, le Conseil d’Etat décide, à la surprise générale, de donner la maternité et la pédiatrie à La Chaux-de-Fonds. Un geste destiné à compenser la perte de l’Ecole d’ingénieurs du Locle partie à Neuchâtel. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Trois initiatives sont lancées, exigeant l’implantation du site mère-enfant à Neuchâtel, un équilibre strict dans la répartition des tâches entre le Haut et le Bas et le maintien de l’Hôpital du Val-de-Travers. Plus de doublons. Au milieu de cette cacophonie, deux visions émergent. La première est défendue par le président du conseil d’administration de HNE Jean-Pierre Authier et le directeur de HNE Pascal Rubin et correspond peu ou prou à celle des deux anciens conseillers d’Etats en charge de la Santé Monika Dusong et Roland Debély. Elle envisage la réforme hospitalière comme la création de pôles de compétence sur chaque site, destinés à éviter les doublons. «Neuchâtel ne peut pas se permettre de maintenir en vie artificiellement des services peu rentables, alors que les coûts hospitaliers y sont déjà de 10 à 15% plus élevés qu’ailleurs», note Pascal Rubin. Il y aussi un enjeu de sécurité. «Si un site n’atteint pas une certaine masse critique de prestations, la qualité et la sécurité des soins n’est plus assurée.» C’était par exemple le cas dans la maternité de Couvet (130 accouchements par an), fermée depuis. Concrètement, il s’agirait de placer le pôle mère-enfant à Pourtalès, qui bénéficie d’un bassin de population plus large: Neuchâtel enregistre 1200 naissances par an, contre 550 pour La Chaux-de-Fonds. La maternité et la pédiatrie doivent de toute façon y être regroupées jusqu’en 2015, pendant que La Chaux-de-Fonds mène des travaux de rénovation. Autant qu’elles y demeurent. En contrepartie, La Chaux-de-Fonds recevrait le pôle locomoteur, récupérant les opérations d’orthopédie actuellement effectuées par l’hôpital privé de La Providence, qui perdrait son mandat public. Sous ses dehors égalitaires, ce modèle donnerait un léger avantage à Neuchâtel, que ses promoteurs reconnaissent à demi-mot. Pascal Rubin juge ainsi que la répartition des missions entre hôpitaux doit dépendre de la densité de la population: «Or, nous avons 60 000 habitants dans le haut du canton et 100 000 dans le Bas». Mais cela ne veut pas dire que La Chauxde-Fonds sera délaissée. «On se focalise sur certaines activités considérées comme “prestigieuses”, à l’image des urgences ou des soins aigus, et on oublie que, dans une société vieillissante, l’orthopédie, la rhumatologie ou l’oncologie vont prendre toujours plus d’importance dans nos hôpitaux.» Reste la question sensible du maintien des soins aigus à La Chaux-de-Fonds. Début 2008, un rapport interne à HNE avait mis le feu aux poudres en proposant la fermeture du bloc opératoire de La Chaux-de-Fonds la nuit et le week-end. Cela concerne une trentaine d’opérations par an. «A terme, il faudra centraliser les activités qui coûtent cher, même en l’absence de patients, et qui requièrent une présence 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7», confirme Pascal Rubin. C’est le modèle choisi en Valais, où Sion gère les soins aigus pour Martigny et Sierre les jours non ouvrables. «L’aura d’un bloc opératoire ne dépend pas de son horaire d’ouverture, souligne Antoine Wildhaber, président de La Providence. Un hôpital peut très bien garder des soins aigus sans effectuer des interventions 24 heures sur 24. C’est notre cas.» Equilibre des missions. Une seconde vision, défendue par les soignants du haut du canton et la majorité de gauche du Grand Conseil, réclame une répartition plus «équilibrée» des missions entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds. Acquise à la localisation du pôle mère-enfant à Pourtalès, elle juge que La Chaux-de-Fonds doit recevoir toute la chirurgie généraliste (viscérale, thoracique, vasculaire) et la traumatologie. Appelé «plan cohérence», ce modèle a pris forme lors des états généraux de la santé, organisés par la conseillère d’Etat en charge de la Santé Gisèle Ory en octobre dernier. La socialiste, elle-même originaire de La Chaux-de-Fonds, y souscrirait. Ses promoteurs y voient une manière d’assurer la pérennité des soins aigus dans le Haut et de contrecarrer la «volonté secrète de la direction de HNE de démanteler l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds». Les arguments sont avant tout politiques. «On doit maintenir une activité médicale dans toutes les régions, garante d’emplois et de proximité avec le patient», souligne Gisèle Ory, qui rappelle qu’«aucune ville suisse de 40 000 habitants ne se passe d’urgences ou de soins aigus 24 heures sur 24». Une trop grande centralisation à Neuchâtel serait par ailleurs coûteuse: «On est en pleine ville. On n’a pas la place d’y faire le seul hôpital de soins aigus du canton. Pour cela, il faudrait investir 200 millions de francs.» Notamment pour ajouter deux étages à Pourtalès. «On ne doit pas céder à une logique purement économique», enchaîne le député socialiste Baptiste Hurni, président de la sous-commission de la santé. Il cite le cas de l’Hôpital de Sainte-Croix (VD) qui a conservé un plateau technique complet, car il se trouvait dans une région périphérique. Son collègue de parti Bertrand Nussbaumer relève que l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds représente 800 emplois, «dans une région sinistrée qui doit déjà se battre pour survivre». A ces deux projets antagonistes se superpose un conflit de personnes, opposant HNE à Gisèle Ory et au PS. Ce dernier a dénoncé juste avant Noël l’autoritarisme de la direction de l’hôpital et le licenciement de deux gynécologues de La Chaux-de-Fonds. Peu après, la conseillère d’Etat désavouait publiquement les autorités de HNE et chargeait un comité de pilotage politique de décider de la répartition des missions hospitalières d’ici à avril. Cela lui aurait valu des inimitiés au sein du gouvernement, notamment de la part de son collègue socialiste Jean Studer. Pôle gériatrique. Les cinq établissements secondaires de HNE (voir carte) sont également touchés par la réforme hospitalière. Ils ont déjà dû renoncer à leur maternité et à leur bloc opératoire au cours d’une première vague de restructurations, achevée fin 2008. Mais cela n’a pas suffi. Trois sites – La Béroche, Le Locle et le Valde-Ruz – restent trop coûteux par rapport aux objectifs fixés par le canton (l’autosuffisance). «Le potentiel d’économies atteint 500 000 francs, notamment dans les polycliniques», évalue Pascal Rubin. Il s’interroge: «Nous devons renouveler l’appareil de radiologie de La Béroche, qui se trouve à quelques kilomètres à peine de Neuchâtel. Cela va coûter 300 000 francs. Cela en vaut-il vraiment la peine pour une poignée de radios par semaine?» Fermer ces sites régionaux paraît difficile, politiquement. Reste à leur confier de nouvelles missions. C’est la voie choisie par le Val-de-Travers, qui s’est doté d’un pôle gériatrique dès le 1er janvier 2009. «Cette compétence n’existait pas dans le canton jusqu’ici, raconte la doctoresse Yolanda Espolio, engagée pour mettre sur pied ce service. Le but est de proposer des prestations centrées sur le grand âge aux patients de tout le canton, voire au-delà, ainsi que des formations spécifiques, qui attireront du personnel médical au Val-de-Travers.» L’établissement abrite en outre une policlinique ouverte 24 heures sur 24 et un cabinet de groupe, un autre modèle novateur pour répondre à la pénurie de généralistes dans cette région excentrée. Soucieuse d’obtenir le retrait de l’initiative exigeant le maintien d’un bloc opératoire et d’une maternité dans le Vallon, Gisèle Ory pourrait autoriser la policlinique du Val-de-Travers à poser un premier diagnostic (sans que le patient doive se rendre dans un hôpital de soins aigus) et à pratiquer une chirurgie légère. Le canton pourrait aussi participer au financement de ses ambulances. Les négociations sont en bonne voie. Centraliser à Delémont. A quelques kilomètres de là, le long de l’arc, le canton du Jura et le Jura bernois se débattent avec les mêmes enjeux. On trouve, d’un côté, les planificateurs qui tiennent le langage de la raison: une région de 120 000 habitants, comme celle du canton du Jura et du Jura bernois, ne pourra abriter qu’un seul hôpital de soins aigus à moyen terme. De l’autre côté, de nombreux politiciens freinent des quatre fers pour ne pas brusquer la population. De sorte que, aujourd’hui, on compte toujours quatre sites proposant des lits aigus (Delémont, Porrentruy, Moutier et Saint-Imier). C’est beaucoup trop. Voici exactement cinq ans, en février 2005, un groupe de travail de l’Assemblée interjurassienne (AIJ) a rendu un rapport – approuvé nota bene à l’unanimité de ses membres – qui aurait dû permettre à la région de relever les défis de l’avenir. Ce document appelait de ses vœux un regroupement des soins aigus sur un seul site à Delémont, doté d’un plateau technique de haut niveau avec un bloc opératoire ouvert en permanence, des soins intensifs et une maternité pour toute la région. Les autres sites étaient réaffectés en hôpitaux de proximité investis de missions spécifiques. Cette vision a mis le Jura bernois en ébullition. Sa population n’a pas apprécié que ses établissements de Moutier et de Saint-Imier perdent un brin de leur prestige et soient relégués au statut «d’hôpitaux de suite». Tous les membres bernois du groupe de travail de l’AIJ ont été chahutés, l’une d’entre eux n’a d’ailleurs plus été réélue au Grand Conseil peu après. En mars 2007, les directeurs cantonaux de la Santé, Philippe Receveur (JU) et Philippe Perrenoud (BE) relancent le débat en intégrant cette fois le Centre hospitalier de Bienne dans la réflexion. Nouveau groupe de travail et nouveau rapport (intermédiaire) au printemps 2008. Ce rapport n’a jamais été rendu public, mais L’Hebdo en connaît les conclusions confirmées par plusieurs sources. Il place les sites de Delémont et Bienne sur un pied d’égalité avec un hôpital régional de soins aigus, de pédiatrie et une maternité. Les autres sites deviennent des hôpitaux de proximité investis de missions particulières, niches ou spécialisations dans certains domaines comme la chirurgie orthopédique, l’ophtalmologie ou les soins palliatifs par exemple. En résumé, ce rapport, bien qu’effectué par d’autres personnes que celles de l’AIJ et dirigé par le haut fonctionnaire bernois Thomas Spuhler, arrive exactement aux mêmes conclusions! Mais Berne, à la suite de pressions politiques venues du Jura bernois, s’empresse de le «schubladiser», soit de le faire disparaître dans un tiroir. «Entretemps, soit entre les deux rapports, nous avions transformé nos hôpitaux en sociétés anonymes de droit public avec des conseils d’administration autonomes dans tout le canton de Berne», explique Philippe Perrenoud. Il laisse entendre que l’Hôpital du Jura bernois s’est farouchement opposé aux conclusions du rapport et qu’il était difficile pour le gouvernement de ne pas l’écouter. Porrentruy rassure. Les Jurassiens semblent mieux préparés que leurs collègues du Sud. L’Hôpital du Jura a fixé des priorités claires pour ses trois sites. La majeure partie des soins aigus à Delémont, la chirurgie élective et un centre de réadaptation et de rééducation à Porrentruy, un EMS et la gérontopsychiatrie à Saignelégier. Fait intéressant, rassurant pour la population: bien qu’ayant dû fermer sa maternité, Porrentruy ne perdra aucun emploi grâce à l’ouverture de son nouveau centre à la fin de 2012, dans lequel le canton investit 12,5 millions. En dix ans, le canton du Jura a supprimé 45% de ses lits aigus, dont le nombre a chuté de 289 en 1998 à 160 en 2008. La réforme hospitalière a aussi permis de stabiliser l’enveloppe financière que le canton consacre à son hôpital, qui est la même en 2009 (50 millions) qu’en 2004. Dans le Jura bernois, la situation est plus inquiétante. Moutier pourra-t-il conserver des lits aigus alors qu’il est situé à 10 minutes de Delémont? Saint-Imier pourrat- il maintenir une maternité avec 200 naissances par an, alors que tous les économistes situent la masse critique de «survie» à 500 naissances? Mais le temps presse désormais. Le nouveau financement hospitalier, qui entrera en vigueur en 2012, permettra la libre circulation des patients dans toute la Suisse et introduira un paiement par forfaits qui augmentera la transparence – et donc la concurrence – entre hôpitaux. Elle impose de réfléchir pardessus les frontières. «Si nous n’avons pas terminé notre réforme d’ici là, nous perdrons des patients au profit d’Yverdon ou de Bienne», s’inquiète Pascal Rubin. «Cette révision, conçue pour le Plateau suisse, pourrait poser de sérieux problèmes dans des régions de montagnes, convient Philippe Perrenoud. Nous n’en avons pas encore saisi toutes les conséquences.» A l’échelle de l’arc. La solution passe par la création de pôles de compétence capables d’attirer des patients au-delà du canton. Neuchâtel a commencé à le faire, avec la gériatrie au Val-de-Travers ou les soins palliatifs à La Chaux-de-Fonds, qui desservent également le Jura et le Jura bernois. Le dépistage du cancer du sein se fait lui aussi selon ce modèle tripartite, avec Delémont comme centre de référence. Gisèle Ory voit un potentiel pour le Haut de son canton dans l’oncologie et l’orthopédie, alors que le conseiller communal de La Chaux-de-Fonds Jean-Pierre Veya rappelle que son hôpital possède «l’un des équipements les plus performants du pays en médecine nucléaire». Et les mouvements de populations qui existent déjà risquent de s’intensifier. «Nous accueillons déjà pas mal de patients de Saint-Imier ou des Franches-Montagnes», relèvet- il. Certains voient plus loin encore. «L’avenir appartient à un réseau hospitalier de tout l’arc jurassien, comme on l’a fait pour la Haute Ecole Arc», dit Philippe Perrenoud. Le conseiller d’Etat bernois est conscient que ce n’est encore «qu’un rêve. La population n’est pas prête à entendre ce discours, mais il faut entamer des études de faisabilité.» Pierre-Alain Rumley, conseiller communal au Val-de-Travers et ancien chef de l’Office fédéral du développement territorial, souligne qu’une telle planification régionale déboucherait sur une reconfiguration radicale du réseau: «Pour un bassin de population de 300 000 personnes, on ne peut pas imaginer avoir plus de trois pôles hospitaliers.» Neuchâtel, Bienne et Delémont, par exemple. Pas La Chaux-de-Fonds. Le socialiste pense que les critères utilisés par le patient pour choisir un hôpital vont évoluer: «Les gens iront chercher la compétence, plutôt que la proximité. Regardez Didier Cuche: c’est un Neuchâtelois, mais il a choisi d’aller à Zurich pour se faire opérer lorsqu’il s’est cassé le pouce!» A terme, un tel regroupement pourrait permettre aux cantons périphériques de développer des prestations jusqu’ici réservées aux hôpitaux universitaires, faute de masse critique, comme la neurochirurgie, l’ophtalmologie complexe ou la chirurgie du rachis, poursuit Pascal Rubin, qui s’était fait l’avocat en 2005 déjà, lors du Forum des 100 de L’Hebdo, d’une planification hospitalière romande. «Ce serait une façon d’attirer de grands spécialistes chez nous, même à temps partiel.» Les plus audacieux ont même commencé à guigner au-delà des frontières nationales, comme Philippe Receveur. Un grand hôpital de 650 lits verra en effet le jour entre Montbéliard et Belfort d’ici à 2013, soit à 15 km de Boncourt! «Nous avons signé une convention de coopération avec nos voisins. Nous faisons de la formation ensemble et nous allons renforcer notre coopération dans les urgences préhospitalières», précise le ministre jurassien. Une mise en réseau qui pourrait un jour servir de colonne vertébrale à un futur canton de l’arc jurassien... «NEUCHÂTEL NE PEUT PAS MAINTENIR ARTIFICIELLEMENT EN VIE DES SERVICES PEU RENTABLES.» Pascal Rubin, directeur de HNE«ON DOIT CONSERVER UNE ACTIVITÉ MÉDICALE DANS TOUTES LES RÉGIONS.» Gisèle Ory, conseillère d’Etat neuchâteloise«l’avenir appartient à un réseau hospitalier de tout l’arc jurassien.» Philippe Perrenoud, conseiller d’Etat bernois |









