Une mort et une renaissance à la fois. L’Université de Genève va enterrer son institut européen, fondé par Denis de Rougemont en 1963. Un forfait, à la charge émotionnelle et symbolique, que le rectorat ose commettre non sans arrièrepensée. A partir de ses cendres, un nouveau centre sera créé. Plus compétitif, le futur CEIE – Centre d’études internationales et européennes – aura pour but de renforcer l’aura internationale de la place académique genevoise. Logiquement, il offrira dès septembre 2012 des programmes de bachelor et de master, tout en se consacrant à la recherche. Mais aujourd’hui, les dents grincent à l’Université de Genève. D’un côté, des facultés s’opposent au projet, dans la peur de perdre des fonds au profit de la nouvelle entité. De l’autre, des professeurs soulignent l’incohérence de cette politique. Et appellent à éviter la concurrence avec l’établissement de référence en matière d’études internationales à Genève, l’IHEID – Institut des hautes études internationales et du développement.
La fin de Rougemont. «L’institut européen périclitait», lancent unanimement les professeurs, qui estiment que la fin du centre tient de la logique pure. Fondé au lendemain des conventions de La Haye, en 1948, l’institut européen – qui s’appellera jusqu’en 1963 Centre culturel européen – a toujours eu une histoire mouvementée. «Dès le départ, le centre souffre de problèmes financiers, se rappelle Dusan Sidjanski, un proche collaborateur de Denis de Rougemont et fondateur du département de science politique à l’Université de Genève. C’est ironique, Rougemont avait précisément installé l’institut en Suisse, car il pensait y trouver plus facilement des sources de financement.» A plusieurs reprises, l’institut européen risque de se faire assimiler par l’Institut de hautes études internationales (HEI) ou simplement de disparaître, notamment en 1992, au moment même où la Confédération se prononçait sur son rapprochement avec l’Europe.
Aujourd’hui, le centre survit grâce à une subvention spécifique du Grand Conseil de 2,5 millions de francs. Une centaine d’étudiants suivent des programmes de master, et environ 400 000 francs sont attribués à la recherche. «L’institut a beaucoup perdu en prestige, et le nombre de postulations a chuté. Il fallait y mettre un terme», lance, virulent, un professeur de la faculté de droit.
Régler le problème. En décembre passé, l’assemblée universitaire a chargé le rectorat de régler ce problème en mettant sur pied le CEIE, un institut d’études internationales aux compétences élargies. «Le processus de création est sur une bonne voie. Il devrait être lancé en septembre 2012, au plus tard en 2013», explique Nicolas Levrat, l’actuel directeur de l’institut européen. Des fonds supplémentaires lui seront accordés. Et le centre s’occupera de la gestion de nouvelles formations, comme le bachelor en relations internationales, l’héritier de la licence en hautes études internationales de l’université sous l’ère Bologne. «Ce bachelor est notre bijou, commente le professeur de droit Alexis Keller. Mais l’augmentation du nombre d’étudiants a été trop forte ces dernières années. Ce chiffre a triplé en cinq ans et a atteint environ 1200. Aujourd’hui, cette formation souffre d’un flagrant manque d’encadrement. Nous avons besoin d’une nouvelle structure et de fonds supplémentaires pour en garantir la qualité.» Une explosion que Nicolas Levrat attribue à «l’avènement de la globalisation, qui accroît l’intérêt pour l’international, couplé à l’image de la Genève internationale qui amplifie son attractivité».
La création du centre s’ancre dans une autre logique: exploiter au maximum la carte de la Genève internationale au niveau académique. «C’est un tel avantage. Et aujourd’hui, ce n’est qu’une question de temps avant qu’une grande université américaine ne vienne installer un campus sur les rives du Léman», craint Nicolas Levrat, une opinion que partagent le corps professoral et le rectorat. Plusieurs universités privées offrent déjà des programmes similaires, comme la Webster University ou la Leman University. La Duke University a déjà établi une summer school à Genève. D’autres institutions prestigieuses américaines pourraient bientôt suivre cet exemple, comme Harvard, qui serait en train de négocier un accord avec la Cité de Calvin. «L’université a toutes les cartes en main pour éviter de perdre ce monopole. Nous ne devons pas rater cette chance», dit Nicolas Levrat.
«GRÂCE À UNE FUSION ENTRE L’EPFL, L’UNIL, L’UNIGE ET L’IHEI D, NOUS ARRIVERIONS À UN BUDG ET D’ENVIRON 2 MILLIARDS DE FRANCS.»
Yves Flückiger, vice-recteur UNIGE
Concurrence avec l’IHEID. De nombreuses voix s’élèvent sur la relation que ce nouveau centre aura avec l’IHEID. Vont-ils se lancer dans une guerre acharnée? Charles Beer, conseiller d’Etat en charge de l’Instruction publique, l’exclut: «Il s’agit juste d’étoffer l’offre en études internationales. Nous veillerons à éviter tout doublon.» Un discours officiel qui ignore la relation orageuse entre l’Université de Genève et l’institut international. «A l’époque déjà, le HEI et l’université divergeaient sur de nombreux points, comme leur vision du monde et de la science politique», dit Dusan Sidjanski. Les deux institutions collaborent dans le cadre de recherche et de programmes de formation, mais on évoque un véritable problème relationnel entre le rectorat et la direction de l’IHEID. «Ils se détestent», estime un proche du rectorat.
Pour le vice-recteur, Yves Flückiger, une concurrence frontale serait ridicule: «Nous nous appuierons sur les compétences de l’université pour offrir des formations que l’IHEID ne peut pas fournir. Nous imaginons par exemple un master en santé globale, exploitant les ressources de notre faculté de médecine.» Mais Nicolas Levrat laisse, lui, la porte ouverte à cette concurrence: «Ils acceptent très peu d’étudiants, nous avons nos forces. Tout est ouvert.» Sûr des atouts de son institution, Philippe Burrin, directeur de l’IHEID, prévient: «Si ce centre voit effectivement le jour, je lui conseillerais de conserver sa spécialisation en études européennes.» La nouvelle entité ne ferait pas le poids contre son établissement. Il rappelle également la différence d’échelle entre les deux institutions: le budget de l’IHEID pèse 64 millions de francs, contre 10 millions pour le futur CEIE.
«CE N’EST QU’UNE QUESTION DE TEMPS AVANT QU’UNE UNIVERSITÉ AMÉRICAINE NE S’INSTALLE À GENÈVE.»
Nicolas Levrat, directeur de l’institut européen
Université ou EPF? Mais la véritable menace pour l’IHEID provient d’ailleurs. En ces temps de coupes budgétaires, l’enveloppe spéciale d’environ 20 millions de francs par an que l’institut reçoit de la Confédération semble être remise en question. «Les premières subventions qui sont supprimées sont celles qui jouissent d’un statut particulier, comme l’IHEID», observe Liliane Maury Pasquier, membre de la Commission sur l’éducation et la politique étrangère. Le particularisme de l’IHEID – qui est une fondation de droit privé porteuse d’un mandat public et financée majoritairement par de l’argent public – semble mis à mal. «Charles Kleiber, l’ancien secrétaire d’Etat à l’éducation, avait examiné la question de la conversion en une EPF. Un changement qu’il n’avait pas été possible de réaliser», explique Philippe Burrin. Une commission d’experts, mandatés par le DIP, est en train de dresser un bilan du travail de l’institut. «Une fois que ce rapport sera rendu, nous regarderons si nous devons constituer une université indépendante, intégrer l’institut à l’université, ou effectivement constituer une EPF», explique Charles Beer.
L’intégration de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) à l’Université de Lausanne interpelle Yves Flückiger: «Cette fusion nous pousse à nous poser des questions. Il faut penser au bien de la place universitaire genevoise dans son ensemble. Un rapprochement entre nos deux institutions nous rendrait plus forts.» Une solution qui tendrait à se rapprocher de l’optimisation des dépenses publiques. La question pousse le vice-recteur à élargir le débat et le fait rêver d’une union lémanique: «Observez le paysage académique. Grâce à une fusion entre l’EPFL, l’Université de Lausanne, l’Université de Genève et l’IHEID, nous arriverions à un budget d’environ 2 milliards de francs. Imaginez la compétitivité d’une telle structure commune.»
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