ÉCONOMIE & FINANCE
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HYPERSONIQUE Lancé par une fusée, le Falcon HTV-2 de l'armée américaine vole à 21 000 km/h et devrait à terme frapper n'importe quelle cible en moins d'une heure. Ses premiers tests ont échoué.
DR

HOME > ÉCONOMIE & FINANCE >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Leavenworth, Etats-Unis
La guerre des virus aura bien lieu

Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 27.09.2011 à 15:20

A quoi ressemblera la guerre dans l'avenir, vu des Etats-Unis? Sera-t-elle technologique? Robotique? Mondiale? Virale? Les réponses des spécialistes de Fort Leavenworth, le centre intellectuel de l'armée américaine au Kansas.

 

Imaginons le monde en 2035. Avec ses deux blocs, américain et chinois, qui se disputent les dernières gouttes de pétrole encore disponibles. Imaginons maintenant qu’en cet été caniculaire, un virus fauche des millions d’Européens. Une vague mortelle qui rappelle la peste noire.

Imaginons enfin que cette pandémie aussi soudaine qu’inexpliquée ne laisse plus le choix à une Union ruinée par des crises financières à répétition. Elle accepte le vaccin que lui tend Pékin en contrepartie de l’accès illimité aux champs pétrolifères de la mer du Nord. Sans savoir qu’en fait, les Chinois ont mis au point cette bombe virale et l’ont lancée secrètement sur le Vieux Continent...

Un scénario digne d’un blockbuster, diriez-vous? Si seulement, vous rétorquerait alors Stephen Melton, 59 ans, sans perdre son sourire qui tranche avec son inquiétante vision de l’avenir. «Les virus seront dans peu de temps une des armes les plus terrifiantes de nos armées. L’arme absolue, parfaite, petite, bon marché, discrète», révèle cet ancien lieutenant-colonel américain que L’Hebdo a rencontré à Fort Leavenworth, le centre intellectuel de l’US Army.

L’endroit porte d’ailleurs bien son nom, même si le fort, érigé en 1827 par Henry Leavenworth sur une butte verdoyante qui domine les flots paisibles du Missouri, a disparu depuis belle lurette. Tout comme le souvenir de Stanley Ann Dunham, la mère de Barack Obama, qui y est née en 1942 alors que son père y était stationné.

Comme à la maison. Pour pénétrer dans cette base de 23 km2 fermée au monde par une barrière sécurisée, il faut montrer patte blanche, accepter une fouille de sa voiture, présenter son passeport ausculté sous toutes ses coutures par un garde armé aussi accueillant qu’un berger allemand en train de grogner, mais surtout passer des semaines à négocier un sésame avec les militaires américains.

«Les conséquences des attentats du 11 septembre 2001», s’excuse Bill Ackerly, civil du service de communication de ce centre d’excellence et gardejournaliste du jour, tout en sillonnant dans sa voiture les rues proprettes de la garnison qui ressemble moins à une caserne qu’à un grand campus universitaire avec ses soldats en treillis mais sans arme, avec ses bâtisses en briques rouges, ses magasins, son cimetière, son cinéma, son fitness, son musée, sa poste, son golf, ses pelouses de gazon vert foncé tondu au millimètre ou encore ses deux gouilles, les lacs Merritt et Smith, où les enfants des soldats en garnison viennent admirer l’envol des canards en cette fin de matinée estivale.

«Tout est fait pour que nos hommes se sentent comme à la maison. Et qu’ils se concentrent sur leur mission», poursuit Bill Ackerly. Et quelle est donc cette mission qui vous oblige à vous exiler à deux pas du centre géographique des USA, au milieu des grandes plaines et donc au milieu de nulle part?

Les officiers se préparent à leur futur rôle de commandant en passant leurs journées à plancher sur des batailles virtuelles ou à suivre des cours d’histoire, de stratégie, de tactique, répond Bill Ackerly, qui fut pilote d’hélicoptère dans une autre vie et qui a étudié «il y a longtemps» à Fort Leavenworth, dont la devise est «Ad Bellum Pace Parati» (préparés dans la paix pour la guerre). Tout un programme!

Bienvenue sur les terres du Tradoc (Training and Doctrine Command) et de sa succursale du Kansas, le CAC (Combined Arms Center), où se pense le futur de l’armée américaine. Bienvenue parmi son élite: les plus grands généraux, les MacArthur, Patton, Eisenhower, Grant ou Shermann, ont usé leurs fonds de pantalon sur les bancs de l’école du fort, créée en 1881.

Bienvenue enfin dans le prestigieux US Army Command and General Staff College, qui accueille chaque année pour une formation de dix mois plusieurs milliers de soldats dont une bonne centaine d’étrangers (86 nationalités) et actuellement un Suisse, le lieutenant-colonel Pascal Eggen.

Notre monde a vécu. C’est dans cet univers de réflexion que Stephen Melton imagine avec ses collègues – civils et militaires – la course du monde, les nouveaux enjeux planétaires et leurs réponses militaires. Ce Californien d’origine qui a passé vingt ans sous les drapeaux, vient d’ailleurs de mettre le point final à son nouveau livre Staring into the Future. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ses prévisions pour le siècle à venir virent à l’orage, même si «on ne reverra pas de sitôt de grandes opérations comme la Seconde Guerre mondiale», nuance Nathan Toronto, un autre enseignant futurologue du Command and General Staff College.

«Vers 2030, le monde devrait vivre une crise profonde énergétique et alimentaire, explique de son côté Melton. Les changements climatiques vont bouleverser nos modes de vie. Avec le pic pétrolier qu’on devrait atteindre dans la prochaine décennie, l’énergie sera un enjeu vital pour une planète surpeuplée. Un affrontement entre la Chine et les démocraties occidentales est inévitable.»

Le choc des civilisations dont se nourrissent les politiciens américains aura donc lieu? Melton opine du chef, d’autant que les Etats se montrent incapables de collaborer pour inverser le cours de l’histoire. «Notre mode de vie consumériste a vécu. La planète n’a pas assez de ressources pour tous. Il y a forcément des clashs entre les Etats.»

Et c’est là que les virus «militaires» interviendront. Ils seront de la dissuasion à bon marché pour des armées en cure d’austérité proportionnelle à l’endettement de leur pays. Pour Melton, ces bombes atomiques dans une fiole seront créées par les militaires à partir d’une technologie civile toute nouvelle: la biologie synthétique mise au point par John Craig Venter, la star américaine de la génétique.

Machine à évoluer. En 2010, ce chercheur a réussi à remplacer le génome d’une bactérie par son équivalent synthétique dans une «machine à évoluer». Un appareillage de fioles, de câbles et de métal qui permet de reprogrammer l’ADN. Une prouesse que les militaires auraient voulu classer secret défense, ajoute Stephen Melton, alors que la compétition fait rage dans ce nouveau domaine aux frontières du réel. Une équipe de l’Université libre de Berlin a par exemple réussi cet été à créer la première bactérie xénobiotique. Une bactérie étrangère à la vie. Une création quasi divine.

Et ne pensez pas que les militaires américains sont les seuls à plancher sur l’arme ADN. «Qui sait ce que font les Chinois, les Pakistanais ou les Coréens du Nord dans leurs labos», se demande Stephen Melton qui s’est fait un nom en publiant un livre où il pilonne l’amateurisme des interventions militaires US en Irak et en Afghanistan dû en grande partie à l’oubli de la tradition militaire américaine, à son histoire. Un comble. (The Clausewitz Delusion, 2009, Zenith Press.)

Car ne croyez pas que seul l’avenir passionne les experts de Fort Leavenworth. Le passé est aussi leur pain quotidien. Parfois trop, remarque Melton. «Les armées ne sont jamais prêtes pour la prochaine guerre, mais pour la précédente. Nous avons peur de nous projeter dans l’avenir.» N’empêche, ce regard rétrospectif n’a pas que des mauvais côtés, rétorque Clinton Ancker, directeur du Combined Arms Doctrine Directorate (CADD), colonel à la retraite et accessoirement «Monsieur Doctrine» de l’armée.

Erreurs en Irak. «Ce n’est plus un secret. Nous avons commis des erreurs en Irak et en Afghanistan», admet ce colonel. Un aveu, rarissime de la part d’un cadre de l’armée. Du moins officiellement. «En grande partie parce que nous avons oublié les leçons du passé. Nous n’étions par exemple pas prêts pour l’aprèscombat, pour gérer des pays en insurrection alors que nous avons vécu cette situation au Vietnam déjà. Que je l’ai vécue en tant que conseiller militaire.»

Mais promis, aujourd’hui, c’est différent. «Nous écoutons plus nos hommes sur le terrain, poursuit Clinton Ancker, dont le bureau est couvert de dizaines de médailles militaires, dont celles de la première guerre du Golfe. Nous voulons profiter au maximum de leurs expériences afin d’améliorer notre pratique. C’est une nouvelle attitude.»

Un exemple? «Nous avons élaboré un nouveau manuel sur les pertes civiles, comment les éviter, comment les gérer en cas d’accident», indique le colonel en prenant dans les mains un épais livre vert au format A4. Une de ces fameuses bibles de l’engagement.

L’armée américaine, par ses échecs, a aussi compris que l’époque où le shérif tirait sur tout ce qui bougeait est révolue. «Le rôle du soldat va changer. Tout en étant bien formé à l’art de la guerre, il devra aussi apprendre à construire des écoles et des hôpitaux, insiste Robert R. Naething qui dirige le centre d’excellence du Mission Command.

Ce sera un manager qui aura une plus grande surface de territoire à sécuriser. C’est notre job de faire évoluer les mentalités pour rendre le soldat plus autonome, moins dépendant de ses chefs directs.»

Bref, le militaire du futur, celui qui se forme à Fort Leavenworth, devra se faire plus «humanitaire» pour gagner la bataille des cœurs et donc pour vaincre le terrorisme grâce à l’appui des populations locales. Il devra aussi apprendre à collaborer avec les autres partenaires présents dans les zones de guerre, ses alliés de la coalition bien sûr, mais aussi les très décriés «contractors», ces mercenaires des temps modernes dont le nombre ne cesse de croître et qui sont «totalement incontrôlables», remarque le colonel Michael J. Johnson, les autres agences étatiques, les médias ou les ONG. C’est le cas notamment en Afghanistan où l’armée américaine a installé un second réseau internet sécurisé qu’elle a mis à disposition du CICR notamment.

Reste que la guerre devra se faire avec des moyens réduits. Une obsession pour des soldats US dont le budget de 670 milliards de dollars cette année devrait diminuer de moitié ces prochaines années. Ces coupes concerneront le fort, dont l’effectif de plus de 500 employés militaires et civils sera revu à la baisse de 20% en 2012.

Résultat: les militaires américains investissent massivement dans les nouvelles technologies, smartphones, tablettes, mais aussi drones et robots, plus ou moins autonomes et capables, sur terre, en mer, en l’air et même dans l’espace, de mener des opérations sans dormir, manger, refuser les ordres ou réclamer une assurance-vie. «Avec eux, pas besoin d’envoyer une lettre à leur veuve en cas de perte», ironise un officier.

Mais ces nouveaux joujoux, plus de 20 000 à l’inventaire actuellement, ne vont pas sans poser de problèmes à l’armée. Qui dit robot, dit cyberattaques et donc cybersécurité dont le budget explose (4,5 milliards de dollars en 2011, +10%) et, surtout, dit apprentissage de ces technologies. «La guerre du XXIe siècle sera connectée, insiste Jeffrey R. Witsken, chef de la branche intégration réseau. Mais il faut aussi que le militaire continue à faire confiance à ses sens. C’est ce que nous lui enseignons à Fort Leavenworth.»

Car, quoi qu’il arrive, quelles que soient les nouvelles armes à venir, quels que soient les nouveaux conflits ou les pressions du puissant lobby militaro-industriel américain, l’homme reste l’avenir de la guerre. Qu’il se trouve derrière son ordinateur, sa console pour contrôler son drone à des milliers de kilomètres de là, son fusil ou sa machine à fabriquer de l’ADN.




Tags: Fort Leavenworth, Etats-Unis, armée, Kansas, armes,

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.


ÉCONOMIE & FINANCE
L'Espagne poussée au sauvetage public le plus cher de son histoire
Bankia a besoin de 19 milliards d'euros d'argent public (archives). Keystone
La situation est pire que prévue chez Bankia, quatrième banque espagnole, qui croule sous les actifs immobiliers risqués. Elle a...
ÉCONOMIE & FINANCE
Avions militaires: Pilatus signe avec l'Arabie Saoudite
Des Pilatus PC-7 en démonstration (archives) Keystone
Pilatus va fournir 55 avions d'entraînements à l'Arabie Saoudite. La firme a signé vendredi un contrat avec le groupe de...
ÉCONOMIE & FINANCE
Le personnel de Merck Serono va protester mercredi à Darmstadt
Des employés de Merck Serono manifestent à Genève (archives). Keystone
Le personnel genevois de Merck Serono menacé de licenciement ou de transfert va protester mercredi devant le siège du groupe...
ÉCONOMIE & FINANCE
Le projet d'Ikea dans la Broye commence à se concrétiser
Logo d'Ikea (archives) Keystone
Le projet d'implantation du grand distributeur de meubles suédois Ikea dans la commune fribourgeoise de Bussy est à un tournant....
ÉCONOMIE & FINANCE
Le marché du travail s'améliore légèrement au premier trimestre
Un homme consulte des offres d'emploi (image symbolique/archives) Keystone
Le marché du travail a enregistré une croissance "modérée" au cours des trois premiers mois de l'année, selon l'Office fédéral...


ÉCONOMIE & FINANCE
 Nuuk, Danemark: Sous la glace, la liberté
DERNIERE FRONTIERE Héritier de traditions culturelles et architecturales danoises autant que de références et dune sensibilité venues du monde inuit, le Groenland cherche une voie pour concilier le tout alors que le réchauffement climatique le place en première ligne des enjeux écologiques. Fotosearch
Une reine du Danemark, à Nuuk, Groenland, c’est une vieille dame digne au chignon serré qui boit son thé sans...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Uyuni, Bolivie: La longue route du lithium
OR BLANC Le lithium est abondant dans les saumures des hauts plateaux andins. Ford et l'Université du Michigan estiment que les réserves mondiales actuelles suffisent jusqu'en 2100. Les Boliviens, eux, pensent que leur pays peut en approvisionner la planète pendant au moins mille ans. Martin Bernetti / AFP Photo
Dans un soulèvement de poussière, cinq jeeps arrivent à la queue leu leu et s’arrêtent à quelques mètres de la...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Chiang Mai, Thaïlande: Alzheimer sous les tropiques
SORTIE Promenade dans les rues du village de Faham pour Gunther, accompagné de Cutjay. Patrick Brown
Confortablement installé dans un fauteuil, les jambes allongées sur un coussin, Hans* couvre une feuille de papier de sa signature....
ÉCONOMIE & FINANCE
 Macao, Chine: Les nouvelles règles du jeu
Le cliché colle à la ville comme le sparadrap du capitaine Haddock. «L’enfer du jeu»: une île entière ensuquée dans...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Singapour: Capitale des fortunes de l'Asie
LUXE Vue de la ville, depuis la piscine installée au 57e étage de l'Hôtel Marina Bay Sands. Bloomberg / Getty Images
Souvent appelée «La Suisse d’Asie», Singapour ravira-t-elle sous peu à l’Helvétie sa place de numéro un mondial de la gestion...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Mumbai, Inde: Tous derrière Bacchus
SYMBOLE Que l'Inde se mette à consommer mais aussi à produire du vin atteste du mouvement du
La route est longue jusqu’à Nasik. En quittant Mumbai direction nordest, on longe les tours modernes et insipides de la...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Kaust, Arabie saoudite: De l'or noir à l'or gris
AMBIANCE Grandeur, par la dimension des bâtiments, et convivialité, par les formes, les couleurs et l'omniprésence de l'eau: le campus reflète la nature et la cité arabe. Kaust
Jessica Bouwmeester avait l’intuition qu’un événement important allait se produire ce 16 avril 2011. Une nuit de pleine lune. En...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Kigali, Rwanda: Un Singapour africain
BALLET NOCTURNE Le grand rond-point de Kigali est le théâtre d'un trafic incessant. Jeremy Jowell / Majority World
Le grand rond-point de Kigali donne le vertige. Est-ce le ballet des rutilantes Toyota Land Cruiser? Les buildings qui poussent...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Kinshasa, République démocratique du Congo: L'avenir du français s'écrit en noir
 Dessin original Kash
«Migre», mot compte triple, 27 points. Agacé, Jean-Paulin Saula claque de la langue et jette ses mains vers le ciel...
ÉCONOMIE & FINANCE
 Toshka, Egypte: Un jardin dans le désert
CLIMAT EXTREME Pour irriguer ce sol aride, un pivot tourne sur lui-même pratiquement en continu - 18 heures par jour au plus fort de l'été. Le sable se gorge d'eau, perd sa salinité et, au bout de quelques saisons, on peut y faire pousser de la luzerne, comme ici. La plante fourragère sera ensuite exportée vers les pays du Golfe. Shawn Baldwin
Le ciel est presque blanc, comme délavé par le soleil brûlant qui avoisine les 45 degrés. Le long de la...
12