«Tous ceux que vous allez rencontrer et qui ont connu Oussama, dans les années 80, n’avoueront jamais qu’ils le connaissaient. Ce serait beaucoup trop risqué pour eux. Ils seraient immédiatement arrêtés, car ils ont probablement conservé des liens avec le réseau de Ben Laden au Pakistan», m’avertit d’emblée Jamal Ismail, un journaliste palestinien basé au Pakistan depuis trente ans.
«SI LES TALIBANS ET AL-QAIDA N’ONT PAS LES MÊMES VISÉES, LES ÉTATS-UNIS SONT LEUR ENNEMI COMMUN.» Jamal Ismail, journaliste
Un des rares à avoir approché Ben Laden dès son arrivée à Peshawar en 1982 et à l’avoir régulièrement interviewé jusqu’au 23 septembre 2001.
«Allez voir Youssef Kureshi, le mollah qui dirige la mosquée Mohabat Khan. Il était le leader spirituel des moudjahidin anti- soviétiques. Il a très bien connu ben Laden.»
Ce mollah me reçoit avec beaucoup de courtoisie. Et me montre un album de photos où on le voit avec le commandant Massoud, Gulbuddin Hekmatyar (premier ministre du gouvernement des talibans) et tous ces grands héros du djihad antisoviétique.
Il raconte: «Ben Laden a été créé par la CIA et n’a jamais été accueilli à bras ouverts ici. Il était là comme beaucoup de combattants arabes qui se sont joints au djihad, mais il opérait très discrètement, sans se mêler avec nous Pachtounes.»
Oussama avait ouvert, dans le quartier de University Town en 1984, le bureau de Bayt al-Ansar, la «Maison des partisans»: une structure d’accueil pour les nouvelles recrues arabes.
A la fin de la guerre en 1989, les moudjahidin victorieux l’acclament en héros. Ce qui lui vaudra un soutien constant des talibans et des réseaux islamistes qui opèrent des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise depuis le 11 Septembre.
«Si les Talibans et al-Qaida n’ont pas les mêmes visées, les Etats-Unis sont leur ennemi commun et leurs relations sont toujours restées étroites. Al-Qaida dépendait de la couverture des talibans pour rester au Pakistan et les talibans avaient besoin des supports logistique, financier et moral de Ben Laden. Ils étaient comme interdépendants», précise Jamal Ismail.
Djihadistes. Le mollah Kureshi, calme et convaincant, dit que l’idéologie d’al-Qaida n’a jamais eu prise à Peshawar et au Pakistan – ce que journalistes et experts confirment en nuançant.
«Nous, on connaît les talibans, mais pas al-Qaida. Et nous sommes Pachtounes, pas Arabes. Mais on soutient, bien sûr, tous ceux qui combattent les Etats Unis!»
Il poursuit sur un ton qui laisse entendre qu’il ne peut en être autrement: «La mort d’Oussama va réunifier et renforcer tous les mouvements antiaméricains. Ça peut donner naissance à une nouvelle génération de djihadistes bien plus déterminés à en finir avec l’occupation américaine en Afghanistan et avec la complaisance du Gouvernement pakistanais à l’égard de Washington au Pakistan.»
Son fils, qui est là et parle un excellent anglais pour avoir séjourné plusieurs années à New York, lance: «Les Américains vont avoir des temps difficiles! En tout cas, je l’espère et je prie pour cela!»
Peshawar reste un sanctuaire de sympathisants de Ben Laden que les services secrets pakistanais et américains patrouillent intensément depuis une semaine.
«Ne restez pas là, nous lance un gardien de sécurité devant l’American Club, le bar où viennent se reposer des agents de la CIA qui ont leur antenne dans l’immeuble d’en face. C’est bourré d’espions! Et dangereux! J’ai reçu hier un appel anonyme d’un taliban qui a dit qu’il viserait le lieu et nous avec, si on ne dégageait pas d’ici à dix jours!»
Si le réseau propre d’al-Qaida compte dans la région moins de 100 membres, tous Arabes, c’est assez pour insuffler une idéologie plus radicale. Un jeu risqué pour Washington qui n’a pas fini sa traque.
Après Oussama: le réseau Haqqani affilié à al-Qaida et le mollah Omar, chef des talibans afghans, tous deux au Pakistan. Or, pour les islamistes, maintenant que les Américains ont eu Ben Laden, aucune raison de rester. Et ce sera très difficile pour Islamabad de tolérer les tirs de drones de la CIA et elle n’a pas d’autres choix que de laisser faire.
Double jeu. Si une faction de l’armée pakistanaise et de ses services d’intelligence (ISI) a sans doute été complice de Ben Laden, jamais les Etats-Unis n’auraient pu mener ce raid sans leur coopération.
«Je ne nie pas que certains d’entre nous protègent les talibans afghans pour contrer la menace indienne. Mais pas al-Qaida, dixit Zafar Abbas, responsable média de l’ISI. N’oublions pas que nous avons arrêté en dix ans plus de 30 responsables d’al-Qaida, dont les plus grands chefs opérationnels.»
Ce que le raid révèle au grand jour, c’est ce «double jeu» connu de l’armée pakistanaise. D’un côté, une collaboration évidente avec les Etats-Unis. De l’autre, des liens stratégiques et anciens entre l’armée et les islamistes qui ont probablement servi à couvrir Ben Laden.
«L’ISI a dû protéger des islamistes qui, eux-mêmes, protégeaient Oussama. Je pense qu’ils étaient complices, mais indirectement et sans le savoir», commente Rahimullah Yussufzai, un journaliste très réputé, en contact régulier avec les islamistes comme avec les plus hauts cercles de l’armée.
L’ISI est aussi un conglomérat de clans et de jeux de pouvoir où les informations que détiennent certains ne sont pas forcément partagées…
Néanmoins, la présence probable du chef d’al-Qaida dans cette ville de garnison a été révélée par l’ISI en mars dernier, après l’arrestation d’Umar Patek dans cette même ville le 29 janvier 2011.
L’interrogatoire de cet Indonésien, impliqué dans les attentats de Bali de 2002 et membre clé de l’organisation, a fourni des indications majeures sur la présence de Ben Laden. Fin mars, l’ISI délivrait ces informations à la CIA –après trois mois de «guerre froide» entre les deux agences de renseignements, car le diplomate américain Raymond Davis était sous les verrous pakistanais.
Le compound d’Abbottabad a alors été placé sous stricte surveillance. D’autre part, le rôle du Pakistan a été majeur par le seul fait que ce sont d’anciens généraux de l’armée – ex-moudjahidin en Afghanistan contre les Russes au côté de Ben Laden – qui ont travaillé directement pour la CIA. On les appelle le «Spider Group».
Pourquoi l’armée pakistanaise nie-telle alors toute implication et reconnaît un échec? «Ce serait se tirer une balle dans le pied, poursuit Rahimullah Yussufzai. Vous imaginez la vengeance des islamistes si Islamabad avouait sa complicité avec les Etats-Unis! Une violation de la souveraineté pakistanaise vaut mieux que d’avoir vendu Ben Laden! La trahison est le pire des crimes pour les talibans.»
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