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ÉTOILE Barbra Streisand vers 1962, à l’époque où elle chante dans des clubs comme le Bon Soir, au cœur de Greenwich Village, à New York.
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Musique
La leçon de chant de Barbra Streisand

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 24.08.2011 à 15:27

«What Matters Most», son nouvel album, est l’époustouflante surprise de la rentrée musicale. Parce que c’est un des plus beaux disques du monde.

Ce que je sais du chant. C’est la première leçon de Barbra Joan Streisand, 69 ans. L’ouverture de son nouveau disque, qui paraît cette semaine, est faite des Moulins de mon cœur, la merveilleuse mélodie que Michel Legrand composa jadis pour le film L’affaire Thomas Crown (Steve McQueen en milliardaire braqueur, Faye Dunaway à ses trousses et à ses lèvres). Les paroles anglaises sont signées Alan et Marilyn Bergman, comme toutes celles de ce disque.

Ces immenses paroliers d’Amérique sont des amis et collaborateurs de la chanteuse depuis cinquante ans. Elle a décidé de leur rendre hommage avec cette dizaine de titres qu’elle n’avait jusqu’alors jamais tentés. C’est prodigieux. Il n’y a pas d’autres mots. Durant les 53 premières secondes, Streisand se lance a cappella. C’est sublime, funambule. C’est beau à pleurer et il s’agit d’une sidérante démonstration de l’art du chant.

La retenue, respiration contrôlée, souffle en tremplin souple, la manière de tenir une syllabe sur les consonnes, de raconter une histoire, de se l’approprier en sa déchirure personnelle, de faire de la chanson un théâtre d’ombre, une existence contée comme une fable de sa vie et de la nôtre, un partage d’existence: l’étreinte d’une sœur.

La montée douce en puissance ensuite, note tenue droite pour faire venir l’émotion forte. Des dizaines de chanteurs fameux ont déjà chanté ce standard, elle en fait instantanément des nains sans intérêt.

A la 54e seconde, les cordes rentrent. Pas le miel collant, pas le truc sucré et horripilant de la popsong symphonique. Les nappes de violons, très inspirées de chez Claus Ogerman (le seul génie du genre), sont d’immenses tentures de couleurs ou des rafales de vent tendre, autant d’images musicales tendues avec l’élégance des tragédies. Alors elle pousse un peu la voix, elle décale, elle passe dans les hauteurs avant de se reposer au sol. Elle est unique au monde.

Ce que je sais des chansons. La deuxième leçon de Barbra. Ce What Matters Most devrait être écoute obligatoire en notre époque compressée, compilatoire et picorante. Cela pour l’ordre parfait des enchaînements entre les titres, suggérant les chapitres d’une aventure romanesque, l’élégance des tempos, le chaloupement follement classe des rythmiques faussement jazzy (une traînée de cuivre ici ou là).

Sa façon, surtout, d’interpréter: la poésie des textes, à la mélancolie cruelle souvent, sont magnifiés et racontés avec, à la fois, l’insolence des reines mais aussi l’humilité qui demeure la trace des artistes sans aucune autre peur que celle de ne pas rendre grâce.

Transfigurer les paroles. Barbra Streisand rend grâce, comme nulle autre, à ces chansons; elle en donne des versions non pas définitives: juste inoubliables. Cela en parvenant parfois jusqu’à transfigurer les paroles. Par exemple Nice’n’Easy, thème souvent chanté par Sinatra: Frank l’indépassable donnait un sens de rendez-vous galant à sa version, brillante, swinguante.

Streisand est déjà dans la séduction de chambre à coucher: elle fait du même texte l’allégorie sensuelle d’une nuit d’amour. Sur le bouleversant Something New in My Life, elle donne au contraire le sentiment de ne pas s’adresser à un amant, mais de dire à son enfant devenu grand comment il fut la nouveauté constante de sa vie.

Ce que je sais de la vie. En troisième leçon, ne pas oublier sa légende. Il n’y a sur cette terre aucune artiste féminine à avoir vendu autant de disques que Barbra Streisand (plus de 140 millions depuis 1963). Actrice à oscars, chanteuses à Grammies, ses récompenses et réussites sont innombrables.

Elle est à la fois mythe et objet de caricatures hilarantes (Barbra en robot géant dans la série animée South Park, Barbra en titre de dance signé Duck Sauce), diva et icône de la communauté homo (elle commença sa carrière en chantant dans les clubs gay), vedette variéto-pop datée (son album Guilty, carton mondial, avec le Bee Gees Barry Gibb en 1980), et cependant encore chanteuse la plus respectée de la planète.

En 2009, Love is the Answer, son album très jazz de reprises de standards, se retrouva, à la surprise générale, en tête des ventes: elle est la seule au monde à avoir ainsi placé un album en numéro 1 à chaque décennie, cinq fois d’affilée, depuis les années 60.

A-t-elle jamais fait mieux? Le plus étonnant avec ce nouveau disque est probablement son intemporalité totale. D’une certaine manière, tout cela s’avère complètement old fashion, ou old school, ce que vous voudrez. De très belles chansons sur écrin élégant, un album qui pourrait exister depuis quarante ans ou sortir dans vingt.

Et qui interroge par sa perfection: a-t-elle jamais fait mieux, en sa discographie évidemment superlative? Il n’y a pas de disque vraiment faible de Streisand (lire encadré ci-contre), seulement des époques, des tentatives, de l’air du temps survolé par cette voix.

Mais une zébrure déchire cependant What Matters Most. Une façon de crépuscule, exprimant d’une inflexion ce qu’il faut une vie pour comprendre. Le génie de Streisand est au cœur de cette expérience, ces refrains ne devenant alors que le résultat des drames et éblouissements de l’aventure humaine. Il ne s’agit dès lors plus de savoir si elle chante merveilleusement bien. Ou de s’extasier devant la diva qui dure et impressionne.

Il s’agit plutôt d’écouter celle qui vous dit ses secrets. Je suis encore la petite Juive de Brooklyn au trop grand nez, et au bout du (dé)compte de la vie qui m’a faite légende, voici What Matters Most, ce qui compte le plus, voici ma dernière leçon, quelques billets froissés et trempés de larmes à garder sur soi: je m’appelle Barbra Streisand, je vous embrasse fort, car voici ce que je sais de l’amour.

«What Matters Most». Columbia/Sony


Profil

Barbra Streisand

Née en avril 1942 à Brooklyn. Enfance rude après la mort de son père (elle n’a que 15 mois). Premières prestations à 13 ans, et album en 1963. Deux mariages, un fils. Chanteuse et actrice (Funny Girl), le reste est superlatif: 135 000 personnes à Central Park en 67, 2 oscars, 8 Grammies, 51 disques d’or, 140 millions de disques écoulés.


Facettes

Streisand, chanteuse à thème

Je m’appelle Barbra (1966) Un disque où elle chante parfois en français, ou des covers américaines de chansons françaises (Bécaud, Kosma, Charles Dumont). C’est aussi sa première collaboration avec Michel Legrand, qui signe les arrangements.

Classical Barbra (1976) Devant un orchestre dirigé par l’immense Claus Ogerman, elle chante et vocalise sur Debussy, Haendel, Schumann, Carl Orff ou Gabriel Fauré. Bien plus qu’une curiosité, elle démontre une incroyable aisance.

Guilty (1980) Triomphe pop post-Fièvre du samedi soir, le disque est écrit par le Bee Gees Barry Gibb. La scie Woman in Love deviendra tube de l’année, elle vendra plus de 20 millions de copies de l’album. Forcément daté, Guilty marquera le son du début des eighties.

Love is the Answer (2009) Produit par Diana Krall, un album de standards jazz, version grand orchestre ou quartette. Gros succès, magnifié par un concert unique au mythique Village Vanguard de New York, le 26 septembre 2009, sorti en DVD.




Tags: Barbra Streisand, "What matters most",

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Réaction de marilondelyon
le 25.11.2011 à 20:29
vous décrivez vraiment Barbra Streisand comme étant unique, et c'est...
 
Réaction de Epinedecactus
le 11.09.2011 à 23:01
Les admirateurs de la Streisand, venez vous exprimer en français...
 
Réaction de jdc
le 10.09.2011 à 20:53
Cher Christophe, Il est rare que je réagisse à un article,...
 
Réaction de pcaire
le 02.09.2011 à 12:57
Mr Christophe Passer, Je n' est pas eu le temps de...
 
Réaction de BERNARD MICHEL
le 01.09.2011 à 19:19
Merci, c est formidablement écrit, pure émotion.,mot a la mode...
 
Réaction de BERNARD MICHEL
le 01.09.2011 à 18:55
BRAVO., C EST MAGIQUE, PAR LES TEMPS QUI SONT DANS...
 
Réaction de PCAIRE
le 01.09.2011 à 14:42
CET ALBUM DE STREISAND EST VRAIMENT UNE ODE A LA...
 
Réaction de Enguerrand, Paris
le 30.08.2011 à 22:40
Votre article est très digne, à l'image de Barbra Streisand...
 
Réaction de Admirateur
le 28.08.2011 à 00:47
Elle est simplement magnifique avec ses chansons inoubliables.
Réaction de epinedecactus
le 26.08.2011 à 21:52
Il est très rare que l'on puisse lire de tels...
 
Réaction de denislamalice
le 26.08.2011 à 13:52
Bravo à vous Monsieur Passer, Vous avez tellement bien décrit cet...
 
Réaction de Yamaska
le 25.08.2011 à 22:57
Oh! Que c'est bon! Oh! Que c'est beau! Félicitations pour...
 
Réaction de soizik
le 25.08.2011 à 14:53
magnifique article, rendant bien son immense talent.Une étoile est née il...
 



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