Le double paradoxe étonnera peu ceux qui fréquentent l’Europe de l’Est. Des anciens communistes se sont lancés dans un enrichissement capitaliste effréné. Tel l’expremier ministre hongrois. Et par ailleurs, des anticommunistes de toujours n’ont qu’un souci aujourd’hui: renforcer le rôle de l’Etat. Tels les nouveaux dirigeants de Hongrie.
Le Hongrois Viktor Orbán parade à Bruxelles: il a besoin de l’Union européenne.
Viktor Orbán, premier ministre, qui préside pour six mois l’Union européenne, en est la spectaculaire illustration. L’habile homme, porté par un nationalisme fiévreux et un succès électoral écrasant, met sous sa coupe les institutions de l’Etat. De la Cour constitutionnelle à la Banque centrale en passant par la magistrature, l’Académie des sciences… et la prévoyance vieillesse: les épargnants du «2e pilier» privé sont sommés de transférer leurs avoirs dans la caisse publique.
Et maintenant, les médias. Tous sont placés sous la tutelle d’une autorité de surveillance désignée par le pouvoir. Une loi foisonnante (194 pages!) détaille leurs obligations. Détail piquant: sa présidente élue pour neuf ans, Annamária Szalai, une fidèle d’Orbán, n’est pas juriste et son expérience journalistique se borne à la direction d’un petit magazine érotique aujourd’hui disparu.
Les contrevenants pourront être frappés de lourdes amendes: jusqu’à 38 000 euros pour un journaliste, jusqu’à 200 000 euros pour un canal de télévision.
La fin de la liberté de presse? Un peu vite dit. Un moyen d’intimider les impertinents, sans doute. Mais les rares journaux d’opposition continueront de s’exprimer. Tout dépendra de l’application des textes… et de la vigilance de l’Union européenne qui obtiendra quelques modifications de la loi.
L’affaire est inquiétante sous un autre aspect. Ce paquet de consignes aux médias fait ressortir deux exigences principales: la valorisation de la nation hongroise (au sens large!) et la défense des bonnes mœurs.
Ces objectifs, sages en apparence, prennent un tel poids qu’ils finissent par dessiner un projet idéologique.
Premières visées, les télés et les radios. Elles sont priées de diffuser 60% de programmes européens et au moins la moitié de fabrication hongroise. Même le Québec, autrement plus menacé par l’envahissement culturel anglo-saxon, ne va pas aussi loin.
L’intention peut paraître louable. Mais elle traduit une exaltation nationaliste qui domine la politique actuelle. Exemple: Orbán prétend offrir un passeport hongrois – avec droit de vote en Hongrie! – aux Slovaques d’origine magyare. D’où des tensions qui empoisonnent le climat de toute la région.
Les médias sont aussi sommés de se restreindre sur le traitement des faits divers. Une chaîne privée, RTL Plus, est déjà sous le coup d’une procédure pour avoir montré un crime sous un jour trop sanglant. Comme par hasard, cette chaîne est considérée comme critique à l’endroit du pouvoir.
Les gardiens de la vertu veilleront à interdire tout ce qui peut passer pour une apologie de la violence, de la haine, des «excès sexuels», de la drogue, de l’alcool et du tabac. Là encore, beaucoup applaudiront. D’autant plus qu’en Hongrie, les extrémistes de droite déversent, il est vrai, surtout sur le Net, des flots de haine raciste contre les Roms et les Juifs.
Mais cette tentative étatique d’assainir le paysage médiatique va au-delà de la répression pénale connue ailleurs: elle pose une vision de la société hongroise. Préoccupée d’abord d’elle-même, dressée contre les influences étrangères, imprégnée d’une morale définie par l’Etat. Repli, autoritarisme et pudibonderie.
Le Hongrois Viktor Orbán parade à Bruxelles: il a besoin de l’Union européenne. Mais au-delà de ses discours de circonstance, dans les faits, il se moque de ses principes fondateurs. Le dépassement du nationalisme belliqueux. Le droit reconnu aux citoyens de vivre, de penser et de s’exprimer en toute liberté. Des institutions qui permettent aux contre-pouvoirs de s’exercer.
Le rédacteur en chef de Pester Lloyd, vieux journal de Budapest en langue allemande, écrit: «Les événements en Hongrie illustrent cette lapalissade: une démocratie ne fonctionne pas sans démocrates.» Il ajoute: «La dictature est immanente dans notre démocratie.» Autrement dit: même une majorité populaire peut étouffer la liberté.
L’appel à la réflexion vaut bien au-delà du Danube.
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