Dimanche 3 octobre, dans la commune du Petit-Lancy à Genève, un homme de 29 ans, Giovanni*, loge une balle de revolver dans la tête de Marina, 15 ans. La jeune fille, plongée dans un coma artificiel aux Hôpitaux universitaires de Genève, se trouve depuis plus d’une semaine à la frontière entre la vie et la mort.
«SON DERNIER ÉCHEC REMONTE À QUELQUES JOURS AVANT LE DRAME. EMPLOYÉ À L’ESS AI DANS UNE COMPAGNIE DE SÉCURITÉ PRIVÉE, G. EST RETROUVÉ ENDORMI LORS D’UNE RONDE DE NUIT.»
Le drame suscite l’émotion. Des milliers de personnes, d’horizons divers, lui adressent des messages de soutien sur Facebook, des centaines de personnes ont assisté, samedi 9 octobre, à une manifestation en son honneur à Onex, et un rappeur, DLN-213, a composé une chanson pour la jeune fille, "Reviens-nous".
Alors que certains dénoncent la violence et la dégénérescence des jeunes de ce quartier à la réputation chancelante, d’autres, au contraire, y voient l’opportunité de relancer, une fois de plus, le débat sensible sur la possession des armes à feu.
Retour sur les deux principaux acteurs de ce drame urbain: Giovanni et Marina.
«Il ne faut pas trop regarder les jeunes d’ici dans les yeux, sinon ils peuvent devenir agressifs, mais c’est comme partout», explique Maria, une mère de famille du quartier, dont la définition de la normalité flirte avec les limites de l’extraordinaire.
Il est vrai que la tragédie met en scène des adolescents à la répartie facile, aux allures de rappeurs, originaires d’un quartier chaud, et que leurs perspectives professionnelles sont peu réjouissantes.
«Ces racailles méritent moins de vivre que les cafards», n’hésitent pas à commenter des internautes sur Facebook. Mais, même si certains gosses de la zone causent des problèmes, le groupe impliqué dans cette histoiren’en avait pas connu jusque-là.
«La meilleure du monde.» Depuis l’événement, les proches copains de Marina ne se quittent plus. Recueillis devant l’hôpital depuis plus d’une semaine, ils prient pour que leur amie sorte du coma.
Son père fait les allers-retours entre le service des soins intensifs et ce petit groupe, afin de les tenir au courant d’une possible amélioration de son état. La mère, elle, est décédée depuis quelques années.
Les potes de Marina refusent de parler d’elle au passé. Ils affirment en cœur que «c’est une fille en or». «Marina, c’est la meilleure du monde entier», s’exclame avec émotion Mowmow, une de ses meilleures amies qui explique leurs rêves simples d’ados: participer à l’émission de téléréalité Secret Story.
Le petit ami de Marina, Miguel, raconte, lui, de quelle manière, chaque mercredi, elle ne pouvait pas rater son émission favorite, "Floricienta", sur la chaîne télévisée Cartoon Network.
«A chaque fois qu’on avait besoin de quelque chose, elle était toujours là pour nous. Dès qu’on avait faim, elle nous préparait son repas favori: les pâtes mayo-ketchup. C’est trop bon!» raconte Sébastien, le sourire aux lèvres. «Marina, c’est une battante, elle va tenir le coup et on va lui faire la fête dès qu’elle sort de l’hôpital», assène le groupe soudé par l’optimisme, malgré l’état de la victime.
Si l’on excepte l’origine italienne, Marina et son agresseur n’ont rien en commun. Alors qu’elle est entourée, lui apparaît, au fil de divers témoignages, comme un homme perdu.
Fils d’un traiteur italien, Giovanni n’a jamais trouvé de sens à sa vie. Ce Sicilien d’origine était connu pour ses problèmes, tant professionnels que psychologiques.
Ainsi, quelques heures après le drame, lorsque ses parents franchissent le seuil de la porte de leur appartement et qu’ils découvrent la housse vide du revolver de leur fils, accompagné d’une boîte d’antidépresseurs, ils s’imaginent le pire: Giovanni s’est suicidé. Puis la police les informera.
La descente aux enfers de Giovanni dure depuis des années. Après plusieurs échecs scolaires qui lui ont valu d’étudier dans la même classe que sa petite sœur, il décide de mettre un terme à sa scolarité obligatoire.
Il quitte le Cycle d’orientation sans jamais avoir réussi à passer le septième degré. Il se lance alors dans un apprentissage de mécanicien qu’il ne terminera jamais. Dès lors, il enchaîne les galères et, de fil en aiguille, il plonge dans la drogue.
Cure de désintoxication. David, un «adulescent» aux dents jaunies par la cigarette et le café, coiffé d’un catogan, est un excellent ami de Giovanni. Il le connaît depuis 25 ans et il raconte: «Ecsta, LSD, coke et même – il fait le signe d’une seringue qu’il se plante dans son bras – de l’héro.» Quelques années plus tard, il choisit de se sortir de ce mauvais pas et il entame une cure de désintoxication. La méthadone l’accompagnera longtemps.
«Si une semaine tout allait bien, on pouvait le voir, quelque temps plus tard, maigre, anxieux et dépressif», affirme son ami. Afin de remédier à ses troubles psychiques, les médecins lui prescrivent des antidépresseurs et des somnifères.
Xanax ou Dormicum, le jeune homme mélange les produits et les prescriptions. «C’était insupportable: ou bien il disait des conneries, ou bien il dormait. C’est d’ailleurs pour cette raison que son ex-copine l’a quitté. Elle n’en pouvait plus», explique David. Ces pilules, censées lui rendre la vie meilleure, l’empêcheront d’exercer sérieusement une quelconque activité professionnelle.
Son dernier échec remonte à quelques jours avant le drame. Employé à l’essai dans une compagnie de sécurité privée, Giovanni est retrouvé endormi lors d’une ronde de nuit. Le verdict est sans appel, il ne pourra pas continuer à travailler dans cette société.
Internement. Pourtant, malgré ses antécédents, Giovanni possède un revolver, obtenu parce qu’il pratique le tir sportif. Un hobby auquel il s’adonne depuis une année et demie.
A vrai dire, nul ne se doutait que le bientôt trentenaire, qui n’avait pas de casier judiciaire, allait commettre un pareil crime. «C’était un mec bien, dans le fond, avec ses problèmes à lui. Ce qu’il a fait est impardonnable, il a vraiment pété un câble sur ce coup, mais c’est un acte isolé», affirme David, qui s’inquiète pour la santé mentale de son ami. «Je le connais bien, il ne va pas supporter ce qu’il a fait. Si la police ne fait pas attention, il va se suicider. La seule bonne chose que va pouvoir apporter cette histoire est qu’il va enfin pouvoir se faire interner.»
L’internement dans un institut psychiatrique, ses proches en avaient déjà discuté avec Giovanni afin de lui permettre de soigner ses troubles mentaux. Malheureusement, il n’a jamais accepté cette proposition.
* Prénom fictif
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