La lettre ouverte de Charles Poncet à Christian Levrat
Monsieur le Président,
Un récent et remarquable épisode d’Arena – émission politique suisse alémanique sans équivalent sur les antennes romandes – vous vit confronté à Hans Eichel, socialiste lui aussi, député allemand et ci-devant ministre des Finances. On débattait de l’immonde achat par le Gouvernement allemand de données bancaires volées en Suisse.
Eichel fut odieux, à son habitude. Suant la haine de tout ce qui est suisse, il morigéna notre pays, à ses yeux Etat receleur, complice de criminels, sur un ton et avec une condescendance dignes de ses prédécesseurs à chemises brunes.
A vos côtés, un radical falot; il vous fallait donc intervenir. Souhaitons pour vous que peu d’électeurs aient prêté attention à votre allemand d’une excellente tenue, car je crains que vos propos n’aient déçu jusque dans vos rangs: blâmant – du bout des lèvres – la scélératesse d’un gouvernement démocratique qui récompense le vol, vous confessâtes votre «accord» avec le camarade Eichel sur la «nécessaire» lutte contre la «soustraction criminelle de l’impôt», appelant à la fin du secret bancaire à cet égard. Vous avez tort à trois égards au moins.
Philosophiquement d’abord. L’Etat, voyez-vous, n’est ni l’alpha ni l’oméga de la civilisation. L’individu a droit au respect de sa sphère privée économique. Les épargnants français, allemands, italiens, anglais, grecs – et d’autres – ont été ruinés à quatre reprises au moins en un siècle: par l’inflation, la guerre, les crises et surtout les dévaluations dues aux déraisonnables politiques de leurs gouvernements. Il est légitime qu’ils cherchent à s’en protéger en mettant leur argent à l’abri ailleurs. Mais l’euro a fait justice de tout cela et il les protège aujourd’hui, dites-vous? Nous en reparlerons dans deux ou trois ans si vous le voulez bien, lorsque le non-sens financier d’imposer une monnaie unique de la Prusse à la Grèce, en passant par le Portugal ou l’Italie, révélera pleinement ce que la prospérité générale cachait jusqu’à la crise actuelle: admirable idée politique sans doute, la monnaie européenne est un fiasco économique. Elle assomme l’Europe du Sud, qui a perdu l’arme monétaire pour rétablir sa compétitivité, tout en poussant les cigales à vivre à crédit aux taux jusqu’ici dérisoires que leur assurait la fourmi teutonne. Tel qu’il est, l’euro tient hélas de la bombe à retardement plus que du havre salvateur.
Politiquement ensuite. Il faut être naïf pour penser que la cause des difficultés de nos voisins serait le secret bancaire suisse. En réalité, l’obsessionnelle monomanie fiscale allemande génère une kolossal économie souterraine: c’est elle qui vide les caisses et pas la Bahnhofstrasse. Près de 15% du PNB allemand 1 – 360 milliards d’euros – est réalisé «au noir» – contre 8% en Suisse – pour échapper à des impôts confiscatoires; quatre millions d’Italiens travaillent «au noir» à cause de charges sociales démentielles. Est-ce cela que vous voulez pour la Suisse?
Socialement enfin. Il est vrai que les égarements impardonnables de l’UBS ont causé un désastre, que l’impéritie de nos gouvernants n’a fait qu’aggraver. Mais devez-vous pour autant voler au secours de nos ennemis? Croyez-vous une seconde que les croupières taillées à la place financière suisse vont remplir les caisses du successeur d’Eichel? L’argent ira ailleurs, voilà tout. Nos concurrents se frottent les mains, de Singapour à Hong Kong, en passant par Nassau, Miami ou Londres. Le seul résultat d’une telle politique sera de mettre sur la paille les employés de banque suisses, luxembourgeois et autrichiens, qui en feront les frais.
Nous risquons de perdre 20 000 places de travail au bas mot dans les cinq ans qui viennent et voici que le président du Parti socialiste crie avec les loups? Ne resterait-il donc rien du beau vers de Schiller que vous enseigna sans doute l’excellente école fribourgeoise: «Wir wollen sein ein einzig Volk von Brüdern / In keiner Not uns trennen und Gefahr.»
1 Tables du prof. Friedrich Schneider, Université de Linz (Autriche). 2 «Guillaume Tell», acte II/2 «Nous voulons être un peuple uni et fraternel, ne pas nous diviser dans le besoin ou le danger.»
Tags: Christian Levrat, Charles Poncet, données bancaires, secret bancaire,
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| Réaction de Daniel le 12.12.2010 à 10:25 | | Bravo et féliciation à Me Ch.Poncet je vous approuve totalement. Bravo et féliciation à Me Ch.Poncet je vous approuve totalement. | |
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| Réaction de coucou suisse le 23.02.2010 à 20:04 | bravo à Me Poncet
Le premier devoir de tout citoyen est... bravo à Me Poncet Le premier devoir de tout citoyen est de défendre son pays. | | |
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| Réaction de deniduge le 19.02.2010 à 18:19 | | Un grand merci à Me. Poncet d'avoir si bien... Un grand merci à Me. Poncet d'avoir si bien résumé le problème! | |
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| Réaction de Micky le 18.02.2010 à 23:18 | Selon Charles Poncet, il y a les bons d'un côté... Selon Charles Poncet, il y a les bons d'un côté et les nuls de l'autre. Les nuls, ce sont ces européens avec leur trop d'état, leur fiscalité confiscatoire et un € qui "est un fiasco économique".Les bons, ce sont les autres et notamment les anglo-saxons maîtrisant à la perfection- comme on a pu le constater récemment- la science économique et financière! N'en déplaise à Charles Poncet, les nuls sont ailleurs! Les nuls sont ceux qui veulent jouer dans la cour des "bons" (UBS)et ceux qui s'attaquent aux partisans d'une plus grande transparence fiscale au lieu de s'attaquer aux trusts anglo-saxons. Alors, Monsieur Poncet, si la perte de 20000 emplois que vous prévoyez dans le secteur bancaire vous afflige réellement, pourquoi ne mettez-vous pas tout de suite votre immense talent au service de la lutte contre les trusts? Vous sauvez ainsi la place financière suisse d'une concurrence déloyale tout en contribuant à une plus grande justice fiscale mondiale! Est-ce là une cause de nuls méritant votre seul mépris? | | |  |
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| Réaction de Nella le 18.02.2010 à 15:38 | | Heureusement le simple citoyen suisse comme moi, qui n'a jamais... Heureusement le simple citoyen suisse comme moi, qui n'a jamais été à l'université, sait lire. Et depuis qu'il y a internet il a aussi accès à tout ce qui l'intéresse. Je dois donner entièrement raison à Monsieur Levrat, dont j'admire le courage face à tant d'adversité, après avoir lu l'article, trouvé sur internet, de l'historien Peter Hug, intitulé "Steuerflucht und die Legende vom antinazistischen Ursprung des Bankgeheimnisses, Funktion und Risiko der moralischen Ueberhöhunbg des Finanzplatzes Schweiz" (Zürich, Hochschulverlag 2000). | |
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