Madame,
Vous pourrez voir avec une pointe d’agacement qu’ayant assisté un gouvernement étranger dans une crise délicate et complexe, je risque pourtant quelques suggestions sur les moyens d’améliorer le fonctionnement de celui que vous présidez pour quelques mois encore.
On blâme nos institutions pour les faiblesses que vous montrez à un électorat irrité: désunion, visions à courte vue, incapacité d’anticiper, seraient autant de vicissitudes d’un système qu’il faudrait réformer. On se trompe, car les institutions sont adéquates. On blâme aussi les personnes, qui n’auraient ni les talents, ni les audaces de leurs homologues d’autres pays. On a tort, car la partitocratie au pouvoir étant ce qu’elle est, elle ne peut guère sécréter d’autres dirigeants et il y a quelque inconséquence à reprocher aux élus d’en être le produit.
La Suisse est une des rares démocraties dont aucun dirigeant politique ne reçoit l’adoubement du suffrage universel. Son gouvernement est issu d’une simple entente parlementaire. Il n’a donc pas de légitimité populaire proprement dite, mais la Constitution prévoit qu’il ne peut tomber au gré d’un caprice de majorité ou d’un vote perdu devant le peuple.
Nous avons un régime de coalition: quatre partis cohabitent et «gouvernent» malgré leurs divergences, souvent profondes. Etre élu au Conseil fédéral, c’est donc recueillir sur son nom les suffrages de plusieurs groupes, mais rien ne force les élus socialistes à voter pour le candidat UDC ou inversement. Et les prudents apparatchiks aux commandes du système de présenter en général des candidats consensuels, des gens qui n’ont pas d’ennemis déclarés, dont les opinions ne heurtent pas «ceux d’en face». Hélas, souplesse d’échine, absence d’originalité, conformisme et gentillesse sont gages de civilité et d’harmonie, mais rarement traits de caractère utiles lorsque le temps se gâte. Les exemples sont légion: du grincheux comptable Otto Stich, préféré à la brillante Lilian Uchtenhagen, en passant par Christiane Brunner, carbonisée pour son caractère peu amène ou, bien sûr, Christoph Blocher, débarqué pour crime «d’autoritarisme», jusqu’au délicieux Joseph Deiss, triomphalement élu, lui, pour son bilinguisme, son amabilité et sa modestie justifiée.
Le calvaire de Pascal Couchepin m’a marqué lui aussi: voici un homme fort intelligent, un vrai animal politique qui, pour être élu, dut pendant dix ans jouer au brave type, sans jamais rien dire de conflictuel sur quoi que ce fût, au gré d’innombrables choucroutes et autres Berner Platte à Steffisbourg, Winterthour, Coire ou Sarnen. Moins prudent, son concurrent Claude Frey proféra des propos à l’emportepièce à l’égard d’un banquier et perdit à jamais ses chances d’être désigné.
Churchill n’aurait jamais été élu au Conseil fédéral suisse. Or il vaut mieux des dirigeants aux idées claires et à la colonne vertébrale visible, quitte à ce qu’ils aient très mauvais caractère. Il faut par un contrat qu’on s’engage à élire sans ambages les candidats des autres partis et qu’on s’y tienne strictement. C’est le seul moyen qu’émergent les gens ambitieux, énergiques et – oui – autoritaires, qui tailleront en pièces leurs rivaux à l’intérieur des partis, sachant que l’élection par le parlement suivra. Tant qu’un président de parti risque de voir «son» candidat blackboulé par les autres, il favorisera les béni-ouioui. Un vrai Conseil fédéral aurait par exemple mis Peter Bodenmann, Christoph Blocher, Gaby Huber, Ursula Wyss, Christophe Darbellay - et quelques autres carnassiers de la même trempe - aux prises les uns avec les autres, car en vérité, les forts sont plus aptes aux concessions qu’implique la vie d’un gouvernement de coalition qu’un quarteron de passe-muraille sans envergure.
On vous dit capable d’audace. Essayez donc cette idée toute simple. Elle vaudra mieux que cinq années de commissions d’experts et de consultations pour une «réforme» du gouvernement qui, comme les précédentes, n’aboutira à rien.
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