Madame la Conseillère fédérale,
Le 22 février dernier, dans une déclaration qui a surpris, vous affirmiez votre désir de voir la Suisse renoncer, dans son droit interne, à la distinction séculaire entre fraude et soustraction fiscales. Une telle profession de foi tient aujourd’hui du mantra pour la gauche, car le travail et le succès sont péchés mortels à ses yeux, mais elle n’allait pas de soi pour une femme dite de droite. Auriez-vous trouvé quelque chemin de Damas? Les augures vous prédisent- ils un revirement massif d’une opinion publique qui, pour peu qu’on veuille bien la consulter, soutiendra massivement le secret bancaire? Quelque longue méditation planétaire vous a-t-elle convaincue que le salut de la Suisse passerait par un alignement sur l’Allemagne? Rien de tout cela. Votre déconcertante proclamation procédait en réalité d’un calcul partisan peu séduisant et assez cynique de surcroît: il s’agit d’augmenter vos chancelantes probabilités de rester au gouvernement l’année prochaine. Il y aurait en vérité quelque mesquinerie à vous reprocher de jouer ainsi les lamellibranches, agglutinée au rocher fédéral contre vents et marées, à la façon d’une patelle butée et tenace: vous ne faites après tout que mimer Moritz Leuenberger, inégalable maître ès artifices de cooptation…
Le 12 décembre 2007, vous battiez Christoph Blocher de 10 voix, parachevant ainsi une éblouissante manœuvrepolitique, ourdie pour expulser du gouvernement la figure de proue de l’UDC. Les socialistes et les Verts, fort habilement, mirent en avant la candidature de Luc Recordon, leurre destiné, avec son plein accord, à mystifier les stratèges de l’UDC, qui tombèrent dans le panneau à pieds joints et virent trop tard ce qui se tramait avec votre appui. Le PDC, quant à lui, prêt à toutes les trahisons à son habitude, se prêta d’enthousiasme à la manigance, la gauche lui laissant entendre qu’on lui en serait reconnaissant par la suite. Il suffisait alors de raconter la cabale par le menu à la télévision – ce que la présidente du groupe socialiste, Ursula Wyss, Grisonne comme vous, fit avec une civilité machiavélique – et l’on brouillait à mort le PDC et la droite parlementaire, transmuant ainsi un simple coup tordu en manœuvremagistrale: éjecter Blocher et décontenancer toute la droite. Bravo l’artiste!
En 2011, vous ne serez pas réélue par la droite. Le PDC, fait cocu récemment encore lors de l’élection du successeur de Couchepin, vous exècre aujourd’hui et tentera d’évidence de vous substituer quelque doucereux compère de sa façon. Votre seule chance d’être élue, c’est la gauche. Il vous faut donc lui complaire et Berne valant bien une messe, vous voici chantant complies et mâtines de la nouvelle vertu en matière de secret bancaire, sans l’accord d’aucun de «vos» députés, car «votre» fraction, pour lilliputienne qu’elle soit, se réclame du centre droit.
Si, comme on peut le penser, les élections de l’an prochain amènent plus de Verts au Parlement – ce qui suscitera de légitimes vocations… – quelques socialistes et quelques PDC de moins, des radicaux plus ou moins à l’étiage et une UDC stable, la valse musette repartira de plus belle et, qui sait, peut-être pourrez-vous séduire à nouveau les danseurs du moment? Le cynisme est en politique un péché véniel, certes, mais de ce genre de tripatouillages émane une forte odeur de Brie, qui commande un reproche courtois: faut-il vraiment être prêt(e) à toutes les contorsions, se proclamer disposé(e) à déglutir sans nausées les couleuvres les plus indigestes pour garder le «privilège» de gouverner? De tels tours de passe-passe évoquent la IVe République française ou les intrigues à l’italienne: est-ce vraiment cela la Suisse?
Souffrez donc, Madame, qu’on rende ici un hommage public et à la dévotion au service de l’Etat et au sens profond de l’éthique qui, de toute évidence, inspirent votre politique. Avec des gouvernants de votre trempe, ce pays a décidément un avenir radieux devant lui.
CHARLES PONCET
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