Mon cher Président, Assister du bout du lac Léman à la déconstruction du gouvernement de Neuchâtel est pour bien des Genevois une source d’apaisement et de reconnaissance. Voici enfin un canton démontrant que, en matière de gouvernance, il est possible de faire pire encore qu’à Genève. Certes, il y a fallu de louables efforts: esclandres en séances et ailleurs, puis indiscrétions abondamment distillées sans aucun égard pour l’adage Is fecit cui prodest1 – car on ne s’embarrasse plus de ces menus détails chez vous – alliances conclues le matin et rompues le soir – à la façon de la journée des dupes – machinations astucieuses, coups tordus à quadruple déclenchement, bouderies, trahisons et invectives de toutes sortes, puis une commission d’enquête parlementaire et, pour couronner le tout, une belle affaire de cœur, si tel est le terme qui convient. Voilà enfin un canton suisse où on ne s’ennuie pas!
Céder à la tentation de disséquer cet imbroglio par le menu serait délicieux, car sous l’apparente cautèle neuchâteloise, derrière la discrétion courtoise, la froideur affichée et le français châtié, à l’accent léger, que pratique une classe politique où la particule n’est pas rare, on devine le bouillonnement d’un chaudron de passions, on entrevoit un vivier de débordements insoupçonnés: au gré d’un geste ou d’une réplique s’esquissent des tempéraments de feu, annonciateurs de licences exquises, voire de succulentes dépravations et – qui sait – peut-être de délectables débauches inavouées, tous débordements devenus, hélas, trop rares en nos républiques, aujourd’hui si austères qu’on se prend à rêver que le divin marquis eût choisi jadis d’y élire domicile pour s’y faire des émules…
Mais voici qu’en quelques mots «Machtkampf in Neuenburg»2 l’ascétique Nouvelle Gazette de Zurich nous rappelle au sérieux de l’analyse. Car, à ce piteux imbroglio, il est effectivement une lecture politique. Il s’y ajoute le soupçon qu’un magistrat prépotent ait, à dessein, mis le feu aux poudres: vous.
Les élections du 26 avril 2009 ont vu les libéraux-radicaux Philippe Gnaegi, Frédéric Hainard et Claude Nicati imposer une majorité – en tout cas théorique – fort différente de la précédente. La gauche domine le Parlement neuchâtelois, mais la voici minoritaire à l’exécutif. Ce revers inattendu vous a irrité; on le comprend d’autant mieux que vous en avez sans doute une part de responsabilité. Quoi de mieux dès lors que de saborder promptement un au moins des trois nouveaux venus, pour l’inciter à une démission source d’élection partielle, susceptible de vous redonner la majorité au gouvernement? Après tout, c’est de bonne guerre et, en politique, l’élu qui, pour son malheur, traverse une phase vulnérable, est bien vite comparable au nageur blessé, qui s’essouffle à battre la surface, alors que sous lui tournoient déjà force squales aux dents acérées…
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