Cher collègue,
Dans la grande tradition de démarche à reculons de votre parti, vous avez lancé une initiative «Financer l’avortement est une affaire privée». En clair, le financement des avortements serait exclu du catalogue des prestations couvertes par l’assurance de base. Les femmes qui envisagent d’avorter n’ont qu’à souscrire une assurance complémentaire. Et les jeunes filles mineures ne pourront plus se faire avorter à l’insu de leurs parents.
Voilà un bien beau programme, qui évacue une question douloureuse par la petite porte des finances. Rien de tel pour éviter de considérer toutes les dimensions du problème. Tout d’abord les chiffres: pour maintenir la population suisse, il faudrait 120 000 naissances par an; il n’y en a que 80 000; on estime à 10 000 le nombre des avortements. Ceux-ci représentent donc un quart du déficit des naissances et, d’un point de vue froidement démographique, tout doit être fait pour en diminuer le nombre. Les moyens positifs pour atteindre cet objectif s’inscrivent dans le soutien des jeunes mères: allocations familiales et crèches, journée continue à l’école, logements sociaux, congé parental, etc. Telle est la politique scandinave, qui atteint effectivement ces objectifs. C’est aussi le cas de la France: le taux de fécondité des Françaises est 50% plus élevé que celui des Suisses romandes. Même culture, mais législations différentes.
Or, vous proposez l’inverse: loin de soutenir une jeune femme, qui souhaite avorter en désespoir de cause, parce qu’elle n’a pas les moyens d’élever un enfant, vous l’enfermez dans sa situation. Comme elle est démunie, elle est obligée de mettre cet enfant au monde. Ou bien de recourir à un avortement clandestin et dangereux, dans la mesure où un marché pour ce service se recrée suite à votre charitable initiative.
Grâce à vous, l’avortement deviendrait un luxe réservé aux nantis, pour lesquels les frais ne constituent pas un obstacle. Au peuple ignorant, contraint et forcé, de faire des enfants. Car le recours à l’avortement signe d’abord un échec de la contraception. Compte tenu des efforts faits pour informer les jeunes filles, cela signifie que l’on a affaire à des cas sociaux, qui ignorent le recours à la pilule ou qui ne peuvent même pas la payer. Votre initiative vise à les maintenir dans leur condition. Tant il est vrai pour vous qu’une société harmonieuse est constituée de classes sociales étanches. Comme assise de la bourgeoisie rien de tel que des familles prolétaires à neuf enfants, entassées dans deux pièces, nourries de pâtes, vouées aux tâches non qualifiées. Comment se sentir riche, s’il n’y a plus de pauvres?
Votre intelligente initiative, destinée à réduire le coût de l’assurance maladie, ouvre la porte à des économies supplémentaires. Une fois admis le principe selon lequel l’assuré vertueux ne doit pas subventionner les vicieux, le cancer du poumon engendré par la cigarette ne sera plus couvert. Ni le sida résultant d’une sexualité débridée. Ni les accidents de voiture provenant d’une conduite irréfléchie. Ni les accidents vasculaires cérébraux consécutifs à l’obésité. En somme, si chacun payait directement ses factures, on pourrait se passer d’assurance maladie. Et ceux qui n’ont pas les moyens trépasseraient plus tôt au grand bénéfice de l’AVS.
JACQUES NEIRYNCK
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