L'Hebdo;
2003-11-13 La ligne jaune
Alain Jeannet Rédacteur en chef
Fasciste... Ou néo-fasciste... En utilisant ces épithètes à propos de Blocher à la Télévision alémanique, le week-end dernier, le conseiller national Yves Guisan s'est attiré un flot de commentaires scandalisés et de ricanements assassins. Le radical vaudois se serait définitivement décrédi- bilisé par l'outrance gratuite de ses propos. Sans doute le terme est-il mal choisi, discutable... Il a surtout été perçu comme une insulte à l'endroit des citoyens qui ont voté UDC par dépit. Reste cette réalité: Christoph Blocher a tenté, le 19 octobre, une sorte de putsch, qui laisse présager son attitude si d'aventure il entrait au gouvernement. Son antiparlementarisme est avéré. Comme ses manières autoritaires et xénophobes. Une petite plongée dans l'histoire et la mise à nu des racines du blochérisme se révèlent instructives: l'helvétisme réactionnaire du grand-père Blocher, les sympathies d'extrême droite des ancêtres agrariens (lire l'article de Gérard Delaloye en page 44).
La stratégie de chantage énoncée au soir du 19 octobre commence d'ailleurs à se craqueler. Le président du parti, Ueli Maurer, tient un discours bien moins clair qu'il y a quelques jours. On ne peut pas exclure que, finalement, l'UDC présente une alternative à Christoph Blocher. Au sein de l'UDC grisonne ou bernoise, quelques politiciens piétinés par la garde prétorienne du leader zurichois brûlent de laver leur humiliation. Fascinant d'observer aussi comment, dans le camp bourgeois, les politiciens interrogés changent d'avis. Tantôt, c'est oui à Blocher, tantôt non. Ça dépend du temps qu'il fait... (lire en page 40). Le premier moment de panique passé, le dilemme politique mais surtout moral posé par une éventuelle élection du Zurichois semble hanter plus d'un parlementaire. Car s'il faut que la droite se recompose, quels contours lui donner? Quels sont les compromis de principe acceptables et ceux qui ne le sont pas? Où se trouve la ligne jaune?
Quelle que soit finalement la composition du gouvernement, les réformes ne pourront pas attendre longtemps. La gauche répète volontiers que la Suisse a subi pendant les années 90 une cure particulièrement corsée de néolibéralisme. En comparaison européenne, c'est faux. Et notre croissance atone s'explique, précisément, par un déficit de libéralisation. C'est ce que montre un rapport d'experts à sortir bientôt, dont L'Hebdo révèle les principales conclusions (lire l'enquête de Jean-Philippe Buchs en page 60). Pour relancer la croissance, il faut enfin permettre en Suisse la création d'un véritable marché intérieur, dynamiter les frontières cantonales et supprimer les rentes de situation encore solidement ancrées. Les mesures proposées susciteront les oppositions. Celles des cantons, bien sûr. Mais celles aussi de bon nombre de patrons de PME attachés à l'UDC.
Monde politique, marché intérieur, médias... Le changement n'épargne rien, ni personne. Même pas la TSR. Au moment où ses dirigeants préparent son 50e anniversaire, la question se pose: cette chaîne, qui reste une sorte de petit miracle, existera-t-elle dans dix ou vingt ans? Une région aussi peu peuplée que la nôtre pourra-t-elle s'offrir une télévision généraliste de qualité? Si oui, à quelles conditions? (lire l'enquête de Michel Audétat en page 20.) La TSR est confrontée à des problèmes de financement; elle doit redimensionner son appareil de production et réinventer le contenu de ses programmes. Elle fait aussi face à une révolution technologique, en passe de bouleverser le paysage télévisuel. L'amélioration rapide des communications, le fait que quelque 600 000 personnes soient équipées en Suisse de lignes internet à haut débit (ADSL ou câble) changera la manière dont les téléspectateurs consomment l'information et le divertissement. Des acteurs nouveaux émergent. Par exemple Swisscom. Son patron Jens Alder nous confiait à propos de ses projets en matière de TV et de vidéo à la demande: «Cette activité prendra une importance capitale dans le futur» (lire L'Hebdo du 6 novembre). Une déclaration détonante, révélatrice d'une large redistribution des cartes. Et pourtant le Parlement s'apprête à voter une Loi sur la radio et la télévision qui sera caduque quand elle entrera en vigueur, en 2005 ou 2006. Le grand chambardement ne fait que commencer. |
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