«Quelle semaine!» Après ces deux mots, Barack Obama s’est tourné vers Michelle, assise à sa droite en robe mauve, et il a gardé deux secondes le silence. Dans son smoking et nœud pap, il a adressé un grand sourire à sa femme. A la tribune du dîner de l’Association des correspondants à la Maison Blanche, eux seuls savaient.
BARACK OBAMA A ASSISTÉ, SUR UN ÉCRAN GÉANT, À L’ASSAUT DE LA DEMEURE PROTÉGÉE D’ABBOTTABAD.
Le président venait de signer l’ordre au Navy Seals Team 6 de passer à l’action, le lendemain, pour prendre d’assaut la villa fortifiée d’Abbottabad et mettre un terme à la carrière, et en fait à la vie d’Oussama Ben Laden. Désormais, tout pouvait arriver.
Obama a repris: «Quelle semaine!» Et il les a fait rire avec des blagues sur son certificat de naissance à Honolulu et sur Donald Trump, clown politique, qui l’écoutait à trois tables de là, pétrifié d’humiliation.
C’était samedi soir, au Hilton de Washington, le grand dîner annuel des chasseurs de scoops politiques du beltway, et le président gardait pour lui la seule information qui importait. Le chef d’al-Qaida allait mourir, et l’Amérique, dix ans après, allait tourner une page de son histoire. Dix ans? Ou vingt? Ou trente?
Dix ans, c’est le 11 Septembre, l’assaut contre New York et Washington. Vingt ans, c’est la guerre du Golfe, le grand débarquement occidental pour sortir l’armée irakienne du Koweït. Trente ans, c’est le début de la résistance contre l’occupation de l’Afghanistan par l’Armée rouge, soutenue par la CIA, ses armes, et l’argent saoudien.
Trente années de la radicalisation de «l’enfant de l’esclave». Dans le clan Ben Laden, c’est le nom qu’on donnait au petit Oussama, parce que sa mère, Syrienne, avait été répudiée par Mohammed, le père, richissime entrepreneur dans l’ombre de la famille royale saoudienne, qui avait décidé de se contenter de ses 21 autres épouses.
Intellectuel frêle. Esclave était juste un méchant nom. Car quand Oussama, jeune intellectuel frêle, est arrivé à Peshawar pour participer au combat antisoviétique, il amenait un gros paquet d’argent des Ben Laden.
Il l’a distribué, contribué à créer un «bureau des services» pour les volontaires de la résistance, s’est frotté aux idéologues de l’islam politique, puis il a voulu participer aux combats lui-même. Pas un grand fait de guerre. Juste une petite base côté afghan de la frontière, à Jaji, près de Jalalabad.
Il a importé grâce à l’entreprise de famille des machines de chantier, construit une route vers la montagne, aménagé un réseau de caches dans les grottes. Le massif s’appelait Tora Bora.
Dans la grande traque à Oussama Ben Laden qui vient de s’achever, il y a un lieu et une date symboliques. Tora Bora, c’est la survie et la longévité du combat. La date, c’est 1996, le début de la chasse à l’homme. Cette année-là, pour les Américains, Ben Laden est à peu près un inconnu.
L’embryon d’al-Qaida existe bien depuis huit ans, mais dans les rares mentions officielles de son nom à Washington, l’ex-Saoudien (le royaume l’a quand même déchu de sa citoyenneté) n’est mentionné que comme «un financier important» de l’extrémisme violent.
Un grand jury, à New York, étudie la possibilité de son inculpation, mais les jurés ne voient pas sur quelle base son cas pourrait être déféré devant un tribunal américain.
World Trade Center, épisode 1. A Langley, au siège de la CIA, les espions ont moins d’hésitations et de scrupules juridiques. C’est cette année-là qu’est créée la Bin Laden Issue Station: douze officiers du renseignement, sous les ordres de Michael Scheuer, qui s’occupent à plein temps du combattant de l’ombre.
Qu’ont-ils dans leurs dossiers? Un attentat manqué à Aden, en 1992, contre les troupes américaines qui embarquent pour la Somalie, dans lequel ils croient voir la main des hommes de Ben Laden.
Ils se demandent s’il ne faut pas suivre la même piste après la première agression, l’année suivante, contre le World Trade Center. Au moment des attentats contre des installations militaires américaines en Arabie saoudite, ils sont sûrs de connaître le coupable.
Après le retrait soviétique d’Afghanistan, en 1989, l’Islam armé s’est senti pousser des ailes. Le communisme et le capitalisme occidental, pour ces militants, sont les deux manifestations d’une même plaie extérieure dont le monde musulman souffre encore.
Leur inspirateur, l’Egyptien Sayyed Qutb, a eu une illumination lors d’un long voyage d’études aux Etats-Unis à la fin des années 30: il croit y avoir rencontré le mal. Ses disciples aguerris dans les montagnes afghanes pensent pouvoir le terrasser.
Le hors-la-loi. Pour Ben Laden, le basculement vient avec l’expédition occidentale pour libérer le Koweït envahi par Saddam Hussein, avec l’aval du royaume saoudien, de la Syrie, de l’Egypte. L’arrivée des divisions américaines est pour lui un viol de la terre sainte musulmane; il a proposé au roi de mobiliser les moudjahidin, comme en Afghanistan, contre le dictateur irakien.
Oussama Ben Laden devient alors un hors-la-loi dans son propre pays. Il s’installe au Soudan pour développer son réseau armé sous la protection d’abord bienveillante du frère Hassan al-Turabi, puis revient en Afghanistan au moment où la Station de Scheuer s’intéresse vraiment à lui.
Les talibans, avec l’appui de leurs mentors pakistanais, ont établi à Kaboul leur Emirat islamique pour mettre fin aux déchirements d’un pays dont les Occidentaux se sont désintéressés après le départ des Soviétiques.
Al-Qaida tient sa base, l’escalade peut vraiment commencer, contre l’ennemi lointain d’abord – les Etats-Unis – en attendant de pouvoir abattre l’ennemi proche, les régimes arabes que l’Occident protège.
Les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie sont détruites en 1998. Un carnage. L’USS Cole est attaqué dans le port d’Aden (18 marins tués) juste au moment où Bill Clinton va passer la main à George Bush. Le président démocrate a d’abord riposté par des tirs de Tomahawks, assez inoffensifs, sur les camps d’al-Qaida en Afghanistan.
Dix-neuf hommes aux USA. La Station de Langley, avec le renfort d’un réseau d’informateurs sur le terrain, reçoit la mission de repérer Ben Laden, de le faire enlever par des tribus amies, ou de le tuer.
Plusieurs opérations échouent, parce que la cible bouge trop vite, parce que le feu vert pour le tir vient trop tard, ou par crainte de tuer trop de civils en même temps que le chef d’al-Qaida. Fin décembre 1998, Oussama Ben Laden est repéré dans la résidence du gouverneur taliban de Kandahar, mais l’autorisation de bombardement est annulée.
Les hommes de la CIA sont si occupés à ausculter les montagnes afghanes qu’ils n’ont pas vu arriver aux Etats-Unis dix-neuf hommes chargés par Khaled Cheikh Mohammed, bras droit opérationnel de Ben Laden, de préparer aux Etats-Unis le plus spectaculaire attentat terroriste de tous les temps. Ils en ont bien repéré deux, en Californie, sans comprendre vraiment ce qu’ils y faisaient, puis ils ont perdu leur trace.
Les tours jumelles se sont effondrées, le Pentagone a été éventré, et George Bush a fait ce que n’importe quel président aurait sans doute fait à sa place. L’invasion de l’Afghanistan, appuyée sur les Tadjiks et les Ouzbeks de l’Alliance du Nord, a décuplé les moyens de la CIA sur le terrain.
Ben Laden a été repéré près de Kandahar, à Kaboul, puis à Jalalabad. Le chef d’al-Qaida montait avec sa garde rapprochée vers le repaire qu’il avait lui-même aménagé une vingtaine d’années auparavant: Tora Bora.
A-t-il pensé qu’il allait y mourir? Des bombes massives le cernaient quand il a écrit, le 14 décembre 2001, un testament au ton lugubre. Mais il en est sorti, et cet escamotage a fait naître les rumeurs qui courent encore dans les rues de Peshawar et partout: Ben Laden n’est qu’une marionnette des Américains, Ben Laden n’existe pas.
La torture, 183 fois. Michael Scheuer a été mis sur la touche, ruminant ses échecs, accusant Bill Clinton de couardise et George Bush de démesure folle. L’ancien traqueur barbu de la CIA, comme fasciné par sa traque, est même devenu d’une certaine manière l’avocat de sa proie.
Vous auriez mieux fait d’écouter Ben Laden, dit-il aujourd’hui aux Américains: sa rage venait des empiètements de l’Occident dans l’espace arabe et musulman. N’avait-il pas un peu raison?
Après Scheuer, la CIA a ôté les gants. Elle ne cherchait plus à repérer Ben Laden du ciel, mais à remonter jusqu’à lui. La coopération du général Musharraf a permis l’arrestation de dizaines de cadres d’al-Qaida au Pakistan et sur la frontière.
Des «sites noirs» ont été aménagés pour les recevoir sur tous les continents. Khaled Cheikh Mohammed, aussitôt rebaptisé KSM, a été un des premiers à tomber.
La suffocation (waterboarding) a été inscrite dans la liste des tortures autorisées. KSM y a passé 183 fois, répétant qu’il ne connaissait pas Abou Ahmed al-Kuwaiti, dont un autre prisonnier, Hassan Ghul, avait lâché le nom.
Cheikh Abou Ahmed. A force d’aveux recoupés, et grâce à une interception téléphonique, les interrogateurs ont découvert qu’Al-Kuwaiti, courrier d’Oussama Ben Laden, s’appelait en fait Cheikh Abou Ahmed, Pakistanais né au Koweït, comme KSM.
Ils l’ont repéré l’an passé au volant d’une Suzuki blanche à Peshawar, l’ont suivi jusqu’à Abbottabad, au nord d’Islamabad, à la porte d’une demeure étonnamment fortifiée, dépourvue de téléphone et de connexion internet, et dont les habitants brûlaient leurs ordures dans la cour.
La surveillance des allées et venues des occupants de la maison n’a pas cessé depuis lors. Cheikh Abou Ahmed y vivait avec sa famille et celle de son frère. Mais il y avait une troisième famille dans les murs.
Assaut sur écran géant. Dimanche en fin d’après-midi, Barack Obama, entouré du cercle étroit de ses collaborateurs dans le secret, a assisté à la Maison Blanche, sur un écran géant, à l’assaut de la demeure protégée d’Abbottabad.
Quatre hélicoptères étaient arrivés de Jalalabad peu après minuit, heure du Pakistan, transportant 79 hommes. L’un des appareils s’est renversé dans la cour. Deux autres se tenaient en réserve.
Les commandos ont pénétré dans le bâtiment central, sur trois niveaux. Cheikh Abou Ahmed et son frère ont été tués. Les soldats sont montés jusqu’au troisième étage. Il y a eu d’autres coups de feu.
Quelqu’un a dit dans un micro «Geronimo EKIA». Ennemi tué dans l’action. Geronimo était le nom de code – apache! – choisi pour le chef d’al-Qaida. Oussama Ben Laden avait promis de mourir «en homme libre» – pas en prisonnier. Le Team 6 n’a pas voulu le faire mentir.
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