PIRATAGE
La lutte des anciens et des modernes 2.0

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 15.02.2012 à 11:53

Les projets de lois visant à interdire les chargements illégaux sont contrés avec efficacité par les défenseurs des libertés numériques. Inédit, cet affrontement de deux mondes augure d’une «ère nouvelle».

Samedi 11 février, des centaines de manifestations ont été organisées contre le traité européen ACTA. La mobilisation a été forte dans les pays de l’Est, mais aussi en Allemagne, la seule ville de Munich voyant défiler 16 000 manifestants. Si l’accord ACTA, notamment signé par la Suisse, entend combattre la contrefaçon, il prévoit aussi la mise en place d’outils de lutte contre le téléchargement illégal. C’est ce dernier point, considéré comme une menace contre la liberté d’expression, qui a mobilisé les foules. La fronde, amplifiée par les réseaux sociaux, commence à porter ses fruits. L’Allemagne, la Pologne, la République tchèque et la Lituanie ont déjà bloqué le processus de ratification. La volte-face de ces pays évoque celle, aux Etats-Unis, de la Maison Blanche et des sénateurs. Tous s’inquiétaient à la mi-janvier de la colère des défenseurs des libertés numériques. A Washington, deux projets de loi (PIPA et SOPA) veulent réprimer le chargement illégal d’oeuvres protégées par des droits d’auteur. Malgré une opposition croissante depuis des mois, les projets allaient bon train. La soudaine mobilisation le 18 janvier des poids lourds de la Silicon Valley en a décidé autrement. Le site américain de Wikipédia a gelé son accès, Google s’est paré d’un bandeau noir et a lancé une pétition qui a reçu 4,5 millions de signatures, Anonymous a grondé, Mark Zuckerberg de Facebook s’est énervé: «Le monde d’aujourd’hui a besoin de leaders politiques qui soient pro-internet.»

Tout le problème est là: dans ce décalage générationnel, économique, même philosophique. D’un côté, une industrie culturelle du contenu (le cinéma, la musique, l’écrit) qui s’indigne de son pillage par les sites de téléchargement illégal. Et trouve des appuis politiques en brandissant les pertes de revenus, d’emplois, de créativité. De l’autre côté, des acteurs de la nouvelle économie du Net, mais surtout des défenseurs de la liberté d’expression et de partage ancrée dans le web 2.0. Tous pointent les dangers sournois des PIPA, SOPA ou ACTA: les sites sur listes noires, la surveillance des communications, la criminalisation des liens. Bref: la censure.

Pour l’heure, l’affrontement tourne à l’avantage du nouveau monde. Parce qu’il sait rassembler ses forces avec une efficacité, une ampleur et une vitesse inédites. John P. Feehery, ancien ténor républicain à Washington et exmembre de la Motion Picture Association of America, notait l’autre jour dans la presse américaine: «Le problème de l’industrie culturelle est qu’elle ne sait pas mobiliser les gens. Elle a peu de créateurs de contenus, peu de syndicats. Alors que le monde d’internet peut solliciter l’appui des foules d’une manière dont nous n’aurions même pas osé rêver.»

«Attendez-vous à tout». Sa collègue démocrate Zoe Lofgren ne dit pas autre chose: «Trop souvent, légiférer revient à régler des intérêts économiques concurrents. Ici, cela va bien au-delà. C’est la voix des citoyens qui se fait entendre.» Christopher Dodd, le patron de la Motion Picture Association, reconnaît en conférence de presse qu’il n’avait jamais vu, en quarante ans de carrière, un tel revirement des élites à Washington: «C’est une ère nouvelle. Attendez-vous à tout.»

Il ne faut pas pour autant enterrer les projets PIPA et SOPA, ou l’accord ACTA. Ils seront adaptés, mais sans doute validés. Car les chargements illégaux représentent près du quart du trafic internet. Car le partage de fichiers devrait croître de 23% par année au moins jusqu’en 2015. Car un film oscarisé comme Hurt Locker se rétame en salle, mais est piraté sept millions de fois. Car, malgré les iTunes ou Spotify, quatre chargements musicaux sur cinq ne s’embarrassent pas de copyrights. Protéger ces derniers, mais aussi la liberté d’expression: telle est l’équation que devront résoudre les législateurs.


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