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LA LUTTE POUR LE POUVOIR DIVISE BANQUES ET PATRONS

Mis en ligne le 05.03.2009 à 00:00

CERCLES D’INFLUENCE. En public, industriels et banquiers affichent leur union face à la crise. Mais pour les postes importants, ils ne se feront pas de cadeaux.

L'Hebdo; 2009-03-05

LA LUTTE POUR LE POUVOIR DIVISE BANQUES ET PATRONS

TITUS PLATTNER

CERCLES D’INFLUENCE.

En public, industriels et banquiers affichent leur union face à la crise. Mais pour les postes importants, ils ne se feront pas de cadeaux.

Depuis quelques mois, la réputation des banquiers est devenue exécrable. Surtout celle de leurs hauts responsables. Les uns ont pris des risques inconsidérés aux Etats-Unis; les autres ont été assez bêtes pour se laisser emberlificoter par Bernard Madoff dans une escroquerie finalement assez triviale; quant aux quelques-uns qui restent, ils ont rendu le pays vulnérable, en refusant de le préparer à la fin du secret bancaire ou, plus précisément, à l’abandon de la distinction entre fraude et évasion fiscales.

Pour ne rien arranger, il se trouve quelque instituts bancaires qui cumulent ces trois péchés mignons. Du coup, si la Suisse est en récession depuis le 4e trimestre 2008, cela ne peut être qu’à cause d’eux. C’est du moins une opinion largement partagée parmi les industriels et les petits patrons, qui ne ménagent plus leurs critiques.

La fin d’un âge d’or.

Quant aux politiciens, après avoir défendu coûte que coûte les spécificités du secret bancaire suisse durant des années, ils changent d’avis les uns après les autres. En l’espace d’une semaine, une brochette de radicaux proches de l’économie dont Ruedi Noser, Rolf Schweiger ou Rolf Büttiker se sont subitement décidés à sacrifier publiquement la différence entre fraude et évasion. Et même le ministre des Finances Hans-Rudolf Merz a admis à mots couverts que la Suisse pourrait être amenée à faire une telle concession. Les banques ne sont plus ce qu’elles étaient. Elles ne feront plus la pluie et le beau temps dans les processus de décision politique. Signe de ce changement: les réunions mensuelles du comité directeur d’economiesuisse ne se déroulent plus tout à fait de la même façon. Jusqu’en septembre dernier, avant l’effondrement des marchés financiers, la voix des représentants du secteur bancaire pesait beaucoup plus que celle des autres dans le saint des saints de l’économie helvétique. «Mais aujourd’hui, l’ambiance a changé, il n’y a plus d’arrogance», confie une personne assistant aux réunions du comité directeur.

En 2006, alors que les banques réalisaient encore des milliards de bénéfices et que leurs patrons recevaient des rémunérations en dizaines de millions, ce déséquilibre avait conduit à un violent affrontement. Par médias interposés, Johann Schneider-Ammann, président de l’organisation faîtière de l’industrie des machines Swissmem, et Marcel Ospel, alors président de l’UBS, s’étaient traités de toute sorte de noms d’oiseaux. Un affrontement qui avait conduit à une profonde remise en question des structures d’Economie suisse en 2007.

«Tout est rentré dans l’ordre», assure aujourd’hui Gerold Bührer, président de l’organisation. Selon lui, les banques ne sont absolument pas surreprésentées. «Il est loin le temps où la pharma et la banque dominaient economiesuisse», confirme Bernard Rueger. A la tête d’une entreprise de capteurs de pression et de température basée à Crissier, il siège au comité directeur au nom de la Chambre vaudoise de commerce et d’industrie qu’il préside. Reste que l’équilibre actuel est fragile. Sur les quatorze membres du comité directeur, les banquiers restent très bien représentés avec Walter Kielholz, président du Credit Suisse, Pierre Mirabaud, président de l’Association suisse des banquiers, Patrick Odier, banquier privé à Genève et Rolf Dörig, qui a fait l’essentiel de sa carrière au Credit Suisse, avant de partir chez l’assureur Swiss Life. «Il est normal que chaque secteur soit représenté en fonction de son poids dans l’économie», concède Gerold Bührer. En clair, si la contribution du secteur bancaire au PIB suisse devait effectivement s’effondrer, un ajustement serait nécessaire. Et, mécaniquement, les banquiers perdraient encore un peu de leur influence.

Union sacrée.

Mais à ce stade, on préfère se serrer les coudes face à la crise. «Nous avons besoin des banques et les banques ont besoin de nous», affirme aujourd’hui Johann Schneider-Ammann, leader de la fronde de 2006 et vice-président d’Economiesuisse. «Nous sommes dans une phase d’union sacrée», ajoute son alter ego côté banquiers, Patrick Odier.

Il y a toutefois d’autres postes ou d’autres terrains, où cette rivalité devrait tout de même s’exprimer ces prochains mois. A la présidence du conseil d’administration de l’UBS tout d’abord. Nicolas Hayek, président de Swatch Group, milite ouvertement pour la venue de Josef Ackermann. Le patron de Deutsche Bank est non seulement un banquier hors normes, mais il semble également à même de comprendre les intérêts du tissu industriel suisse, et pas seulement ceux de la place financière zurichoise. Seulement voilà, Deutsche Bank ne semble pas prête à le libérer. Son contrat court jusqu’en 2010. De plus, le tout nouveau CEO de l’UBS, Oswald Grübel, ne serait pas non plus prêt à avoir comme président un homme de cette trempe.

Une solution de compromis pour remplacer Peter Kurer à la tête du conseil d’administration de l’UBS pourrait être trouvée en la personne de Kaspar Villiger. En d’autres temps, une telle reprise d’activité par un ancien conseiller fédéral aurait été impensable. Mais aujourd’hui, compte tenu de l’engagement de la Confédération dans la banque et de la nécessité de trouver une solution au différend fiscal avec les Etats-Unis portant sur la transmission de données de 52 000 clients, l’option mérite d’être étudiée. Là encore, sa nomination pourrait être interprétée comme un camouflet pour les banquiers.

S’agissant du poste à la direction de la Banque nationale qui sera laissé libre d’ici à la fin de l’année par Jean-Pierre Roth, la lutte devrait être plus franche. Car industrie d’exportation et économie touristique suisses ont toutes deux un intérêt quasiment vital à une politique monétaire maintenant le franc à un bas niveau. Si l’actuel vice-président de la direction générale, Philipp Hildebrand, devait ne pas être retenu pour remplacer Jean-Pierre Roth, il n’y aura plus de cadeaux.

De nombreuses voix pourraient user de leur influence auprès du Conseil fédéral pour qu’il désigne Thomas Straubhaar. Actuellement professeur au Weltwirtschafts Institut de l’Université de Hambourg, l’homme serait proche des milieux industriels, du célèbre professeur d'économie à l'Université versité de Bâle Silvio Borner et du chef de la Direction de la politique économique du Secrétariat d’Etat à l’économie, Aymo Brunetti.

Les banquiers, souf-fle-t-on, préféreraient Jean-Pierre Danthine, directeur du Swiss Finance Institute et professeur à l’Université de Lausanne. Il n’aurait pratiquement aucune chance, mais le choix du Vaudois Ulrich Kohli, chef économiste de la BNS, constituerait une sorte de compromis.

Double imposition.

Le conflit le plus important entre banques et le reste de l’économie pourrait cependant venir d’une éventuelle remise en cause de l’accord sur la double imposition. C’est la menace que brandit le ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, si la Suisse continue de favoriser l’évasion fiscale.

En dénonçant ces accords, les entreprises actives à la fois en Suisse et en Allemagne seraient soumises à une pression fiscale insoutenable, scénario que cherche à tout prix à éviter l’industrie d’exportation. «Côté allemand aussi, de nombreuses entreprises ont intérêt à conserver un bon accord sur la double imposition», se rassure Pascal Gentinetta, directeur d’Economiesuisse. Mais si ce chantage devait se faire trop précis, les banques se retrouveraient bien seules pour défendre les vestiges du secret bancaire.

COLLABORATIONYVES STEINERETPHILIPPE LE BÉ

«IL EST NORMAL QUE CHAQUE SECTEUR SOIT REPRÉSENTÉ EN FONCTION DE SON POIDS ECONOMIQUE.»

Gerold Bührer, président d’Economiesuisse.

«TEMPI PASSATI»

En avril 2008, comme ici lors de l’Assemblée générale du Credit Suisse, les banquiers étaient encore sûrs de leur propre valeur.




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