Les inspecteurs cherchaient de vieux explosifs, qui avaient accidentellement fait sauter un bâtiment militaire non loin. Mais c’est du papier qu’ils ont trouvé. Par montagnes, dont les sommets guignaient à travers les fenêtres opaques de crasse. Huitante millions de documents humides dormaient dans l’ancien centre de la police, en plein Guatemala City, rongés par les rats et les champignons.
Empilés, ils auraient atteint 8 km de hauteur. Après avoir nié leur existence des années durant, la police nationale voyait ce 5 juin 2005 ressurgir les archives de ses activités pendant la guerre civile. Un trésor pour la justice historique; une menace incommensurable pour l’impunité des anciens bras armés de l’Etat.
Plus qu’une guerre civile, le conflit de 1960 à 1996 s’est résumé à une campagne anticommuniste du gouvernement pro-américain contre les intellectuels, les militants et surtout les paysans. Sur les 200 000 tués et 45 000 disparus, 93% sont à attribuer aux forces gouvernementales (police, armée, groupes paramilitaires), selon la commission d’enquête.
Exit le mythe d’une guérilla sanguinaire cachée dans les montagnes. De plus, 80% des victimes étaient des indigènes, ce qui ajoute une dimension génocidaire aux exactions policières.
Les Indiens descendant des Mayas, qui forment plus de la moitié de la population, ont payé le double prix de la ségrégation raciale et du combat pour la terre, face à l’élite des propriétaires fonciers. L’enjeu terrien explique jusqu’à l’implication de la CIA, faucheuse de l’unique tentative de répartir équitablement le sol: les Etats-Unis tenaient à sécuriser la production de la United Fruit Company, gigantesque société dont un des actionnaires principaux n’était autre que… le président Eisenhower.
Dix-sept assassinats par jour.
Si le Guatemala est aujourd’hui politiquement pacifié, il reste un des pires coupe-gorges de la planète. Avec 17 assassinats par jour, il est plus dangereux de vivre dans sa capitale qu’à Bagdad. Sofia Espinosa, qui travaille aux archives à côté de ses études, se souvient avoir pu jouer dans la rue quand elle était petite fille. Aujourd’hui, ce serait non seulement inimaginable, mais l’étudiante ne peut même pas marcher seule dans l’enceinte de l’université.
La criminalité s’infiltre partout, imprégnée de violence gratuite volontiers tournée vers les femmes. C’est que, aux accords de paix de 1996, l’armée a été réduite de deux tiers et la police nationale démantelée. Toute une génération d’hommes qui n’avaient jamais rien pratiqué d’autre que la traque policière s’est retrouvée à la fois désœuvrée et surarmée. C’est auprès des narcos que beaucoup ont décroché un job, dans ce passage obligé qu’est le Guatemala entre la Colombie et le Mexique.
Aujourd’hui, les clans de la drogue, du crime organisé et les sociétés paramilitaires font régner une nouvelle terreur sur le pays, de nature économique cette fois. Dans une impunité totale, puisque 97% des meurtres ne sont jamais élucidés. On s’étonne aujourd’hui qu’un incendie n’ait pas opportunément ravagé les archives, preuves tangibles de la terreur policière. C’est sans doute imaginer qu’une amorce de justice est une utopie à laquelle personne n’a cru. «Le gouvernement a dit que ces amas de papier étaient sans valeur, qu’il ne s’agissait que de notes administratives», explique le procureur aux droits de l’homme Manuel Vasquez.
C’est en partie vrai. Dans ces procès-verbaux que griffonnaient sans fin les agents de l’ordre, on ne retrouve jamais un ordre clair d’exécuter ou de kidnapper. Mais le jargon administratif finit, à force de croisements de dates, de lieux et de numéros de plaque de voiture, par révéler ses macabres secrets.
Comme ces deux policiers qui avaient été distingués pour une opération rondement menée le 18 février 1984. Leur succès n’est autre qu’avoir enlevé Fernando Garcia, un étudiant militant disparu à jamais. C’est dans un procès fondé sur les archives que les deux exécutants viennent d’écoper de 40 ans de prison.
Depuis, le nom de Fernando Garcia résonne comme une promesse de justice plus vaste. «Ce sont les petits policiers qui ont été condamnés, leur implication était claire. C’était comme un procès-pilote. Par la suite, nous tenterons de juger les sommets de la hiérarchie», espère Manuel Vasquez.
Paralysés par la peur. Mais où commencer, lorsque les victimes se comptent par centaines de milliers et les documents d’archives par millions, mais que le Ministère public des droits de l’homme se résume à trois procureurs? Débordé, il n’a pas les forces pour se saisir d’office. C’est aux familles de victimes de mobiliser des avocats ou des ONG pour ouvrir les enquêtes. «La pauvreté est une barrière à la justice. Seules les familles aisées peuvent engager un avocat, alors que la plupart des indigènes sont extrêmement pauvres», reconnaît Me Edgar Pérez, spécialisé dans ce type d’affaires.
L’argent, mais aussi une peur paralysante, expliquent que seuls quatre procès ont été conduits jusqu’à présent. Lorsque nous rencontrons Me Maynor Estuardo Alvarado Galeano, directeur juridique de GAM (la principale ONG des familles de victimes), c’est au lendemain de sa rencontre avec un groupe d’Indiens descendus droit des montagnes. «Ils m’ont raconté l’histoire de trente-trois disparus en 1972. C’était la première fois qu’ils en parlaient.
Je leur ai demandé pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt: ils m’ont dit qu’ils craignaient de se faire tuer à leur tour.» Quarante ans après les faits, le déficit de confiance en la police et en la justice reste abyssal. Même l’appel à déterminer gratuitement leur ADN lancé à tous les Guatémaltèques, afin d’identifier les squelettes régulièrement exhumés des fosses communes, se heurte à la réticence.
Surexposés, les avocats font pourtant preuve d’un optimisme déroutant. Edgar Pérez se sent moins menacé qu’autrefois, raconte-t-il, barricadé dans son étude aux murs surmontés de fils de fer barbelés. Certes, sa maison a été mise à sac et, à trois reprises, les freins de sa voiture ont été sabotés, mais il refuse catégoriquement une protection policière. D’une part, Avocats sans frontières lui offre l’attention nouvelle de la communauté internationale, censée le préserver d’un destin funeste. D’autre part, Edgar Pérez sent, si ce n’est le vent, du moins la brise tourner au niveau gouvernemental.
Ces deux dernières années, le Ministère public a été assaini de ses membres corrompus, lesquels bloquaient les procédures. Même les archives de la police ont été transférées à l’inoffensif Ministère de la culture, afin d’échapper au procureur des droits de l’homme, qui semblait avoir vendu sa loyauté.
L’axe Guatemala-Berne. A son intronisation en 2008, le gouvernement du social-démocrate Alvaro Colom avait promisla «sécurité avec intelligence». «Certes, il n’a pas rempli ses promesses, mais il n’a pas non plus empêché la justice», positive l’avocat Maynor Estuardo Alvardo Galeano. Le cas des archives de la police est ainsi symptomatique. Cent cinquante personnes travaillent à les nettoyer page par page, à les trier, les lire, les ordonner.
Un travail de titans pour un budget annuel d’un million de dollars qui, en six ans, n’a mené à la numérisation que de 12 des 80 millions de documents. Or, cette opération de mémoire et de justice nationales se réalise sans un seul kopeck du gouvernement: ce sont la Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne, les Etats-Unis et l’ONU qui assurent son financement. La Suisse, quant à elle, est ange gardienne du projet.
La Confédération s’y est jointe en 2006 et offre un soutien surtout technologique – bien qu’elle y ait déjà consacré 600 000 francs. Des experts suisses en archivage ont formé les Guatémaltèques sur place, dont certains pourraient venir à Berne l’an prochain pour un perfectionnement. Mais surtout, une copie dite «de sécurité» des archives numérisées est envoyée chaque trimestre à Berne. Aux Archives fédérales, elles reposent comme une assurance vie.
Elles entreraient en scène si un «accident» ou retournement politique venait à menacer les originaux.
Un président inquiétant. L’accident pourrait arriver pas plus tard que ce dimanche 6 novembre. En ce deuxième tour des élections présidentielles, les Guatémaltèques auront à choisir entre Manuel Baldizón, richissime entrepreneur soupçonné d’accointance avec les narcos, et l’ex-général Otto Pérez Molina, le favori. L’élection de cet ancien chef du renseignement de l’armée marquerait le retour des militaires au pouvoir.
Lorsque nous entrons dans le cabinet rococo de la viceministre de la Culture, ce sont ses premiers mots: «L’élection de Pérez Molina m’inquiète.» Elsa Son Chonay rêvait que le Guatemala prenne enfin en main son histoire et récupère les archives de la police de la tutelle internationale, en leur consacrant l’argent qu’il se doit. Elle sait que cet espoir s’éteindra avec un militaire aux manettes.
Elle est la seule femme indigène du gouvernement et lance un regard amer sur l’influence des militaires dans l’après-guerre. «Aux accords de paix, il avait été décidé qu’on enseignerait l’histoire pour qu’elle ne se répète plus. Mais l’ancien dictateur Ríos Montt (connu comme le plus sanguinaire, ndlr), devenu président du Congrès, a fait effacer la guerre civile des cursus. Il y a un trou de plusieurs décennies dans l’histoire enseignée aux enfants.»
Ce silence, combiné à la légendaire retenue guatémaltèque et à la peur des familles, a créé une génération d’ignorants. La vice-ministre évoque un sondage mené auprès des étudiants de l’université. «On leur a demandé ce qu’ils connaissaient de la guerre civile: 90% des étudiants n’en savaient rien.»
Un futur sans passé. Les archives de la police traversent un cap difficile. Alors qu’elles portent leurs premiers fruits avec les récentes condamnations, elles pourraient toucher la population de manière globale. Pour l’instant, seules 1200 personnes ont demandé à y rechercher les traces de leurs proches disparus. Les autres restent avec leurs doutes: pourquoi a-t-il été tué? Qui l’a ordonné? Comment est-il mort? Ou même cet espoir vain: peut-être n’est-il pas vraiment mort?
Pour l’avocat du GAM, il s’agirait de tourner la page de l’histoire en répondant à ces questions, plutôt qu’en les enfouissant. «Jamais le gouvernement n’a accepté de tirer le lien entre l’histoire et le futur meilleur, regrette-til. La cruauté de la guerre n’a pas été retravaillée, aucune culture du droit ne s’est développée. C’est ainsi qu’on est arrivé au niveau actuel de violence et d’impunité.»
Mais la porte sur l’histoire entrouverte avec les archives risque de se refermer, que Pérez Molina ou Baldizón soit couronné. «Cette élection est la pire que j’ai vécue», lâche Daniel Hernández-Salazar. Le célèbre photographe activiste qui a donné un visage aux archives – un ange aux ailes faites d’omoplates exhumées d’une fosse, qui hurle la vérité avec ses mains en porte-voix – pense que son pays sombre depuis 1954, début de la dictature militaire pro-américaine.
«LES CRIMINELS DE GUERRE SONT TOUJOURS EN VIE, PARFOIS EN POSTE. TOUT CONCOURT À ENFOUIR L’HISTOIRE.» Daniel Hernández-Salazar, photographe
Pour l’artiste, tout concourt à enfouir ce passé qui ressurgit. «La nouvelle génération n’a pas connu la guerre, leurs parents ne veulent pas remuer le passé et les auteurs des crimes sont toujours vivants, parfois même encore en poste.» Dégoûté, il ne votera pas. A 50 ans passés, il songe à l’exil.
On quitte l’appartement verrouillé de Daniel Hernández-Salazar, que troublent ponctuellement des téléphones anonymes et des coups de sonnette en pleine nuit. Son œuvre ne plaît pas aux exmilitaires, qui lui font ainsi savoir qu’ils le tiennent à l’oeil. On laisse derrière nous la troublante poésie des squelettes exhumés, dont les images ornent ses murs.
La nuit et le déluge sont tombés sur Guatemala City, le chauffeur nous emmène par les rues désertes et glaçantes de peur. Pas une âme qui vive. Seules présences humaines, Baldizón et Pérez Molina sur leurs affiches lancent leurs sourires figés à la ronde. Les sulfureux gardiens du futur guatémaltèque veillent.
Histoire
Entre dictatures et soumission
-1000 av. J.-C. Ere précolombienne. La civilisation maya se développe sur tout le territoire (des dizaines de ruines restent à découvrir), puis décline jusqu’à sa chute brutale lors de la colonisation espagnole, au début du XVIe siècle.
1821 Indépendance du Guatemala de la «Nouvelle Espagne». Début des régimes qui bradent les terres pour attirer les investissements étrangers.
1951-1954 Fenêtre démocratique avec le président Jacobo Arbenz, fils d’un pharmacien suisse émigré. Il mène une redistribution des terres aux paysans qui menace les compagnies américaines et les propriétaires fonciers. Sous l’accusation d’être l’agent de Moscou – aujourd’hui démentie –, il est destitué par un coup d’Etat piloté par la CIA. Il fuit, en Suisse notamment, et meurt mystérieusement dans sa baignoire au Mexique en 1971.
1960-1996 Succession de dictatures militaires pro-américaines et guerre civile sous le couvert d’anticommunisme. 200 000 morts et 45 000 disparus.
1996 Accords de paix, instauration de régimes démocratiques. Mais la criminalité et la violence atteignent un niveau pire que durant la guerre.
2005 Découverte des archives de la police, qui mène aux premiers procès de criminels de guerre.
6 nov. 2011 Election présidentielle, qui oppose l’ex-général Otto Pérez Molina à l’homme d’affaires Manuel Baldizón, soupçonné d’être lié aux clans de la drogue.
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