«Homme libre, toujours tu chériras la mer!» Impossible de réprouver l’adjuration de Baudelaire. Mais les pétroliers, les industriels de la pêche, les pollueurs, les bouffeurs de baleine et de sushis, ont-ils lu les Fleurs du mal?
Agressée de toutes parts, la mer, notre berceau, notre matrice, va mal. Dans Océans, Jacques Perrin, cet amoureux de la nature qui naguère volait avec les oiseaux (Le peuple migrateur) plonge au fond des mers où la beauté ondule et l’ombre croît.
Du commandant Cousteau à Nicolas Hulot, sans oublier nombre d’émules moins talentueux, les spectateurs ont eu leur dose d’images sous-marines et de prophéties apocalyptiques. Jacques Perrin réussit à éviter le double écueil de l’esthétique séduisante et du catastrophisme déprimant. Le cinéaste a cherché à «ouvrir d’autres portes que celles des statistiques»; son film bouleverse en «révélant la majesté de la vie marine que nous avons blessée avant de l’avoir rencontrée et comprise».
La vie dans tous ses états. Bénéficiant des dernières innovations technologiques, dont une caméra numérique capable de restituer toutes les nuances du bleu et de garantir d’étonnantes profondeurs de champ, l’équipe d’Océans a investi 54 lieux de tournage couvrant l’entier du globe et ramené des images sidérantes.
Même les scènes diffusées en boucle sur les chaînes animales (l’orque est un loup pour l’otarie, la combat pour la vie des bébés tortues...) semblent nouvelles. Rappelant que la nature a essayé toutes les couleurs et toutes les formes, le film donne à voir les manifestations multiformes de la vie marine.
La reptation des limules dans leur mangrove nous ramène au cambrien, quand les premiers poissons émergent de l’élément liquide. Le dugong placide broute ses algues, les anguilles jardinières et les poissons rasoirs dessinent des prairies ondoyantes, les phoques folâtres mènent leurs ballets, les méduses translucides sinuent avec grâce, les boules de chinchards miroitent comme des boules de discothèques, des armées de crabes s’affrontent dans un crissement de chitine...
Adieu grand pingouin. La mort est part intégrante de ce spectacle exubérant. Croc, dard, pince, tentacule, ventouse, venin, les attaques sont foudroyantes. Manger ou être mangé est une loi éternelle. Mais l’équilibre qu’on croyait immuable s’est renversé. Le bipède avide qui sillonne les océans sur ses navires de fer fait des ravages. Mû par l’appât du gain, il prélève trop.
Jacques Perrin et son fils déambulent dans la Galerie des espèces disparues. Naturalisés, le grand pingouin, la rythine de Steller, l’otarie du Japon, le dauphin du Yangtseu-kiang (porté disparu en 2007) nous toisent de leur œil de verre.
La mort du requin. La scène la plus bouleversante d’Océans est sans conteste celle au cours de laquelle un requin est hissé à bord d’un bateau par des pêcheurs qui lui coupent ses nageoires dorsale et caudale, puis le rejettent à la mer. Il sombre lentement et agonise sur le fond dans un brouillard de sang. Le requin n’est pas un lapin rose, un animal mignon qui inspire de la tendresse. Ce prédateur mutilé éveille pourtant chez le spectateur un sentiment de compassion, ô solidarité des êtres vivants. Estropier ainsi un animal confine au blasphème.
«Il n’y a pas de planète de rechange. La diversité des espèces est nécessaire à notre propre existence», rappelle Jacques Perrin. Comme c’est en émerveillant les gens qu’on les convaincra de protéger la Terre, il bannit le pessimisme. «L’histoire des océans est à peine commencée.»
Un rêve d’harmonie est possible, dit-il en filmant l’homme et le grand requin blanc nageant de concert, tels le lion et l’agneau des paraboles bibliques. Et de rêver avec Baudelaire, encore: «La mer est ton miroir, tu contemples ton âme.»
Océans. De Jacques Perrin et Jacques Cluzaud. France, 1 h 43.
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