Il se retrouve dans tous les débats télé. Mèche sur le front, ironie légère dans le sourire, Jean Quatremer, au moment où la candidature de Dominique Strauss-Kahn devint, en 2007, favorite pour la direction du Fonds monétaire international, écrivit sur son blog un portrait sans concession du socialiste.
«AVEC DSK, L’HISTOIRE A PARU CRÉDIBLE, JUSTEMENT À CAUSE DE SON RAPPORT AUX FEMMES.» Jean Quatremer
Il y signalait une faiblesse, la séduction aux lisières du harcèlement de DSK, et un questionnement: comment ce comportement, trop toléré en France, passerait- il aux Etats-Unis? L’arrestation de DSK à New York, le 14 mai, a lancé un débat vif et souvent confus entre morale, délits sexuels et connivences médiatico-politiques. Correspondant pour la politique européenne de Libération, à Bruxelles, Quatremer s’est souvent retrouvé en première ligne.
Invité sur les plateaux, vous n’en avez pas marre de passer pour le curé Quatremer?
(Rires.) On assiste à un retournement dialectique étonnant. Ceux qui m’attaquent sont précisément des journalistes qui ont caché des faits connus du petit monde médiatico-politique français, qui n’ont pas mené les enquêtes qui auraient dû être menées, qui ont confondu leur rôle de journalistes avec celui de communicants. Ils m’accusent d’être un père la morale, un père la rigueur, un donneur de leçons, un Torquemada des temps modernes, etc.
Or, c’est exactement l’inverse: je n’ai pas perdu de vue que, la base de notre métier, c’est de rapporter des faits, qu’ils plaisent ou pas. Notre rôle n’est pas de plaire aux politiques, en particulier, mais bien de leur déplaire surtout en ne respectant pas les règles qu’ils veulent nous imposer en qualifiant de «vie privée» ce qui les arrange.
Cela étant, c’était bien pire au moment de la parution de mon blog en juillet 2007. J’ai plutôt le sentiment que l’on me reconnaît maintenant une certaine légitimité et que le journalisme de cour est en perdition.
Votre texte de 2007 n’a jamais été autant cité. Mais à l’époque, il était plutôt mal passé, non?
Mon blog est un espace de liberté qui se situe hors hiérarchie de Libération. Mon portrait de DSK restait prudent: il envisageait les dangers qu’il courait à Washington sous l’angle du choc des cultures. En France, la drague lourde, voire le harcèlement auquel DSK se livrait, est l’objet de ricanements complices de l’élite masculine.
Pas aux Etats-Unis. Je n’avais d’ailleurs même pas proposé ce papier à Libé parce que je savais que cela ne passerait pas la relecture par la hiérarchie en place à l’époque et pour qui il n’était pas question de franchir la «ligne rouge» du respect de la vie privée du politique. Cela étant, elle ne m’a pas demandé de retirer ce papier qui a même été publié en une du site web. Une schizophrénie étonnante.
Pour des raisons politiques ou morales?
Les deux sont étroitement mêlées. Très souvent, on vous oppose la morale pour protéger les politiques. Le «respect de la vie privée» est un principe beaucoup moins intangible lorsqu’il s’agit d’un simple citoyen, comme on peut le voir lors de faits divers.
Dès qu’il s’agit d’un puissant, ou d’un politique, la «vie privée» devient un impératif absolu et l’on occulte des faits qui peuvent s’avérer déterminants, comme le montre l’affaire DSK: New York ne se comprend que si on sait à quel point l’ancien patron du FMI ne maîtrisait pas ses pulsions sexuelles. Je savais qu’en mettant en avant cette sexualité agressive, mon papier serait censuré.
Pourtant, je n’ai pas écrit ce «post» sur la base de rumeurs: j’avais des témoignages de femmes prêtes à venir à la barre si j’avais été poursuivi en diffamation. Lorsque j’ai suivi DSK comme ministre des Finances, entre 1997 et 1999, et ensuite dans d’autres activités à Bruxelles, j’ai recueilli de nombreux témoignages terrifiants, notamment de consœurs victimes de harcèlement.
Je n’étais pas le seul à savoir que DSK avait un problème avec les femmes, mais l’omerta médiatique et l’impunité judiciaire l’ont protégé durant toute sa carrière politique. Aux Etats-Unis, ou dans les pays nordiques, sa carrière aurait pris fin depuis longtemps.
Entre-temps, il y avait eu l’affaire Nagy: vous vous y êtes intéressé?
Oui, car ce «post» de 2007 a été lu à Washington. En avril 2008, une source au sein du FMI m’a averti que DSK avait harcelé une collaboratrice, Piroska Nagy, que cela avait causé un drame au sein de l’institution et du couple Nagy. J’avais presque tous les éléments, mais il fallait que j’aille faire des vérifications à Washington pour recouper les informations, être certain de ne pas être manipulé.
En mai, j’ai apporté le dossier à mon journal, demandant d’y aller, cela paraissant grave. Libération a alors pris la décision d’en rester là. Faute de vérifications, je ne pouvais évidemment rien publier sur mon blog. En octobre 2008, le Wall Street Journal a fait sa une sur l’affaire Nagy. Six mois plus tôt, nous avions donc un scoop que nous n’avons pas exploité, au nom du fameux respect de la vie privée.
Comme d’habitude, nous avons raillé ces puritains d’Américains qui s’indignaient d’une affaire qui, chez nous, n’aurait certainement pas atteint la une. On a d’ailleurs tout fait, tant à Libé que dans l’ensemble des médias, pour la minimiser, alors qu’elle était gravissime. Aujourd’hui, la direction de la rédaction de Libération a changé, comme on peut le voir dans la façon dont l’affaire est traitée dans le journal.
Pourtant, DSK est ressorti blanchi de cette affaire.
Ce terme de blanchi m’amuse. La justice n’a pas été saisie. Un cabinet d’avocats payé par la direction du FMI a blanchi le directeur du FMI. Le mot d’étouffement me paraît donc plus adéquat. Dans la lettre que Piroska Nagy a produite et qui a été rendue publique en février 2009, elle décrit des choses effarantes: agression, harcèlement. Les avocats n’en ont tenu aucun compte. On aurait dû enquêter en 2007 et en 2008, creuser cette affaire afin de vérifier l’ensemble des faits. On n’a rien fait et on a eu tort.
Ne demeure-t-il pas, tout de même, des allers-retours difficiles à gérer entre libertinage, adultère et aspects pénaux?
Peut-être, et alors? La personnalité de Dominique Strauss-Kahn éclaire ce qui s’est passé à New York. Elle le rend possible. Imaginez qu’on ait accusé Edouard Balladur ou Michel Rocard de faits comparables, le monde entier aurait éclaté de rire, car quelque chose ne collait pas. Avec DSK, l’histoire a paru crédible, justement à cause de son rapport aux femmes.
Les journalistes n’ont pas à s’ériger en pères la morale, mais ils doivent révéler tous les faits qui peuvent avoir une influence sur la carrière d’un politique. Bien sûr, le degré de transparence varie en fonction du degré de responsabilité. Qu’un maire de province aille dans des boîtes à partouzes n’aura que peu de conséquences. Un favori à l’élection présidentielle prend, lui, d’autres risques, un service secret étranger pouvant ensuite le faire chanter.
Est-ce que ça regarde les citoyens ou pas? Pour moi, la réponse est positive. Les citoyens ont le droit de savoir qu’un candidat va dans les boîtes échangistes et, évidemment, de l’élire ensuite. Mais l’action du président de la République ne peut pas être entravée parce qu’il a peur que sa sexualité soit révélée au public. Rappelez-vous la famille cachée de François Mitterrand: elle a justifié des détournements de fonds publics et des écoutes illégales.
De même, quand un ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, a une liaison avec la fille du ministre syrien de la Défense, pays avec lequel la France entretient un conflit larvé depuis trente ans, il faut le dire car il y a là une possible atteinte à la sûreté de l’Etat. Il faut vérifier et décider de l’opportunité de publier ou non.
Mais se contenter de répéter qu’on s’arrête devant la porte de la chambre à coucher, c’est ridicule. D’autant que refuser d’enquêter sur ces affaires laisse le champ libre aux rumeurs. Ce qui est vrai de la vie privée l’est aussi de la santé. La transparence des dirigeants, c’est l’exact contraire du totalitarisme, c’est la démocratie.
Cela implique-t-il moins de connivence avec les médias?
Cela n’existe pas qu’en France. Mais il est clair que les liens affectifs, le fait que de nombreux journalistes aient épousé des politiques, posent un problème de transparence et d’objectivité de l’information. C’est valable dans d’autres domaines. Par exemple, lorsqu’une journaliste sportive se prépare à épouser le sélectionneur de l’équipe de France de football, quelle est la valeur de ses reportages?
Personne n’est obligé d’être journaliste et, si l’on tombe amoureux de son sujet, mieux vaut changer de métier. Cette connivence commence très tôt, les élites médiatico-politiques suivant les mêmes formations: les politiques font sciences-po, puis l’ENA. Les journalistes sciencespo, puis une école de journalisme. Tout ce petit monde se connaît, est issu des mêmes milieux. Si le monde politique ne reflète plus la société, c’est la même chose pour le monde médiatique.
Y aura-t-il un avant et un après-DSK à New York?
Il y a quinze jours, je vous aurais dit que je ne croyais pas à un après-DSK. En 2008, l’affaire Nagy avait été étouffée, on avait refermé le couvercle, alors que j’avais cru que cette histoire, déjà, nous obligerait à changer nos habitudes. La différence, désormais, c’est que le choc est tellement énorme, avec ce passage du harcèlement à l’accusation de tentative de viol, que cela semble libérer la parole des femmes.
Au début, les déclarations des politiques et des journalistes disant qu’il n’y avait «pas mort d’homme», ou qu’il s’agissait d’un simple «troussage de domestique» étaient des messages clairs envoyés aux femmes: parlez, et on vous écrasera, regardez ce qu’on vous fera subir.
Cela a eu l’effet inverse. La parole se libère. L’affaire Tron en est une illustration. Est-ce que ça va pousser les journalistes à modifier leur attitude, il est trop tôt pour le dire. La presse traditionnelle aura encore du mal à évoluer. Mais les pratiques ont déjà changé sur l’internet.
Profil
JEAN QUATREMER
Agé de 53 ans, né à Nancy, journaliste spécialisé sur les questions européennes, il travaille pour le quotidien Libération depuis 1984. Jean Quatremer est marié et père de deux enfants.
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