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La nausée au Nevada

Mis en ligne le 06.08.1998 à 00:00

En portant à l'écran «Las Vegas Parano», livre-culte de la contreculture, Terry Gilliam rate pour la première fois un film. Il faut dire que le pamphlet de 1971 a vieilli.

L'Hebdo; 1998-08-06

CINÉMA La nausée au Nevada

En portant à l'écran «Las Vegas Parano», livre-culte de la contreculture, Terry Gilliam rate pour la première fois un film. Il faut dire que le pamphlet de 1971 a vieilli.

L

e 6 décembre 1969, les Rolling Stones donnent à Altamont, en Californie, un concert qui se termine dans un bain de sang, quand les Hell's Angels poignardent un spectateur. Ce meurtre marque la fin d'une époque. Les glorieuses sixties, cette décennie où fleurirent tant de rêves, tant d'utopies, et dont le festival de Woodstock (juillet 69) aurait été le point d'orgue, se referment sur un assassinat. Les années 70 commencent, la gueule de bois aussi.

Le 6 mars 1971, le journaliste Hunter S. Thompson et son avocat, Oscar Zeta Acosta, prennent la route de Las Vegas à bord d'une décapotable rouge. Fameux zèbre, ce Thompson! Né en 1937, il a fait de l'armée pour éviter la prison, puis traîné en Amérique du Sud avant de vivre intensément le flower power et toutes les substances psychotropes accompagnant cette effervescence culturelle née sur la côte Ouest. Il a connu la gloire avec «Hell's Angels: a strange and terrible saga», un livre où il relate une année passée au sein de la meute sauvage jusqu'à ce que ses amis motards le cassent en menus morceaux.

Mandaté par un journal sportif, Thompson part à Las Vegas couvrir une course automobile qui se déroule dans le désert du Nevada. Incapable de s'acquitter de son mandat (trop de poussière, trop de stupéfiants, «c'était comme vouloir suivre une rencontre de natation dans une piscine olympique emplie de poudre de talc au lieu d'eau»), il commence la tournée des bars et des casinos. Il absorbe une bonne part de son viatique, à savoir «deux sacoches d'herbe, soixante-quinze pastilles de mescaline, cinq feuilles d'acide-buvard carabiné, une demi-salière de cocaïne, et une galaxie complète et multicolore de remontants, tranquillisants, hurlants, désopilants...».

Thompson et son avocat s'enfoncent dans les entrailles de la cité du fric, dans la fosse aux reptiles humains. Ils vivent une semaine de débauche et de cauchemar dans des palaces qui empestent «le formica qualité supérieure et les palmiers en plastique», dans des salons où des zombies cousus de dollars viennent tâter la chance, comme le Circus-Circus qui donne une idée de ce que les branchés «feraient le samedi soir si les nazis avaient gagné la guerre», un haut lieu de la vulgarité proposant des trapézistes adolescentes à moitié nues qui voltigent avec des blaireaux au-dessus de tables de jeu...

Défoncés à l'éther, ivres de tequila et de haine à l'encontre du système, les deux polytoxicomanes théorisent sur la «frénésie chimique», délirent en rêvant de bouffer des glandes pinéales humaines pour atteindre à l'extase. Ils se faufilent aussi dans un congrès de procureurs fédéraux consacré aux dangers de la drogue et rient de cette bande de ploucs dépassés par les événements.

De cette «Equipée sauvage au coeur du rêve américain», Thompson tire un récit halluciné et imprécatoire, plus fictif que journalistique. Publié dans «Rolling Stone», la bible de la contreculture, illustré par Ralph Steadman, ce texte file à l'Amérique un électrochoc mémorable. Il s'impose comme un livre-culte, comme le manifeste du «journalisme à la Gonzo»: selon Thompson, il s'agit de rapporter de façon candide, au premier degré, sans arrangement, sans souci de bienséance les événements auxquels on assiste.

On voit bien ce qui a pu attirer Terry Gilliam, rare exemple de cinéaste visionnaire en activité, dans ce récit regorgeant d'images flamboyantes. Ce dessinateur talentueux, cet ex-Monty Python féru de nonsense a su exprimer de parfaite manière le totalitarisme orwellien («Brazil»), mettre en image les extraordinaires «Aventures du Baron de Münchausen» ou faire passer le vertigineux concept de paradoxe temporel («L'armée des 12 singes»). Il échoue à dépeindre l'univers brutal et clinquant de Vegas vu dans le prisme des drogues.

Dans le rôle de Thompson, absurdement enlaidi, tonsuré, Johnny Depp exprime les altérations de la conscience d'un jeu de guibolles en guimauve, tandis que son compère, incarné par un Benicio Del Toro engraissé, tonitrue et vocifère. Le propos philosophique de cette virée en enfer, à savoir que «celui qui se fait bête se débarrasse de la douleur d'être homme» s'efface pour céder place à de l'hystérie et des gesticulations pénibles.

Les symboles animaliers, les images hallucinantes qu'invente l'écrivain pour exprimer l'agressivité de Las Vegas sont illustrées de façon littérale: des chauves-souris géantes attaquent, la réceptionniste de l'hôtel se change en murène, les clients du bar en reptiles. La métaphore saisissante se réduit à des effets de morphing, les tyrannosaures des palaces ressemblent aux Muppets jouant à «Jurassic Park». Certaines choses ne supportent pas d'être montrées: les vomissements répétés, le Dr. Gonzo flottant dans une baignoire pleine de détritus nous dégoûtent. Et lorsque les deux allumés menacent la tenancière d'un diner's, ce n'est plus deux rebelles face à un système détestable incarné par une mégère lasse, mais deux voyous terrorisant une femme seule.

Ce film arrive enfin trop tard. Au lieu d'être «une purgation cinématographique pour les années 90 - une façon de laver le système», dixit Gilliam, il évoque quelque reconstitution fastidieuse. Quant au livre, la chronique de ce «dégueulasse an de grâce 1971», il n'a plus qu'un intérêt historique. Les valeurs de la contreculture semblent dérisoires. Les vertus subversives que prête Thompson aux drogues laissent songeur à l'heure où l'on voit les ravages qu'elles exercent sur les sociétés. Enfin, l'affreux Nixon est retourné à la poussière et il ne fait plus peur aux enfants de l'Amérique.

Antoine Duplan

«Las Vegas Parano» («Fear and Loathing in Las Vegas»). De Terry Gilliam. Avec Johnny Depp, Benicio Del Toro. Etats-Unis, 1 h 58. De Hunter S. Thompson. 10/18, 208 p.

aHunter Thompson

L'auteur de «Las Vegas Parano» dessiné par le grand Ralph Steadman qui a illustré ce récit-culte lorsque «Rolling Stone» l'a publié.

sur la route de vegas

Maître Oscar Zeta Acosta (Benicio Del Toro) et Hunter Thompson (Johnny Depp) vus par Terry Gilliam.






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