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Dossier spécial Haïti
La nuit des fantômes

Par Patrick Oberli - Mis en ligne le 20.01.2010 à 14:11

REPORTAGE. Une semaine après le séisme, la situation est toujours dramatique. Envisager la reconstruction de Port-au-Prince tient du fantasme. Dans le crépuscule, les fantômes des vivants et des morts hantent les rues et les trottoirs.

«Tu vas descendre dans la marda! Tu sais ce que c’est? Le caca comme vous dites en Europe!» Beeghoon vient de remettre en place les essuie-glaces du bus, assurant la liaison entre Santo Domingo, la capitale de la République dominicaine, et Port-au-Prince. La septantaine, ses yeux sont trop vieux pour pleurer. Mais ils hurlent la haine et la révolte. Ce musicien à la retraite, qui a joué au Festival de Montreux en 1978 et habite Montréal, est venu donner un coup de main. Par hasard, il était en vacances il y a 10 jours à Haïti, lorsqu’il a vu «la mer s’ouvrir, un jet de gaz monter dans le ciel et vu les bâtiments s’écrouler. Les gens étaient dans la rue, pris au piège, écrasés. Je ne pouvais plus partir.»

Le regard fixé sur les grillages du poste-frontière de montagne de Jimani, à l’extrémité du lac Azuei, il regarde ses compatriotes agglutinés derrière les grillages, bien décidés à un exil que le pays voisin n’accorde plus. «Tout ça, c’est la faute des Américains. Ils savaient, mais n’ont pas informé la population. Ils débarquent maintenant par légions. 12 000 militaires! Imaginez, ce que cela représente! Ils ont pris le contrôle de l’aéroport, le gouvernement leur a refilé la sécurité. Portau-Prince est mort.» Joanne, la trentaine, abonde: «Je me pose aussi des questions. Qu’ils nous aident, c’est bien. Mais là c’est un peu trop.» Elle hurle: «On n’a pas de gouvernement, seulement de la corruption.» La jeune femme, habillée de jean, avait amené sa fille chez sa tante à Santo Domingo, «parce que l’école est mieux.» Un voyage qui lui a sauvé la vie. Le lendemain de son départ, «la terre s’est mise à trembler. Une partie de ma famille s’est retrouvée sous les gravats. Mais je ne sais pas encore qui.»

L’arrivée à Port-au-Prince lui donne raison. Personne n’est là pour l’accueillir, si ce n’est les GI en arme. L’incertitude se prolonge. Et la nuit est tombée. Son défi sera de traverser une ville qui a perdu tous ses repères. Où la désolation et le dénuement entraînent tous les excès. Mais n’est-ce pas normal quand il s’agit de survivre?

Dans le crépuscule, les gens déambulent sur la rue de Tabarre à la lumière des phares de voiture, comme autant de zombies gris errant vers le néant. Ils passent devant l’exdemeure de Jean-Bertrand Aristide, «ce fou de pouvoir». L’ex-dirigeant, destitué par les Américains, est en exil en Afrique du Sud. La catastrophe lui a donné des envies de retour. Mais la population ne veut pas d’une deuxième catastrophe. «La devise des dirigeants du pays depuis deux siècles, c’est de plumer la poule, mais en prenant garde de ne pas la cuire. Aujourd’hui, il n’y a plus rien à plumer, se désole Molege Deliscar, étudiant, incapable de manger depuis trois jours, l’estomac noué par la peine. Il a eu sa part.» Comme un pied de nez, une femme à la démarche vacillante, robe bleu ciel, s’arrête devant la grille, soulève sa jupe et se soulage. Le flot interrompu des passants l ’ ignore. Le peuple haïtien marche, mais il n’a plus de demeure.

Sur les trottoirs, les survivants ont remplacé les sacs de plastique abritant les cadavres ensevelis dans les fosses communes. Dans la pénombre, les ombres des bâtiments se font menaçantes. Elles se déforment, comme malaxées par les âmes des corps encore ensevelis sous les décombres. 80 000 morts, estimait-on lundi soir. Combien demain? «Un ami aux Etats-Unis m’a appelé pour me signaler que des proches l’avaient joint avec leur portable depuis sous les décombres. Mais ils ne savent pas où ils sont pour alerter les secours. Ils vont mourir, de soif et de douleur.» La puanteur des corps, si souvent relatée par les médias, est toujours lourde. Avec le manque d’eau, la décomposition des corps promet des épidémies.

A intervalles réguliers, des feux illuminent la rue et les murs fissurés, se reflétant aussi sur les fusils-mitrailleurs des soldats américains, visages fermés, déployés pour assurer la sécurité. Autour des flammes, des gens s’agglutinent. Certains murmurent des cantiques, accroupis, en regardant s’envoler ce qui était une épouse, un enfant ou un frère.

La «marda». Le mot de Beeghoon, surnom dû à ses longs cheveux de jeunesse raisonne encore. Sa rancœur contre la présence US et son admiration pour Hugo Chavez aussi. Haïti pourra-t-il se relever du désastre? Ernesto Bafile, coordinateur général de la mission de Médecins du Monde (MdM)France, en doute: «Avant de penser plus loin, il faut encaisser l’amplitude de la catastrophe, tenter de faire le deuil. Le vrai défi, c’est le redémarrage. Mais sera-t-il possible dans un pays qui a toujours manqué de leadership? Franchement, si tu ne savais pas qu’il y a eu un tremblement de terre, tu penserais à une nouvelle occupation américaine. Reconstruire, c’est une utopie.» Et si les Américains s’en occupaient? «Peut-être, mais je n’y crois pas. S’ils le font, ce serait pour le business.» A-t-il toujours en tête les 48 heures de perdues par l’avion les amenant à Port-au-Prince en raison d’une interdiction d’atterrissage américaine?

A deux pas, son équipe de chirurgiens tente d’évacuer la journée. Amputations en série, choix des blessés pouvant être sauvés, la charge psychologique est lourde: «On ne peut rien faire d’autre que couper. Les membres sont pourris, certains grouillent de vers,» décrit Igor, anesthésiste normand. Plus tard, sans les projecteurs, le défi sera de gérer une société handicapée.

Dans le jardin de Didier, un Français expatrié travaillant dans le secteur de l’eau potable dont la maison a résisté au séisme, une vingtaine de lits de fortune sont installés permettant à l’équipe de dormir quelques heures à l’abri des répliques. Igor, en avalant sa ration de survie, continue de raconter l’hôpital, les rencontres. Comme celle avec Bill Clinton, passé dans l’aprèsmidi avec sa fille. Claire, infirmière de 25 ans: «Il a été sympa. Il voulait nous faire parvenir des respirateurs. Igor lui a demandé des drogues. Les respirateurs ne servent à rien, il n’y a pas d’électricité. Ce qu’il faut c’est soulager les gens. Une heure plus tard, nous recevions une boîte de médicaments.»

Ce coup de pouce n’efface cependant pas le malaise né de la rencontre du dénuement, de l’humanitaire de terrain et du paraître. Les rumeurs de visite bruissent. Sarkozy, un commissaire européen? Ernesto dégage en touche. L’important est la mise en place de dispensaires délocalisés. «De nombreux blessés renoncent à rejoindre la cour des miracles des hôpitaux. Trop de monde. Ils attendent qu’on vienne les chercher.»

Minuit. Dans les environs de la villa du Mont-Joli, des coups de feu se répètent. Tout le monde semble armé. Les pères de famille, sur le trottoir devant leur demeure, pour défendre leurs enfants et leurs biens. Les brigands pour attaquer, avant de piller. La «marda». Selon Marc Paquette, responsable de MdM Canada, il faudra deux générations pour que le pays se relève. Peut-être. Avec ou sans les Américains. Le Québecois confirme ce malaise vis-à-vis du grand voisin. Mais il date d’avant. Pour les Haïtiens les plus éduqués en particulier, la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (Minustah) était déjà une force d’occupation. Le drame n’a fait qu’accélérer les choses. Mais en l’état, sans ministères, sans plus aucun document, il n’y a pas le choix. C’est ça ou rien.

«ON N’A PAS DE GOUVERNEMENT, SEULEMENT DE LA CORRUPTION.»
Joanne, Haïtienne trentenaire
«RECONSTRUIRE, C’EST UNE UTOPIE.»
Ernesto Bafile, coordinateur général de la mission de Médecins du Monde (MdM) France
 
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Tags: Haïti, séisme, reportage,

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