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Jean Starobinski: la parole en mouvement
Historien des idées, essayiste et médecin, le grand humaniste genevois publie un très beau livre d’entretiens réalisés avec l’écrivain Gérard Macé: une conversation éclairante qui permet de s’orienter dans le dédale de son œuvre.
Faite de massifs impressionnants, de hauts sommets (Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l’obstacle, Montaigne en mouvement, Action et réaction...), l’oeuvre de Jean Starobinski peut exercer un effet intimidant sur celui qui s’en approche. Par quelle face l’aborder? Comment en saisir l’unité? Pour reprendre un autre de ses titres, on aurait besoin d’une Table d’orientation.
C’est le rôle que peut jouer ce livre d’entretiens avec l’écrivain Gérard Macé, La parole est moitié à celuy qui parle... Le titre est emprunté à Montaigne et donne d’emblée l’esprit d’une conversation habitée par le souci d’une parole ouverte, en mouvement, telle «une vie qui se propage». Stéphanie Cudré-Mauroux, conservatrice aux Archives littéraires suisses, raconte dans sa postface la genèse de ces entretiens entre deux hommes qui se lisaient et s’appréciaient depuis longtemps: ils ont été réalisés en décembre 1999, à Genève, au domicile de Jean Starobinski, et ont été diffusés sur France Culture. Pour les faire passer de l’oral à l’écrit, Jean Starobinski les a retravaillés avec un soin méticuleux, polissant chaque phrase comme un galet. Ce n’est pas seulement une question d’élégance, comme il le souligne: «Le mal dire, dans notre monde alphabétisé, est le responsable du mal entendre, – du malentendu.»
Le critique et le médecin. D’une coulée limpide, cet échange donne une vue d’ensemble du paysage. Il montre en particulier les liens que Jean Starobinski a noués entre la littérature et la médecine, comment il a navigué entre l’une et l’autre pour étudier des zones frontalières comme celles de la mélancolie. On reste impressionné par l’extraordinaire vigueur intellectuelle de ce jeune garçon qui, à peine ses études de lettres terminées, en 1942, court s’inscrire en faculté de médecine. Au total, il aura passé six années de sa vie sous la blouse blanche avant de renoncer, non à la médecine elle-même qui restera au cœur de son enseignement d’historien des idées, mais à son exercice.
Au passage, on savoure le portrait à petites touches de la Genève que Jean Starobinski n’a jamais quittée, sinon pour aller enseigner trois ans à Baltimore (de 1953 à 1956). Il évoque son enfance à Plainpalais et la figure de son père, médecin et féru de philosophie, qui était arrivé de Pologne en 1913. Il se rappelle le collégien qu’il a été, quand il se faufilait dans une salle de l’université pour y suivre les cours de Marcel Raymond. Il se souvient de sa rencontre avec l’écrivain Pierre Jean Jouve, de sa découverte de Freud, de Kafka qu’il a traduit en 1945...
Mais les entretiens restituent aussi le grain de la pensée, cette manière propre à Jean Starobinski d’habiter les textes, de les interroger, d’y tracer des itinéraires à la fois érudits et sensibles en prêtant une oreille de musicien au retour de certains thèmes. On recommandera notamment les pages lumineuses dans lesquelles il s’explique sur l’art de la citation.
Finalement, Jean Starobinski apparaît ici comme un jeune homme né en 1920 qui garde encore mille projets devant lui: un livre sur Diderot, un autre sur l’attention que les écrivains portent à leur propre corps, ou encore cette idée d’enquête sur les «fleurs solitaires» qui, du narcisse de Perséphone au catleya de Proust, lui permettrait de composer un livre comme on cueille un bouquet.
Michel Audétat
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