Il y a de la buée sur les vitres. La voiture des inspecteurs roule lentement dans le froid de décembre. On voudrait dire qu’elle est banalisée, mais elle l’est à peine. La nuit, dans Lausanne, le gris terriblement triste de Sébeillon. Les filles de la rue savent, observent vite, reconnaissent. Parfois, dès le deuxième passage, elles ne sont plus là. Embarquées par un client, peutêtre, ou juste évaporées pour un moment: l’appréhension d’avoir affaire aux flics. Images fameusement banales, depuis des années. Des autos tournent, des phares éblouissants cherchent, ralentissent, repartent, recommencent, venant d’un peu partout: Vaud, mais aussi Fribourg, Genève, France voisine.
Dans le petit break foncé, ils sont deux. Ils ressemblent à ces gars dans les séries télé. Ils ont la quarantaine. L’un est grand, mince, athlétique, jean et blouson d’hiver. L’autre, au volant, porte une parka. Ils sont la Cellule investigation prostitution (Cipro) de la Police cantonale vaudoise. Ils font un travail rude et difficile. Rude parce que c’est comme ça. Cette drôle de tension de la nuit, les filles qu’on dit bêtement de joie dans un territoire du mensonge: tout le monde ment, au moins un peu, dans le milieu de la prostitution, tout le monde se protège. «Il faut sans cesse recouper les informations, se méfier», dit l’un des inspecteurs, «les gens se dénoncent parmi. Aux questions, ils répondent en pointant du doigt celle ou celui d’à côté: tu ferais mieux d’enquêter par là.»
Un travail difficile aussi. Depuis l’entrée en vigueur de la loi cantonale sur l’exercice de la prostitution, en 2004 (lire encadré en page 18), la donne est assez simple pour ces policiers. La législation suisse, depuis 1992, part du principe que la prostitution est légale du moment qu’elle est consentie librement par celle ou celui qui l’exerce. Il faut qu’il y ait «contrainte» de la part d’un tiers pour qu’il y ait répression. A Berne, s’est tenu ce lundi une conférence intercantonale, regroupant les Suisses alémaniques notamment (en retard sur le plan législatif), avec une proposition destinée à légaliser les prostituées clandestines, qui peuvent en être plus facilement victimes.
Mais pour le moment, le travail policier consiste principalement à débusquer la contrainte éventuelle, et à tenter de protéger les filles des réseaux ou proxénètes avérés. La situation s’est sérieusement compliquée avec l’ouverture des frontières aux Européennes avec l’entrée en vigueur des Accords de Schengen. Les inspecteurs font ainsi de patientes manœuvres d’approche: gagner la confiance, faire comprendre aux prostituées qu’ils ne sont pas là pour les embêter, mais pour les aider en cas de besoin.
Bulgares, Hongroises, Roumaines… Dans la rue, un peu plus loin, il y a une fille sud-américaine qui attend le client. Talons aiguilles sur la neige. Ils la connaissent depuis pas mal de temps. Ils lui ont permis autrefois de se débarrasser d’un souteneur un peu oppressant. Depuis elle s’est «régularisée», a épousé un Suisse. Ils ont entendu des choses étranges et inquiétantes depuis quelques semaines, les inspecteurs. Dans un territoire jusque-là stable et «tenu» traditionnellement par les Brésiliennes (40% du marché vaudois, selon la police), les Africaines et quelques Suissesses, il y a des histoires inédites venues de l’Est. Un arrivage de Bulgares, en novembre. Et puis des Honhiégroises, des Tsiganes, venues par des réseaux à la réputation malsaine, aux organisations féodales et dures. Alors cette nuit comme cent autres, ils essaient d’en savoir un peu plus.
La voiture glisse dans l’ombre, ils se mettent en planque, de l’autre côté de la rue. Ils appellent au téléphone une fille au cheveux foncés, là-bas, à 200 mètres, qui leur a signalé une «nouvelle», blonde, arrivée de l’Est, qui a toujours l’air d’être surveillée par un gars plus loin. La brune répond, elle reconnaît le numéro. «Cette nouvelle dont tu nous a parlé. Dans un moment, si elle est là, va vers elle, qu’on puisse la repérer.» Peu après, elle se met en mouvement, s’approche d’une collègue en jean. Mais quelques secondes plus tard, cette dernière s’en va, marchant rapidement. Elle a senti qu’il y avait un truc bizarre, elle a peut-être remarqué la voiture. Les deux policiers ont l’habitude. «Pour ce soir, c’est O. K., on sait qui elle est, maintenant. La prochaine fois, on ira vers elle. On parlera un peu. On lui donnera notre carte de visite.» La carte de visite: leurs deux noms, les numéros de natel, la possibilité d’appeler quand elles veulent, le cœur de leur travail d’approche.
Les Tsiganes et la berline allemande. Un peu plus haut dans le quartier, une petite rue adjacente où il ne se passe d’ordinaire rien. Mais là aussi, ils ont entendu que s’y vendaient désormais «des Hongroises tsiganes», avec les filières qui les tiennent. La voiture s’avance, comme celle de clients en maraude. Deux quasigamines en doudoune qui tentent de capter le regard, les policiers continuent, vont jusqu’au bout de la rue, s’arrêtent à 150 mètres des filles. Ils repèrent alors une puissante berline allemande, plaques hongroises, vide, parquée dans l’ombre, relèvent le numéro. Et puis l’un des policiers va vers les filles, se présente, les amène près du break, entame un dialogue difficile. Quasi pas un mot de français, d’anglais ou d’allemand. Du hongrois et un peu d’italien. Elles débitent le boniment habituel, avec des petits rires gênés. Non, elles n’ont pas de maquereau. Bien sûr monsieur, elles gardent tout l’argent pour elles toutes seules. Oui, elles font ça parfaitement librement, etc. Mais elles prennent les cartes de visite.
«Elles vont se renseigner, demander à d’autres filles s’il est possible de nous parler», confie un des inspecteurs en repartant. «Et alors, assez souvent, elles nous rappellent.» Vingt minutes plus tard, la voiture des flics repassera là. Avec les filles s’en trouvera une troisième, en intense discussion. Plus âgée, trop grosse pour le job, pas terrible. Quelques questions aussi, les mêmes réponses, juste une ambiance plus lourde. «Elle a pas le look. Ça doit être une kapo.» Une «kapo»: une cheffe, une surveillante, une «cafetina» chez les Brésiliennes, une supérieure hiérarchique, bref un genre de maquerelle pas commode avec les jeunettes, peut-être que c’est elle qui conduit la berline hongroise.
Fantasmes ou réalités? Les policiers sont très attentifs. Depuis l’entrée en vigueur des accords de Schengen, en 2004, beaucoup avaient prédit un déferlement de filles de l’Est en Suisse. Pourtant, cela n’avait jusque-là pas réellement eu lieu. Seules les prostituées françaises (lire L’Hebdo du 7 juillet 2005) avaient profité à fond de la nouvelle ouverture des frontières avec l’Union européenne pour venir nombreuses, principalement sur Genève. Durant 90 jours par an, toutes les européennes peuvent travailler en toute légalité en Suisse. Une limitation de temps quasi impossible à vérifier: les filles bougent énormément, changements de pays, et aussi d’un canton, d’un salon à l’autre.
Le milieu porte aussi en lui sa part de mythologies et projections. Agi Földhazi, sociologue à Genève, a publié plusieurs études sur le marché de la prostitution. Elle fait aujourd’hui partie du groupe de travail genevois concernant la prévention de la traite des êtres humains, et présidé par Fabienne Bugnon (lire en page 21), directrice de l’Office des droits humains au bout du lac. «L’idée presque fantasmatique d’une véritable traite des femmes existait déjà au sujet de la fameuse “traite des blanches” au début du XXe siècle, liant mobilité accrue des femmes et peurs des vagues migratoires», explique Agi Földhazi. «Des cas d’exploitation existent. Mais pour ce qui est des filles venant actuellement des anciens pays de l’Est, il s’agit d’abord d’une simple question économique et d’une logique individuelle. Le voyage n’est pas cher, une de leurs copines leur en a parlé, et en Suisse, les clients ont de l’argent. Alors elles viennent, travaillent deux semaines, puis repartent vers leurs pays natal. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de parler de réseaux ou filières. Le cas des filles qui viennent des régions les plus défavorisées est plus particulier, avec parfois des jeunes filles quasiment illettrées qui pourraient difficilement organiser leur déplacement toutes seules…»
Désormais, les feux sont passés cependant à l’orange pour la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie, la République tchèque, etc. «On entend depuis quelques semaines de plus en plus d’histoires, avec des rumeurs de filières venues de ces régions, alors on essaie de cerner chaque cas qui nous est rapporté», expliquent les policiers. Car, si réseaux il y a, les recrues de l’Est européen provoqueraient aussi des risques inédits: «Ce sont des organisations mafieuses d’une nature plus dure, plus violente que ce que nous connaissions jusque-là. Ils apportent avec eux, souvent, une criminalité large. Drogue, racket, etc.» Dans la nuit d’hiver, la voiture continue de tourner.
Un marché de salons. La plupart des prostituées de Suisse romande ne sont pourtant pas dans la rue (à part à Lausanne, et dans les Pâquis genevois, elles ont quasi disparu des trottoirs romands): ces dernières représentent à peine quelques pour cent d’un marché juteux évalué, rien qu’en Suisse romande, à plusieurs centaines de millions de francs par an au moins (lire encadré en page 16), voire même aux alentours du milliard. L’essentiel du commerce se passe en salons. Les agences d’escorts, plus difficiles à contrôler et qui apparaissent en expansion, sont le plus souvent un leurre: constituées seulement de prostituées classiques qui cherchent à obtenir un tarif plus élevé.
L’essentiel se trame encore dans environ 400 adresses de salons pour l’ensemble des cantons francophones. Mais la crise voit ce chiffre baisser de mois en mois. Les revenus des prostituées, entre 1500 et 3000 filles en Suisse romande, sont en chute. «C’est comme partout: des baisses entre 20 et 40% du chiffre d’affaires», explique un tenancier de salon de massage. Elles s’énervent parfois, «ne comprennent pas toujours», avaient l’habitude de considérer la Suisse comme un eldorado de la prostitution. La situation économique européenne, surtout à l’Est, est pire. Peut-être est-ce là l’une des raisons qui semblent pousser vers la Suisse des filles rêvant des résultats d’antan. Environ 500 prostituées travaillent chaque jour dans le canton de Vaud, Genève répertorie officiellement quelque 2700 travailleurs du sexe (un total à manier avec précaution, puisque l’inscription est obligatoire dans ce canton), un chiffre à la hausse, notamment en raison de «l’arrivée massive de Hongroises et de Roumaines», expliquait récemment à la Tribune de Genève Denis Fragnière, chef du «groupe prostitution» de la Brigade des mœurs genevoise.
«Je suis venue de Bucarest…» La voiture des policiers vaudois s’en va maintenant en dehors de la ville, vers une banlieue. Un tenancier de club à hôtesses les a appelés. Il a des renseignements pour eux. Des contacts louches, dont il ne sait pas trop d’où ils proviennent, une fille «à vendre». Le rendez-vous a lieu dans un bistrot, pas loin du salon. Echanges de numéros de téléphone suspects, rumeurs entendues. «Il s’agit pour nous de gar-der un contact clair: à la fois distant et confiant, mais aussi en vérifiant que les tenanciers de salon respectent les règles», expliquent les policiers. Ces dernières varient légèrement d’un canton à l’autre (lire encadré en page 18). A Genève ou à Neuchâtel par exemple, les filles doivent s’inscrire comme prostituées auprès des autorités. Dans le canton de Vaud, c’est au responsable du salon de tenir un registre: noms des filles, jours de présence, chiffre d’affaires, etc. Mais ils ne sont officiellement pas leur patron: elles viennent, en principe, quand elles veulent. La réalité est souvent plus sombre. Des patrons de salon font pression, louent appartements ou chambres à des prix délirants, exercent des droits de cuissage ou retiennent des pourcentages d’usuriers qui obligent les prostituées à travailler tous les jours.
Quand on leur pose des questions, elles vous y racontent des destins banalement tristes. Lorna*, quelque part dans Lausanne: «Je suis venue de Bucarest parce qu’une fille que je connaissais m’a dit qu’ici, c’était plus facile.» Elle est jolie, Lorna. Une blondeur tamisée par un visage bronzé aux nuances de solarium, elle porte une sorte de corset bon marché, un tatouage dépasse dans le dos. Elle a mis par-dessus une vague jaquette pour nous parler, minaude un peu. «Non, je n’ai personne qui me prend ce que je gagne, à part ce que je verse au patron du salon pour la chambre, la publicité dans les journaux et internet, etc. (au total souvent plus de 40% des gains…, ndlr). Mon copain est resté là-bas. Il travaille dans une entreprise de menuiserie. Non, il ne connaît pas la nature exacte de mon travail, mais j’économise. Ce que je veux, c’est rentrer ensuite, lui donner l’argent pour qu’il se mette à son compte, sa propre menuiserie.» Eva*, venue de Prague et travaillant entre le Valais et Genève, brune aux yeux clairs: «Ici, les clients sont plus gentils. Je suis là pour l’argent, j’en ai besoin pour aider ma famille, ma mère est morte il y a deux ans et ils comptent sur moi. Je vais faire ce travail encore quelque temps et puis je retournerai chez moi. J’étais secrétaire, j’avais fait de bonnes études.» Elles racontent toutes ce genre d’histoires, plus ou moins fausses, plus ou moins rêvées ou vraies, ont toutes surtout besoin ou envie d’argent: il faudrait pouvoir les suivre durant des mois pour, de ces vies, connaître les ombres.
Attaques informatiques. G. C.* connaît bien ce monde, pour en être un acteur depuis une quinzaine d’années. Son aventure personnelle est fameuse. Il raconte volontiers aux journalistes comment, alors à la tête d’un cybercafé vaudois, il entendait des clients parler de leurs infortunes avec des prostituées dénichées par annonces dans les quotidiens: «Les gens lisaient qu’ils allaient chez une blonde supermince et se retrouvaient chez une fille de 80 kilos débarquée des îles…» L’idée fait son chemin: un site internet passant des annonces avec des photos réelles des filles. Sex4u.ch va alors connaître un succès énorme en Suisse romande, des centaines d’annonces de prostituées, triomphe amplifié par le développement d’internet: les statistiques, selon G. C. sont montées jusqu’à 9 millions de pages vues par mois… A une époque, il dirigeait aussi de nombreux salons, mais a renoncé ensuite. «Trop de boulot», jure-t-il.
Mais l’homme vient de connaître quelques déboires. D’abord une quarantaine de jours de prison, en France voisine: des prostituées françaises utilisaient son site et il s’est fait piéger sur le territoire hexagonal. «Mais comme les filles travaillaient en Suisse, ils n’avaient aucune base pour m’inculper.» Reste une expérience douloureuse. Puis, en novembre, son site a été maintes fois piraté, a dû fermer plusieurs fois: «Cela arrivait via l’adresse informatique, le serveur, etc. J’ai tenté de remonter tout ça, cherché d’où cela pouvait venir: les cyberattaques, d’après mes enquêtes, se menaient de Bratislava.» Pourquoi? «Ce sont des réseaux qui veulent verticaliser leur business: ils amènent les filles, les tiennent, gèrent leur publicité sur internet, rachètent des salons. Si on les laisse faire, à l’arrivée, toute la chaîne sera sous leur contrôle.» Il prétend que, pour les filles elles-mêmes, les problèmes de son site ont été une catastrophe commerciale. «En plus de la crise, pas de pub. Et la moitié de clients en moins.» Désormais, il pare les attaques, mais pense augmenter ses tarifs (de 250 à 350 francs par mois) en raison des nouveaux coûts informatiques destinés à parer les piratages.
Envahissement et menaces. Pour G. C., «l’envahissement» de la Romandie par les filles de l’Est a commencé ces derniers mois seulement. «Elles sont jeunes, souvent très jolies. Quand l’une d’elles se présente dans un salon, c’est d’abord une bonne affaire pour le tenancier. C’est ensuite que les ennuis commencent. D’abord, elle casse les prix, accepte parfois des fellations à 40 ou 50 francs, ou sans protection, etc. Ensuite, quand une fille du salon s’en va, elle propose de faire venir une copine à elle. A deux, les filles s’arrangent pour rendre la vie impossible aux autres, qui s’en vont peu à peu. Au bout du compte, il y a quatre ou cinq prostituées roumaines, hongroises ou tchèques dans le salon. Et un jour, elles ne viennent plus, ou sont soudainement remplacées par d’autres, beaucoup moins belles. L’adresse périclite aussitôt, car le plus long et difficile, pour un responsable de salon, c’est de trouver des filles. C’est alors qu’un repreneur, celui qui les tient, se présente…» Le cas, selon lui, est déjà arrivé quelquefois en Suisse romande. Il estime que les filles de l’Est occupent déjà entre 20 et 30% du marché romand.
Que G. C. peigne ou non des diablesses blondes sur la muraille helvétique, la situation se tend. En témoigne M*, tenancier d’un bordel assez haut de gamme de Genève. Fauteuils anglais dans l’entrée, un bar, des filles plutôt jeunes qui attendent le client en corset sous des peignoirs. M. ne se complique pas la vie avec un pourcentage sur les prestations: chaque fille lui verse 100 francs par jour de travail. «Je trouve ça plus honnête. Autrement, plus elle travaille, plus elle paie, et je ne pense pas ça juste», explique-til. Il est aussi responsable d’un autre site de référencement de prostituées, et dit avoir été menacé physiquement. «Il existe bel et bien des salons qui se font peu à peu noyauter. Et aussi des annonces internet, genre Riviera Girls, montrant des photos de filles sublimes de l’Est qui ne sont évidemment pas toujours celles qui sont là. C’est aussi pour cela qu’ils veulent contrôler les pubs des filles sur le web: pour pouvoir faire n’importe quoi en pensant appâter le client.» M. a été carrément menacé, avec un fort accent slave. «Au téléphone, oui. On allait me faire la peau. Je ne suis pas du genre à me laisser impressionner, mais on sent que l’ambiance se durcit.»
Manque de moyens policiers. Il est tard, le milieu de la nuit est largement dépassé, et pour les inspecteurs vaudois, il est temps désormais de rentrer faire leur rapport. L’ensemble des informations sur la prostitution, dans le canton, passe par eux. Mais cela signifie aussi qu’ils sont les deux seuls policiers entièrement consacrés à la question dans le canton. S*, patron d’un salon de massage: «Ils sont bien, on peut parler avec eux. Mais quand on me dit qu’on peut contrôler ce qui se passe sur ce marché avec deux types, je rigole…» A Genève, la cellule spécialement constituée compte cinq hommes. Le manque de moyens est ainsi général dans tous les cantons, à la merci des soubresauts du marché. Au total, une quinzaine de policiers à 100% s’occupent de l’ensemble de la prostitution en Suisse romande. C’est terriblement peu, les filles hongroises ou roumaines, les loups qui les tiennent parfois le savent: par ici, la porte du poulailler est grande ouverte.
* Noms connus de la rédaction. UN MARCHÉ EN CENTAINES DE MILLIONS DE FRANCS
On peut estimer entre 1500 et 3000 les prostituées travaillant en Suisse romande. Même en prenant le plus bas de ces chiffres, l’extrapolation sur une année de commerce du sexe est vite spectaculaire. En comptant, par exemple, une moyenne de trois passes à 150 francs par fille et par jour, on atteindrait le montant de 675 000 francs quotidiens, et un chiffre d’affaires annuel qui serait aux alentours de 250 millions de francs en Suisse romande. Les tarifs des prostituées romandes sont évidemment très variables. Celles qui racolent dans la rue proposeront la passe à environ 100 francs avant de négocier parfois à la baisse. En salon, le tarif de base sera plutôt à 200 francs, et peut alors varier selon les demandes des clients. Le tarif «escort», concernant les filles prêtes à rejoindre le client chez lui ou à l’hôtel, se pratique à l’heure: celui-ci oscille entre 300 et 1000 francs. La plupart des escorts de Suisse romande sont cependant des prostituées habituellement en salon, qui tentent d’augmenter leurs revenus avec un deuxième tarif plus élevé.
Au bout du compte, les revenus des prostituées sont cependant à la baisse de 20 à 40% depuis deux ans en Suisse romande. L’ouverture des frontières et l’arrivée de plus de filles venues de l’Est y a peut-être contribué, mais c’est surtout la crise économique la responsable. Les obser-vateurs du marché évaluent cependant qu’une fille peut encore gagner entre 6000 et 30 000 francs par mois, beaucoup de prostituées pouvant se situer entre 10 000 et 20 000 francs: des revenus confortables et la plupart du temps nets d’impôts, qui rendent difficile l’idée d’une reconversion dans des métiers plus classiques, mais rapportant beaucoup moins. Il faut tamiser aussi un peu ces chiffres suivant les différentes ponctions sur les filles: loyers parfois exorbitants, retenues de 30 à 40% du tarif des passes par les tenanciers de salon, commissions d’intermédiaires éventuels les ayant fait venir en Suisse. Enfin, la difficulté pour les filles consiste à garder une discipline leur permettant de faire quelques économies pour plus tard. Nombre d’entre elles dépensent facilement, flambant leur argent quand il est là, ou tombent dans des problèmes de toxicomanie. DES LÉGISLATIONS CANTONALES, PAS ENCORE DE VRAIE COORDINATION
La réglementation de la prostitution, depuis que le Code pénal suisse l’a légalisée en 1992, reste affaire cantonale. Les cantons romands se sont équipés plus vite que les alémaniques. Le canton de Vaud s’est doté d’une loi sur la prostitution en 2004, Neuchâtel en 2005. Le Jura a adopté l’an dernier un texte, mais il n’est pas encore entré en vigueur, étant sous le coup d’un recours au Tribunal fédéral. La loi fribourgeoise doit passer devant le Grand Conseil en principe ce printemps. A Genève, la nouvelle loi semblait sous toit, interdisant notamment, désormais, la prostitution des mineurs, mais elle est aussi menacée de recours: salons de massage et agences d’escorte déplorant que les cabarets n’y soient pas soumis. Enfin, en Valais, pas de loi directement sur la prostitution, mais des dispositions sur le thème dans le texte concernant les dossiers de police judiciaire.
Ces législations se ressemblent. En cas d’infractions, elles prévoient des amendes, et peuvent aller jusqu’au renvoi des prostituées ou la fermeture de salons. Elles ont toutes pour objectif la lutte contre les abus et la traite d’être humains, la protection de l’ordre public, et surtout celles des prostituées elles-mêmes, et de leurs conditions de travail. La question souvent débattue demeurant l’obligation ou non pour les filles de s’annoncer comme prostituées. Elles doivent le faire à Genève, Neuchâtel et en Valais. Le texte jurassien en suspens le dit également. A Fribourg, le projet de loi prévoit pour le moment une inscription facultative. En revanche, pas d’obligation dans le canton de Vaud: la police répertorie les prostituées seulement lors des contrôles, les encourageant cependant à s’annoncer d’elles-mêmes, pour leur propre sécurité. Ce sont les patrons de salons de massages qui sont censés, par contre, tenir un registre précis et journalier des filles travaillant dans leur établissement.
La coordination entre les cantons n’est ainsi pas toujours effective: un problème sur ce marché où les filles bougent sans cesse. Mais la situation devait s’améliorer avec les discussions concernant la mise au point d’un mécanisme de coopération de la lutte contre la traite d’êtres humains. Fribourg a mené en pionnier un débat sur ce thème dès 2008, Vaud ensuite, et c’est désormais Genève qui s’est doté d’un groupe de travail ad hoc. Cela devrait déboucher sur une action concertée entre les cantons. T.* DIRIGE UN ÉTABLISSEMENT DE LA RÉGION LAUSANNOISE
«Il faudrait une formation pour tenir un salon»
«Les policiers spécialisés ne sont pas assez pour surveiller ce marché. Sans compter un mélange des compétences entre police locale, police des mœurs, police du commerce, etc: parfois, ils en arrivent à des contradictions. Les législations ont certes beaucoup amélioré les choses, mais demeure au niveau des patrons de salons un énorme manque de connaissance. Or, je suis persuadé que tenir un tel endroit de façon correcte est l’une des façons de lutter contre les dérives ou réseaux éventuels. C’est d’ailleurs pourquoi il faudrait, selon moi, interdire la prostitution de rue: les filles y sont plus en danger, il y a plus d’agressions, plus de gens douteux.»
«Cependant, diriger un salon apparaît aujourd’hui facile. Trop de gens incompétents croient qu’il suffit de se lever un matin, d’avoir un local, et l’autorisation d’exercer. Au bout du compte, n’importe qui peut ouvrir son établissement. Il faudrait organiser un genre de séminaire d’information pour les tenanciers, quelques jours au moins. Expliquer les choses à ne pas faire. Par exemple, leur enlever de l’esprit qu’ils vont coucher avec les filles qui travaillent chez eux: la plupart ignorent que c’est aussi illégal qu’amoral. Un jour ou l’autre, ils finissent par renvoyer celle qui ne veut pas: dès lors, on est immédiatement dans le chantage. Toutes sortes de questions fondamentales pourraient être abordées dans un tel stage. Comment recruter les filles? Doit-on payer les intermédiaires s’ils vous en proposent? Comment gérer la problématique de l’incitation à la prostitution, qui reste illégale? Et les impôts? Les filles n’en paient pas, contrairement aux patrons de salon. Est-ce normal? Comment aider les filles à ce que cela se passe bien, les loger correctement? Pour moi, il existe ainsi un travail de fond à opérer, qui contribuerait aussi à lever nombre de tabous moraux. Et je suis sûr que cela mettrait de nouvelles barrières à ces gens qui veulent monter des réseaux, d’où qu’ils viennent. Car si vous leur dites non, que vous ne voulez pas travailler comme ça, que peuvent-ils faire?»
* Nom connu de la rédaction «IL Y A DES VICTIMES DE TRAITE»
FABIENNE BUGNON. Directrice de l’Office des droits humains du canton de Genève, elle préside un groupe de travail visant à l’instauration d’une coopération de la lutte contre la traite des êtres humains.
Les derniers mois ont vu l’arrivée de plus de prostituées venues des anciens pays de l’Est à Genève comme dans le reste de la Suisse. Viennent-elles en Suisse par des réseaux de traite des femmes, ou plutôt de façon individuelle?
Selon la police genevoise, il n’y a pas à Genève de réseaux structurés de traite. La plupart des femmes viennent de manière individuelle, mais on ne peut exclure qu’elles aient été contraintes à le faire, pour des raisons économiques ou suite à une promesse d’emploi ou de mariage, par exemple. Tant la police que les associations qui accueillent des femmes en détresse sont persuadées qu’il y a des victimes de traite à Genève, mais tous reconnaissent les difficultés à les identifier et à les faire témoigner.
L’idée de la traite des femmes est presque aussi ancienne que la prostitution: en a-t-on des traces réelles, ou est-ce largement un fantasme?
La traite des êtres humains est un vrai phénomène, reconnu sur l’ensemble de la planète. Le Conseil des droits de l’homme a d’ailleurs nommé un rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage en 2008, afin d’avoir une idée plus précise de l’ampleur du phénomène et de déterminer la manière d’éradiquer cette violation des droits humains.
Doit-on toujours considérer les filles comme des victimes, ou alors comme des businesswomen profitant du grand marché européen? La question «morale» parasite-t-elle le débat?
La question morale a certainement toujours été présente, toutefois aujourd’hui les travailleurs et travailleuses du sexe ont une reconnaissance professionnelle et juridique, ce qui devrait lever toute ambiguïté. Le Code pénal dans son article 182 est très clair à ce sujet et n’a pas pour objectif de réprimer la prostitution. De même que le protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée donne une définition de la traite qui souligne le caractère contraint de la prostitution dans un objectif d’exploitation de la personne.
Les lois et règlements cantonaux sur la prostitution visent à contrôler le marché et à protéger les travailleurs(euses) du sexe. Mais ne souffre-t-on pas, à Genève comme ailleurs, d’un manque de moyens policiers et sociaux pour cette tâche?
La police genevoise est en effet en sous-effectif et la Brigade des mœurs n’échappe pas à ce problème. Les autorités politiques sont saisies de ce problème et la situation devrait s’améliorer. Sur le plan social à Genève, deux associations s’occupent de la prostitution: Aspasie qui défend les droits des personnes travaillant dans les métiers du sexe et SOS Femmes qui offre un accueil, une écoute, un accompagnement social et pédagogique à des femmes désirant quitter la prostitution.
La crise accroît la précarité sur ce marché: cela explique-t-il l’arrivée de filles étrangères qui «cassent les prix»?
De tout temps le marché de la prostitution a été concurrentiel. Aujourd’hui on parle de la crise, hier on parlait des toxicomanes qui cassaient les prix. On peut encore ajouter que les lieux où la prostitution se pratique se sont multipliés, avec l’ouverture des salons de massage, les petites annonces ou encore internet.
Le groupe de travail que vous présidez doit bientôt rendre son rapport. Quel sera son utilité concrète? Permettra-t-il une meilleure coordination entre les cantons?
L’objectif de ce groupe de travail est de répondre à la sollicitation du Scott, Service de coordination contre la traite d’êtres humains et le trafic de migrants, qui souhaite que les cantons mettent sur pied des mécanismes de coopération administrative permettant effectivement une meilleure coordination. Les objectifs de ce groupe de travail sont la prévention de la problématique, la protection des victimes et la punition des auteurs. Son champ de compétence est plus large que la prostitution puisqu’il concerne toutes les formes de traite, soit l’exploitation de la prostitution, du travail ou aux fins de prélèvement d’organes. Il ne s’agit en aucun cas de mettre en place un mécanisme anti-prostitution ni d’appliquer une politique anti-migratoire.
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