Il y a quarante ans, à Genève, les descendants de Jacques Necker ont voulu faire interdire une pièce de théâtre présentant la vie du financier de Louis XVI sous le titre: Le banquier sans visage. Ils ne supportaient pas que leur ancêtre soit ravalé au rang de gnome anonyme. Chez nous, à défaut d’hommes d’Etat dont le portrait orne les mairies, les entreprises exposent fièrement le fondateur de la dynastie. Les clients de nos banques privées sont accueillis dès l’entrée par le portrait de MM. Lullin, Lombard, Barbey ou Leu. Même chose dans les salles des conseils d’administration avant fusion: MM. Brown, Bovery, Sulzer, von Roll, Sandoz, Geigy, Landis, et Gyr contemplent la ligne ascendante de leurs dividendes. Chez nous le pouvoir appartient encore à ceux qui l’ont fabriqué. Pas d’Atatürk dans chaque école ni de Ceausescu dans chaque orphelinat ni de Rainier dans chaque casino. Nous vivons sous le régime du capitalisme à visage humain, c’est pourquoi ce visage est affiché fièrement.
Dans nos universités, le système est différent, nous pratiquons le respect grâce aux bustes grandeur nature, réalistes et légèrement vieillis. Ainsi Carl Vogt côté rue et Jean Piaget côté jardin n’ont plus que quelques hivers à passer au grand air pour gagner leur patine historique. A ceux qui ne sont ni capitalistes, ni professeurs, mais néanmoins illustres, nous avons l’habitude de dédier une ruelle, une impasse ou un escalier, selon les disponibilités du cadastre. Nous évitons de vouer un culte à leur image, si ce n’est sur les billets de banque: Giacometti et Ramuz passent de main à main, avec filigrane, mais sans odeur.
Reste le cas de nos autorités. Les Américains exhibent leur président dès l’aéroport, les Français préfèrent les bureaux de poste, les Britanniques font poser leur reine sur les timbres postaux, le Vatican affiche le pape au-dessus du tronc des pauvres.
Chez nous, en temps de paix, le Conseil fédéral est formé de sept portraits qui ne s’accordent que rarement. Un petit gros à côté d’un long sec, comment faire? Et quand deux femmes doivent être placées sur la photo in corpore, faut-il les mettre au centre, au bord ou n’importe où? Ici le pouvoir n’est personnifié qu’en temps de guerre mondiale, quand les autres s’entretuent. Alors notre peuple élit un visage pour s’y reconnaître. Nos députés se réunissent en Assemblée fédérale et parmi les colonels de notre armée choisissent un commandant suprême.
Au début de la Première Guerre mondiale, le choix ne se porte pas sans discussions sur la personne d’Ulrich Wille, considéré comme germanophile. Une partie du pays, rassemblée autour du rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, s’oppose à sa nomination: sa femme, née von Bismarck, garde des liens étroits avec l’élite belliqueuse allemande. Mais l’autre candidat ne fait pas le poids et Wille, 66 ans, l’emporte. Sa correspondance, publiée plus tard, révélera un vieux chef de guerre rêvant de lancer l’armée suisse en appui aux Prussiens. Mais sa décrépitude intellectuelle nous sauve. En 1917, le médecin de l’armée met en garde notre gouvernement contre la profonde sénilité de son général. On décide de le remplacer par le candidat malheureux, mais celui-ci meurt brusquement à quelques jours de là. C’est ainsi que Wille reste notre général jusqu’à la fin de la guerre.
Même si le règlement militaire ne prévoit pas de suspendre le portrait du général Wille dans les casernes, sa photo aurait été bienvenue. Mais chacun s’accorde à dire que son visage ressemble à un cigare écrasé au fond d’un cendrier. Il faut donc l’arranger quelque peu. L’un de nos industriels, chocolatier et ami des arts, a l’idée de demander à notre plus grand peintre vivant d’en faire un portrait à l’huile. Ferdinand Hodler est convoqué pour la tâche contre une confortable rémunération. Entreprise difficile. Quand Hodler aime quelqu’un, il peut en faire plusieurs portraits par jour, tous réussis. Mais un général germanophile et laid, comment le traiter? Les séances de pose se font longues et sans résultat. Le peintre le dit de son verbe cru: «Mon général, si vous n’étiez pas général, je ne vous peindrais pas.» Hodler essaie un portrait de face, puis de trois quarts, enlève un peu de couperose, écrase le groin, allège l’œil lourd et le front bas. Le tout reste peu avantageux. Etre ironique avec le pouvoir, sans que le pouvoir s’en aperçoive. La générale née von Bismarck guette, prend la défense du modèle contre le peintre. Hodler termine son travail sans trahir ni son style ni son œuvre. Grâce à lui, le général passe à la postérité sans cheval, sans casquette et sans complaisance. En 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, le scénario se répète. Le pays choisit de nouveau un visage pour le guider dans la tourmente. Le fils de Wille, Ulrich junior, voudrait bien être général. Comme son père, il a frayé très tôt avec les maîtres allemands, invitant Hitler chez lui dès 1923. Mais l’Assemblée fédérale ne l’élit pas, malgré quelques habiles manœuvres pour dénigrer son rival.
Henri Guisan a 65 ans lorsqu’il est élu. Chez nous les généraux ne sont jamais jeunes. Comme Pétain en France, Guisan s’est illustré pendant la Première Guerre mondiale, mais sur le front intérieur, en commandant les troupes chargées de réprimer la grève générale. En lisant son rapport au Conseil fédéral déposé dans notre Bibliothèque nationale, j’ai constaté qu’il faisait peu de cas des intellectuels, des Jurassiens et des ouvriers. Mais il est un bon général, contrairement au fils Wille qui propose de démobiliser l’armée après la première défaite française.
Dès le début de la guerre la photographie du général Guisan est encadrée dans nos cafés et nos écoles. Petite moustache grise et soignée, oreille dégarnie, lèvre inférieure légèrement protubérante, il offre à ceux qu’il commande un visage calme, à peine souriant. L’image officielle est prise de trois quarts, la face droite exposée. La casquette à visière, tressée de lauriers, et le visage proprement dit se partagent la hauteur. La fonction est marquée avec la même intensité que la personne.
Le général n’a pas la tâche facile: ruser avec les Allemands comme avec les Alliés, incarner le neutre jusque dans les traits, rester impassible malgré le bruit des canons et des fonderies d’or, représenter le consensus intérieur, la résistance morale. Symboliser l’équilibre sans avoir l’air d’un équilibriste. Pendant six ans, le général Guisan permet à chaque Suisse de s’identifier à son visage. Et quand à 71 ans, la paix revenue, il est relevé de ses fonctions, on décide de garder à jamais cette icône. Les élèves du Gymnase de Lausanne lui écrivent: «Le Général reste notre Général. Sa photographie reste accrochée, son exemple nous aide, son courage nous fortifie.»
Après la guerre, la Suisse cherche en vain une nouvelle figure charismatique. Désormais nos autorités sont de nouveau au nombre de sept, mais on s’est habitué au général. Pendant longtemps, sa photo va jaunir sur les murs de nos cafés, de nos cabanes de montagne. Et chez les nostalgiques de la Mob, toute une génération fête ce visage canonisé qui n’aura pas de successeur, malgré les tentatives de Guisan de promouvoir son fils à de hautes charges. Mais notre Conseil fédéral s’y oppose, se souvenant qu’en 1941 ce fils a exécuté pour les S. S. une commande de deux mille baraques de bois destinées aux camps de Dachau et d’Oranienburg. Personne n’est parfait.
Ceux qui ont voulu ironiser sur les compromis du général sont des traîtres à la patrie, pareils à ceux qui parlaient du banquier sans visage. (...) Il faut attendre encore vingt ans pour que s’efface le culte du héros guerrier. Max Frisch, avec quelques amis, propose alors d’ériger dans la cour du Rosenhof à Zurich une fontaine de granit. Elle porte cette étonnante inscription qui devrait nous protéger à jamais de nous prosterner devant l’image d’un général: «Aucune victoire n’a eu lieu ici, aucune histoire ne nous honore qui mérite un monument de pierre. Aucun proscrit célèbre n’habitait ici ni n’est mort près d’ici pour la gloire de notre ville. Aucun opposant n’a été brûlé ici. Ici ne repose pas de guerrier froid, ni de grand penseur zurichois, ni d’homme d’Etat, ni de rebelle, ni de visionnaire mondialement reconnu, ni de contemporain, patriote, réformateur de la Suisse au XXe siècle, fondateur d’un futur par ailleurs inéluctable. Ici souviens-toi de nos actes d’aujourd’hui. Cette pierre muette a été érigée au temps de la guerre du Vietnam en 1967.»
«Un glacier dans le cœur. 26 manières d’aimer un pays et d’en prendre congé.» De Daniel de Roulet. Métropolis, 224 p. Parution le 20 avril.
Salon du livre de Genève: Daniel de Roulet sera sur le stand de L’Hebdo vendredi 24 avril à 17h.
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