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La place financière revoit ses ambitions à la baisse

Par Patrick Oberli - Mis en ligne le 23.10.2008 à 06:00

Contrecoup. L’Association suisse des banquiers a dû revoir de moitié ses prévisions de croissance de l’emploi dans le secteur bancaire jusqu’en 2015.

Plus de 60 milliards de francs. La facture du plan UBS est colossale. Et promet une belle gueule de bois. Car la place financière suisse ne sortira pas indemne de la crise. «Le scénario était peu prévisible. C’est le pire des cauchemars», constate Philippe Bacchetta, professeur à l’Université de Lausanne.

Pour le secteur financier, c’est le retour à la modestie. «Il est difficile d’évaluer les conséquences réelles, car nous observons aujourd’hui des transferts de fonds. La seule certitude est qu’on assistera à un redimensionnement du secteur bancaire. Au mieux, si la confiance revient, l’expansion de l’activité financière ne sera freinée que par la récession.»

Hans Geiger, professeur à l’Institut bancaire de Zurich, a de la peine à avaler la pilule: «L’avenir? Honnêtement, je ne sais pas. Le futur sera beaucoup moins rose. La seule question est de savoir si l’on s’en sortira moins mal que des places comme New York ou Londres.» Géographiquement, ce coup de frein devrait, en premier lieu, secouer Zurich, la région lémanique et Lugano. Parce que, si la place financière porte le nom de «suisse», ces trois régions abritent à elles seules 67% des quelque 200000 emplois du secteur (43% pour Zurich, 19% pour Genève et Lausanne et 5% pour Lugano). Voilà qui contraste avec les ambitions affichées par la place financière suisse dans sa «vision 2015», un Masterplan rendu public en septembre 2007.

Un sacré pactole. A cette époque, le doute était interdit. Conjointement, banques, assurances, fonds de placement et Bourse suisse avaient imaginé une stratégie pour intégrer le trio de tête des places financières. Celle-ci devait mener à la création de 40000 à 80000 emplois et générer entre 11 et 17 milliards de francs de recettes fiscales nettes. Un pactole qui serait venu se greffer à la contribution déjà impressionnante du secteur économique le plus important de Suisse (15% du PIB et 16% des recettes fiscales, pour quelque 200000 emplois).

La perspective avait séduit jusqu’au Conseil fédéral, dont le responsable des finances, Hans-Rudolf Merz, a fait sienne la croisade. Et, le 5 septembre 2008, la Confédération annonçait, dans un communiqué, les premiers fruits de cette collaboration: l’amélioration de la fiscalité pour les hedge funds et une procédure d’autorisation plus simple des fonds de placement.

Stoppé net. Mais l’élan a été stoppé net. A peine plus d’un mois plus tard, les recettes fiscales additionnelles s’effacent pour un bouche-à-bouche de l’Etat à la première banque du pays. Walter Wittmann, écrivain et professeur de finance, résume la situation sans détour: «Cette vision de croissance n’appartient plus qu’aux optimistes. La banque d’investissement est morte. Et puis, qui aujourd’hui voudrait encore des hedge funds? Chaque jour, des faillites sont annoncées. Même à Londres, on serait content de ne pas en avoir.»
 
Politiquement aussi, le plan semble prédestiné au classement vertical. «Qui osera soutenir de telles démarches? Plus personne ne reprendra le sujet», affirme un patron d’industrie. Pourtant proche des milieux bancaires, Hans Geiger se borne à dire que «les objectifs ne sont plus réalistes, même si les mesures prévues par le plan doivent être maintenues». Une conviction partagée par l’Association suisse des banquiers (ASB). «Nous n’avons pas l’intention d’abandonner notre Masterplan qui est un processus à long terme. Mais nous devons reconnaître que nous avons été trop optimistes», admet Thomas Sutter, son porte-parole.

Du coup, les ordinateurs turbinent pour recoller à la réalité. Ainsi, dans le secteur bancaire, la hausse des emplois entre 2006 et 2015 ne devrait plus être que de 20000 équivalents plein temps. Pour y parvenir, l’association faîtière des banques table sur une récession «pas trop longue». «Mais nous n’avons pas changé notre objectif de croissance. La part du secteur bancaire au PIB devrait croître de 8%. Elle était de 46 milliards de francs en 2006 et devrait atteindre 90 milliards en 2015.»

Et, au-delà des chiffres, l’ASB considère-t-elle que le plan est encore défendable? «Le climat, il est vrai, a changé. Je peux comprendre que certains éléments puissent susciter de la peur. Mais ce sera à nous de trouver des nouveaux arguments pour convaincre. Les politiciens, comme la population, savent que la place financière est très importante pour l’économie suisse.»
 
Suisse trop petite? Mais la place financière doit-elle encore grandir? Autrement dit, comme le lançait dans L’Hebdo Jean Studer, conseiller d’Etat neuchâtelois et vice-président du conseil de la BNS, il s’agit de «savoir si la Suisse est de taille à assumer la dimension de sa place financière». Pour Philippe Bacchetta, la réponse est positive... pour les activités helvétiques. Seulement, les grandes banques ont grandi à l’étranger. Cette nouvelle dimension fait que «la Confédération ne peut assumer seule». Et pour cause. A la fin de 2007, les bilans de l’UBS et du CS représentaient près de sept fois le PIB helvétique. Plus des trois quarts des actifs et des passifs sont en relation avec l’étranger. La conséquence s’est matérialisée avec la première trousse d’urgence financée par la Suisse qui sert avant tout à assumer les risques pris par l’UBS aux Etats-Unis, un pays où la banque comptait plus d’employés qu’en Suisse.
 
Ce constat amène une autre interrogation: quel type d’établissements la Suisse peut-elle et veut-elle assumer? «La crise actuelle, avec son effet domino désastreux, a prouvé que la diversification des activités bancaires n’offrait aucune protection, surtout contre un défaut de financement à court terme», constate Philippe Bacchetta. Le débat n’est pas nouveau. Au début des années 90, il s’agissait de savoir si le concept de banque universelle était adapté aux banques suisses. Autrement dit: fallait-il qu’elles s’engagent dans la banque d’investissement et le développement de leurs activités aux Etats-Unis? Les bénéfices réalisés par les banques américaines et l’attrait des bonus ont achevé de convaincre. En parallèle, les moyennes et petites banques, exclues du marché, se sont spécialisées avec succès dans la gestion de fortune traditionnelle.
 
Pas assez loin. Reste un dernier élément: la pression extérieure. Les grands Etats de la planète, Etats-Unis, Allemagne et France en tête, multiplient les réunions et parlent de la tenue d’un nouveau Bretton Woods, soit un sommet qui fixerait des règles pour l’ensemble de la planète financière. Walter Wittmann est persuadé que cette agitation ne restera pas sans conséquence: «La Suisse devra reprendre ce qui se prépare au niveau mondial. Et, pas de doute, le secret bancaire sera mis sous pression.»
 
Le premier tir ne s’est pas fait attendre. Mardi, le ministre allemand des Finances, Peter Steinbruck, plaçait, au terme d’une réunion de l’OCDE à Paris, une première banderille en estimant que la Suisse méritait d’être inscrite sur la «liste noire» des paradis fiscaux, en raison de son manque de coopération. Une vision que ne partage pas entièrement Pascal Bacchetta: «Pour le premier Bretton Woods, le terrain était préparé et le système monétaire relativement simple, puisqu’il n’y avait qu’un taux de change. Cette fois, nous sommes en présence de plusieurs systèmes qui nécessiteraient de comprendre les inter-actions. Ce n’est pas le cas. Alors oui, une telle initiative apporterait quelque chose. Mais elle n’ira certainement pas assez loin, car les Etats ne pourront pas s’accorder.»

Ces débats pourraient se tenir, pour autant que la crise actuelle remodèle réellement le secteur bancaire. A ce stade toutefois, le doute est permis. Car les remèdes administrés dans l’urgence visent tous la même cible: rétablir la confiance.

Une fois parvenu au but, on tourne la page. Un syndrome que craint Pascal Bacchetta: «Le danger est de trouver une solution à court terme, puis, après une ou deux années, de parler d’autre chose. Ce ne serait pas la première fois qu’on évoquerait une régulation avant de laisser tomber. Mon espoir est que, aujourd’hui, on est allé très loin. La population est choquée, voire touchée. Une vague qui devrait permettre aux politiciens de maintenir la pression.»



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Tags: banque, économie, crise financière,

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