La blonde et les deux brunes se déhanchent d’un air étudié au son de la pop turque. En minijupe et bottes de cuir, elles attirent le regard des hommes d’affaires qui sirotent une bière dans cette disco stambouliote un peu kitsch. Quelques- uns s’aventurent sur la piste de danse. Le serveur déchire consciencieusement des serviettes en papier, avant d’arroser ses clients de ces confettis improvisés.
L’un des danseurs lui glisse un billet de banque, puis disparaît avec la blonde. Ces femmes sont originaires de Moldavie, d’Azerbaïdjan ou de Bulgarie et elles travaillent comme prostituées en Turquie. Certaines ont un permis de travail de «ballerine», valable six mois. D’autres sont là illégalement.
«L’UE CHERCHE À SE DÉFAUSSER DU PROBLÈME SUR LA TURQUIE.» Deniz Sert, chercheuse à l’Université Koç d’Istanbul
Nous sommes à Kumkapi, un quartier populaire situé à quelques centaines de mètres de la Mosquée bleue et de Sainte-Sophie, soit en plein cœur du quartier historique d’Istanbul. Dans la rue principale, des enseignes en russe se succèdent, offrant des services de «Kargo» rapides et peu chers vers Odessa ou Kiev. Devant l’un d’entre eux, un Turc s’entretient avec deux Turkmènes: ils veulent lui acheter des marchandises pour les revendre à Achgabat.
Un peu plus loin, un groupe d’Africains traîne devant un cellshop proposant des téléphones portables et des communications par Skype vers une multitude de pays. De la musique kurde s’échappe d’une maison placardée d’annonces pour des chambres à louer. Véritable tour de Babel, Kumkapi est devenu le port d’attache de tous les migrants échoués en Turquie.
«Migrants à valises». Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans ce pays situé au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, le phénomène migratoire s’est longtemps résumé au «retour à la maison», encouragé par le régime kémaliste, des turcophones de Bulgarie, des Balkans, du Caucase ou d’Asie centrale. Dès les années 60, la définition s’est étoffée pour inclure les Gastarbeiter turcs partis travailler en Europe de l’Ouest, notamment en Allemagne.
Il faudra attendre les années 80 pour que la perspective se renverse avec l’arrivée d’un grand nombre de réfugiés fuyant l’invasion soviétique en Afghanistan, le conflit entre l’Iran et l’Irak ou la guerre du Golfe. Avec la chute du mur de Berlin, la Turquie voit apparaître les «migrants à valises» en provenance des nouveaux Etats d’Europe de l’Est.
«LA POLICE NOUS RACKETTE. ELLE NOUS A FAIT PAYER 200 LIRES À CINQ POUR SORTIR DE PRISON.» Mohamed Ismène, clandestin guinéen à Istanbul
Ces petits entrepreneurs profitent des visas de touriste, d’une durée de trois mois, pour effectuer de nombreux aller-retour, ramenant dans leurs bagages des biens de consommation qu’ils revendent chez eux. A partir de la fin des années 90, les femmes affluent de l’ancien bloc communiste, se faisant employer dans le milieu de la nuit ou comme aides de maison.
Mais ce qui a réellement provoqué un basculement en Turquie, c’est l’arrivée depuis cinq ans de milliers de jeunes hommes, généralement célibataires, en provenance d’Afrique noire (Mauritanie, Nigeria, Somalie, Erythrée) et d’Asie (Pakistan, Bangladesh), parfois du Maghreb (Maroc, Algérie). Ces migrants économiques en quête d’une vie meilleure sont rejoints dans les grandes villes par une nouvelle vague de réfugiés afghans, irakiens et iraniens, fuyant la guerre.
«Le HCR les parque dans de petites villes satellites d’Anatolie. La plupart préfèrent donc plonger dans la clandestinité», indique Deniz Sert, chercheuse au Centre de recherche sur les migrations de l’Université de Koç, à Istanbul. Il y aurait entre 500 000 et un million d’immigrés illégaux en Turquie.
En transit. Ces nouveaux migrants ne sont en général pas là pour rester. Contrairement à leurs prédécesseurs des pays de l’Est, ils sont «en transit». Leur destination finale sera Londres, Paris ou Berlin, via la Grèce. Ils entrent en Turquie par l’Iran ou la Syrie, à l’est, passant la frontière en bus, dissimulés dans un camion ou même à dos d’âne, avant de gagner Istanbul.
D’autres parviennent sur les bords du Bosphore en avion, avec un faux passeport ou un visa de touriste. Un billet d’avion Alger-Istanbul coûte 300 francs.
«Une bonne partie de ces migrants, à court d’argent pour poursuivre leur route, restent coincés à Istanbul, parfois pendant plusieurs années», relève Deniz Sert. Ils se tournent alors vers l’économie informelle. Dans cette ville tentaculaire qui compte officiellement 12,5 millions d’habitants, mais en abriterait au moins 17 millions dans la réalité, il est devenu fréquent de croiser un vendeur de fausses montres africain, une Arménienne employée au noir dans un hammam ou une maman de jour géorgienne.
Retour à Kumkapi. Au sommet d’un immeuble décati se trouve un petit appartement qui abrite deux salles de consultation et une petite cuisine. Il s’agit d’un centre médical mis sur pied par l’organisation turque Tohav et Médecins du monde. Elle propose aux clandestins de se faire soigner gratuitement. Une infirmière et un médecin turc sont là par intermittence. Un médecin guinéen tous les jours.
«Nous voyons surtout des maladies bénignes comme des infections urinaires et des gastrites, explique le Dr Condé Sekouba. En cas de problème grave, nous avons un accord avec un hôpital privé autrichien: nous pouvons lui envoyer une dizaine de patients par mois et il prend en charge la moitié des frais.»
Il voit passer toutes les nationalités: «Ghana, Cameroun, Somalie, Pakistan, Soudan, Syrie, Congo, Ethiopie, Côte d’Ivoire, Erythrée, Moldavie», énumèret- il. Surtout des hommes. «Sur 49 patients le mois dernier, 8 étaient des femmes.» Ce chrétien s’est lui-même réfugié en Turquie après avoir subi des exactions dans son pays majoritairement musulman. Deux patients arrivent justement.
Kaba, 18 ans, et Mohamed Ismène, 28 ans, sont à Istanbul depuis respectivement «un an et trois mois» et «six mois». Le premier raconte: «J’ai quitté la Guinée-Conakry en bus, direction Alger puis Tripoli. Depuis là, j’ai pris un bateau jusqu’en Turquie.» Lui et ses amis survivent de petits jobs, «dans les usines de chaussures ou de sacs». Payés 90 lires turques (50 francs) par semaine, ils travaillent de 8 heures à 21 heures, du lundi au samedi.
Mohamed Ismène, lui aussi Guinéen, a passé dix ans en Syrie, avant de gagner la Turquie «avec un visa déjà utilisé par quelqu’un d’autre». Il s’est fait arrêter, a passé un mois en détention, puis a disparu dans la nature. Tous deux n’aiment pas leur pays d’accueil. «Je n’ai rien vu ici qui me donne envie de rester. Les Turcs sont racistes et nous font bien comprendre que nous ne sommes pas chez nous», déplore Mohamed Ismène.
Les arrestations sont fréquentes. «On se fait racketter par la police. La dernière fois, nous avons dû payer 200 lires (116 francs) à cinq pour sortir de prison.» Ils pensent que ce sera différent en Europe. «D’après ce que j’ai vu à la TV et sur internet, les gens y sont plus tolérants», imagine Kaba. Mais ils ne savent pas encore quand, ni comment, ils tenteront le passage en Grèce.
Un passage à 1500 euros. Ce jour-là, ils devront faire appel aux services d’un passeur. Les migrants en transit ont en effet suscité l’émergence d’une véritable industrie du transport illégal de personnes. «Ce n’est pas une mafia organisée de façon pyramidale, tient à préciser Deniz Sert, mais plutôt une nuée de petits “entrepreneurs” locaux qui parviennent à tirer leur épingle du jeu.»
Il faut débourser «1500 euros, 3000 avec un faux passeport» pour gagner la Grèce depuis Istanbul, indique Bernard Granjon, ex-président de Médecins du monde et bon connaisseur du terrain turc. Cela inclut le prix du transport et la rémunération du paysan chargé de détourner le regard au moment opportun.
Jusqu’au début de 2010, les clandestins gagnaient les îles grecques en bateau depuis Izmir ou Bodrum, sur la côte méditerranéenne.
Mais Athènes a renforcé sa surveillance des côtes et les migrants ont dû se reporter sur la frontière terrestre entre les deux pays, particulièrement sur une bande de terre de 12,5 kilomètres, le seul endroit où ils ne sont pas obligés de passer par la rivière Evros pour entrer en Grèce. En 2009, 3500 personnes avaient emprunté cette voie. En 2010, il y en a eu 36 000. Aujourd’hui, 90% des migrants illégaux qui gagnent l’Union européenne passent par là.
«Depuis que l’Italie et l’Espagne ont renforcé le contrôle de leurs frontières maritimes, les migrants africains se sont reportés sur la Turquie», explique Bernard Granjon. Ils n’ont aucune peine à y entrer, selon Deniz Sert: «Ankara a une politique de visas très ouverte. Les Iraniens, les Tunisiens, les Marocains, les Algériens, les ressortissants des Balkans, les Russes, les Ukrainiens, les Moldaves, les Tadjiks ou encore les Turkmènes n’en ont pas besoin.»
Le pays a un autre atout. «La Turquie est l’un des seuls Etats au monde à appliquer une clause de limitation géographique aux conventions internationales sur les réfugiés, explique la chercheuse. Elle n’accepte que ceux qui viennent d’Europe. Les autres sont admis provisoirement en attendant qu’on leur trouve un autre pays, comme le Canada, les Etats-Unis ou l’Australie.» Résultat, elle possède l’un des plus importants programmes de «relocation» de réfugiés au monde.
De quoi en faire une destination attractive. Enfin, la récente expansion de la compagnie Turkish Airlines, qui a ouvert de nombreuses nouvelles lignes, a multiplié les portes d’entrée vers Istanbul, et donc vers la Grèce.
Nouvelle voie bulgare. Catastrophée, cette dernière à fait appel en novembre dernier à l’agence européenne Frontex, qui a déployé 175 hommes munis de matériel de vision nocturne le long de la frontière avec la Turquie. En janvier, Athènes annonçait même vouloir construire un mur sur son flanc est pour bloquer l’arrivée des migrants.
«Tout cela ne fait que reporter le problème», s’emporte Deniz Sert. Depuis quelques mois, les migrants ont commencé à passer par les 269 kilomètres de frontière qui séparent la Turquie de la Bulgarie. «Une fois que ce pays aura accédé à l’espace Schengen, ce sera le déferlement», prédit-elle.
Pour elle, les autorités européennes ont tout faux. «L’UE met la pression sur la Turquie pour signer un accord qui l’obligerait à reprendre tous les clandestins qui ont passé par son territoire avant d’arriver en Europe, mais elle devrait plutôt signer des accords de réadmission avec les pays d’origine des migrants.» L’Union cherche à se défausser du problème sur la Turquie, qui risque de devenir «un Etat tampon de l’UE», selon elle.
Ankara n’est guère plus avisé. «Jusqu’à très récemment, les autorités turques ont tout simplement ignoré le phénomène», explique la chercheuse, qui précise que la question ne fait pas du tout débat dans l’espace public.
Ce n’est que sous pression de l’UE, qui en a fait une condition sine qua non du processus d’adhésion de la Turquie, qu’elle a durci les sanctions contre le trafic d’êtres humains, renforcé la lutte contre les mariages blancs et signé quelques accords de réadmission. Mais lorsque l’élan européen s’est enlisé, dès 2005, les réformes ont également cessé.
La question pourrait devenir brûlante d’ici peu. Les Européens craignent une arrivée massive de clandestins, suite aux révolutions qui ont secoué le monde arabe. Quelque 200 000 personnes – dont de nombreux ressortissants d’Afrique subsaharienne et d’Asie – ont fui les combats en Libye en direction de l’Egypte et de la Tunisie. Une partie d’entre eux refera sans doute surface à Kumkapi d’ici à quelques semaines…
Les chiffres de l'immigration
500 000 à un million, c’est le nombre de migrants illégaux que la Turquie abriterait, selon diverses estimations.
36 000 personnes sont entrées en Grèce par la frontière turque en 2010. Il n’y en a eu que 3500 en 2009.
90% des clandestins qui arrivent en Europe sont passés par la voie turque. Ils viennent d’Afrique subsaharienne, d’Asie et parfois du Maghreb.
1500 euros, c’est le prix d’un passeur pour gagner la Grèce depuis Istanbul. Avec un faux passeport, il faut compter 3000 euros.
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