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La première ville verte des Etats-Unis

Mis en ligne le 04.09.2008 à 00:00

Rasée par une tornade en mai 2007, une ville sinistrée du Kansas décide de rebâtir de manière écologique. Une entreprise semée d'embûches, qui commence à porter ses fruits. Le projet fait déjà figure de modèle pour l'avenir.

L'Hebdo; 2008-09-04

Greensburg La première ville verte des Etats-Unis

REPORTAGE ÀGREENSBURG,PARMARIA PIA MASCARO

Rasée par une tornade en mai 2007, une ville sinistrée du Kansas décide de rebâtir de manière écologique. Une entreprise semée d'embûches, qui commence à porter ses fruits. Le projet fait déjà figure de modèle pour l'avenir.

Quand Steve Hewitt se remémore les jours qui ont immédiatement suivi la tornade du 4 mai 2007 qui a rasé Greensburg, 1400 habitants, à l'ouest du Kansas, il parle d'« évidence». L'évidence de reconstruire, malgré le fait que 95% des maisons avaient été détruites. Evidence surtout de rebâtir «mieux, plus intelligemment». «Le reste a suivi», dit cet administrateur de la ville. Un an plus tard, Greensburg se vante d'être la première ville verte des Etats-Unis, Leonardo DiCaprio lui a consacré une série télévisée et le futur, même s'il est encore pavé d'obstacles, n'a jamais semblé aussi prometteur.

«Le fait de partir de zéro est à la fois une bénédiction et un défi», dit Steve Hewitt dans le petit bungalow qui fait toujours office de bâtiment administratif de la ville. «Cela permet de tout revoir, la planification, le zonage, les infrastructures afin de prendre les meilleures décisions. Le défi, c'est le temps. Les gens en ont marre de vivre dans des caravanes, mais on prend rarement de bonnes décisions dans la précipitation.»

Tournant écologique. L'unique moyen de convaincre la communauté de prendre le tournant écologique consistait à montrer l'exemple. Rapidement, le Conseil communal adopte une résolution à l'unanimité s'engageant à reconstruire les immeubles publics en respectant le label national LEED, attribué aux bâtiments «verts». Les bâtiments seront même construits en LEED Platinum, le plus haut degré de ce classement.

Dans la foulée, la ville décide de revoir son réseau de canalisations et une centrale électrique à éoliennes verra le jour cet automne. «Le vent devient enfin un atout dans cette région», sourit Steve Hewitt. Le surplus sera revendu au système. «Les gens sont tellement intéressés que certains veulent une turbine chez eux.» Et les jours où le vent ne soufflera pas, la ville achètera de l'électricité à une centrale hydraulique.

Ces projets vont nécessiter une injection d'argent frais que Greensburg n'a pas. Seuls quelque 800 habitants sont revenus, ils seront près de 1000 d'ici à la fin de l'année. Les impôts ne seront donc pas suffisants. L'agence fédérale en cas de catastrophe (FEMA) ne rembourse que 75% des frais de reconstruction des bâtiments publics, mais à leur valeur avant dommages. L'Etat du Kansas prend 10% à sa charge. Greensburg doit trouver les 15% restants.

La proportion de Blancs, contre 6,6% de Noirs. La minorité hispanique a crû de 21,5% entre 2000 et 2005.

«Nous comptons sur des bourses, des programmes fédéraux comme celui qui promeut l'énergie solaire et, surtout, sur les entreprises privées désireuses d'être partie prenante dans ce projet», explique le maire, Bob Dixon. Et elles sont plutôt nombreuses à vouloir s'associer à ce laboratoire écologique. Le premier gros chèque est venu de Sun Chips, un fabricant de chips en Californie, dont l'usine tourne à l'énergie solaire. Il a versé un million de dollars pour le nouvel «incubateur d'entreprises» en construction au croisement des deux routes principales de Greensburg, US 54 et Main Street. Le bâtiment, financé en partie par les pouvoirs publics, offrira 10 espaces à des entreprises et des commerces. «L'immeuble sera LEED Platinum. Neuf espaces ont déjà trouvé preneurs», explique Steve Hewitt.

Deux géants industriels ont aussi promis de construire leur premier bâtiment LEED Platinum du pays à Greensburg: John Deere le fabricant de machines agricoles et GM qui va ériger un point de vente Chevrolet. Il compte y promouvoir ses nouveaux modèles de voitures hybrides. «Greensburg devient un outil de marketing, c'est fascinant», jubile le maire. Pourtant, les contrats ne se sont pas signés en un jour et des projets prometteurs sont tombés à l'eau. Google voulait installer à Greensburg une banque de données fonctionnant au solaire. «Ça n'a pas marché», dit, laconique, Steve Hewitt, sans plus de détails.

Plaines arides. Venir s'installer sur ces hautes plaines arides et désolées est une gageure pour n'importe quelle entreprise. Les autorités de Greensburg en sont conscientes. Raison de plus pour miser sur le «tout-écolo». Dernier succès en date, la lettre d'intention signée avec un constructeur de maisons préfabriquées, Xtreme Home. Contre la mise à disposition du terrain, la compagnie californienne implantera une usine de production à Greensburg. A la clé, 30 à 40 emplois immédiatement, et entre 200 et 300 à terme, si l'entreprise décolle selon les vÅ“ux de ses patrons. Une aubaine pour Greensburg.

Seule condition posée par Xtreme: la ville doit «réviser ses codes et en adopter de nouveaux afin de garantir, dans la mesure du possible, que tous les bâtiments construits à Greensburg satisferont aux critères LEED». Les termes de la lettre d'intention sont pesés. Le consensus de la communauté avait pourtant été clair: aucune régulation ne serait imposée aux citoyens. Le Conseil communal marche sur des Å“ufs.

« Je savais qu'il finirait par nous imposer un nouveau code», tempête Georgina Rodriguez, dont la maison fut l'une des rares à avoir été épargnées. « S'il impose ces normes, les gens ne reviendront pas, c'est trop cher de construire vert.» Georgina est si remontée contre les autorités de la ville parce qu'elle est en pleine procédure de demande d'exemption. Sa fille et son beau-fils souhaitent revenir en ville pour y ouvrir une boucherie sur Main Street.

Seul problème, le couple n'a pas les moyens de lancer à la fois un com-merce et de construire une maison. Du coup, Georgina pensait leur mettre à disposition un bungalow similaire au sien, sur une parcelle de terrain qu'elle possède près du centre. En août, elle présentait son dossier à la Commission d'aménagement du territoire. « Je n'aime pas les bungalows», lance un des cinq membres de la commission. L'officier de liaison avec la ville, Paul Gurnee, insiste sur le fait que le couple va ouvrir un commerce. Echange de regards entre membres de la commission, les tensions sont perceptibles.

L'un d'eux pense avoir trouvé la parade. Il énumère une liste de conditions sur la manière dont devra être érigé le bungalow. Georgina les approuve toutes. Nouvel échange de regards. «Dans ce cas, je pense que la commission doit envoyer une recommandation favorable au Conseil communal», lance Paul Gurnee. La commission finit par voter oui, à l'unanimité, même si on sent qu'on lui a un peu forcé la main.

Les gens d'abord. «Je ne sais pas si elle a bien compris les conditions, notamment la nécessité de creuser une fondation profonde», commente le lendemain Paul Gurnee. Pour lui, la décision ne faisait pas un pli. «Les gens d'abord, les murs ensuite, c'est ma philosophie. Mais nous n'acceptons pas toutes les requêtes pour autant.» Le maire, Bob Dixon, comme l'administrateur, Steve Hewitt, reconnaissent que l'aspect le plus sensible du projet de Ville verte a été la question de l'obligation. «Nous avons vite compris qu'obliger les particuliers ne sert à rien», commente Steve Hewitt, «ça les aurait fait fuir».

«Notre meilleure arme reste l'éducation», ajoute le maire, sur le porche de sa nouvelle maison, une villa sur un niveau, qui a remplacé une somptueuse maison victorienne du début du XXe siècle. «J'aime ma nouvelle maison, ne vous méprenez pas», dit-il en montrant les photos de l'ancienne. «Si nous prenons le temps d'expliquer les avantages à construire intelligemment, les gens se rallient.»

Il en veut pour exemple l'argument des coûts. «Certes, votre hypothèque sera légèrement plus élevée, mais dès le premier mois vous économisez entre 200 et 300 dollars sur l'électricité, le chauffage et l'eau; faites le calcul, c'est ce que je dis aux gens.» Malgré cela, il refuse d'imposer des régulations. Lui-même n'a pas installé de panneaux solaires sur son toit. «Trop cher, mais nous avons construit de manière à pouvoir le faire plus tard, si les prix baissent ou si nos moyens le permettent.»

Encourager. Même les écologistes de la région ont adopté cette vision mesurée. Pour Catherine Hart et Daniel Wallach, fondateurs de Greensburg Greentown, mieux vaut encourager qu'imposer. Ils ont signé un mémorandum avec la ville pour que leur association serve de pont entre les autorités et les citoyens. Leur centre d'information - une baraque sur Main Street, mais construite avec des matériaux de récupération très isolants - ne désemplit pas.

Ce matin, Dodie Kipp, 33 ans, pénètre en coup de vent, un distributeur d'eau à la main. «Je suis désespérée, je ne trouve pas de plombier prêt à m'installer ce truc, ils disent qu'il faut ouvrir les murs.» L'employé de l'association acquiesce. «Mais je peux mettre 1000 dollars!», ajoute la jeune mère de trois enfants. Dodie est le type d'habitant que Green-town adore. Pas le profil de l'écolo «embrasseur d'arbres » (treehugger).

«Je ne savais rien de ces trucs verts», dit-elle en montrant les brochures vantant les mérites de systèmes d'isolation, de turbines éoliennes ou de pommeaux de douche économiseurs d'eau. « Depuis qu'ils parlent de Greensburg vert, j'ai passé des heures sur le net pour améliorer ma maison.» Son dernier dada: installer une turbine à vent sur son terrain. «Je ne veux plus payer d'électricité et j'ai de la place pour une éolienne sur mon terrain.»

Pour l'heure, un an après la tornade, Greensburg n'est pas encore debout. Difficile de repérer Main Street si ce n'est par les panneaux de signalisation. Seuls deux bâtiments ont été reconstruits sur l'ancienne artère commerciale du bourg. Mais une cinquantaine de maisons ont été rebâties, de manière éparse, toutes écologiques, bien qu'à des degrés divers. Le bâtiment de John Deere est presque terminé, celui de GM pousse. Le seul immeuble complètement «vert» et achevé est le Centre d'arts. Une magnifique bâtisse en verre et en bois récupéré, visible de loin avec sa façade verte et ses trois éoliennes dans le jardin.

DÉSOLATION

La ville de Greensburg, 1400 habitants, le4 mai 2007 après le passage de la tornade qui l'a complètement anéantie.

ANGEL FRANCO THE NEWY0RK TIMES

UN MODÈLE D'AVENIR

Leplan de reconstruction de laville écologique, proposé Ie19 mai 2008.

LE KANSAS EN DEUX CHIFFRES

2,8

En millions, la population du Kansas. La superficie de cet Etat équivaut à cinq fois celle de la Suisse.

90%

«J'AIME MA NOUVELLE MAISON, NE VOUS MÉPRENEZ PAS.» Bob Dixon, maire de Greensburg dont la somptueuse villa victorienne a été remplacée par une maison écologique.




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