C’est à tort qu’on juge ennuyeux les rapports de la Confédération. Prenez celui sur la presse, mandaté par l’Office fédéral de la communication (Ofcom) pour 420 000 francs. Cette vaste étude alémanique, en six volets sur 700 pages, aurait les atouts pour divertir un lecteur romand.
Le Lausannois y apprendrait qu’il habite en réalité la zone de Morges et que son média régional de référence devrait être Le journal de Morges: un hebdomadaire de 6800 abonnés, distribué une fois par mois gratuitement à 45 000 ménages. 24 heures et ses 80 000 exemplaires? Inconnu au bataillon.
Idem pour le lecteur fribourgeois, qui se verrait rapatrié dans la Broye et devrait s’informer par l’hebdomadaire du même nom (8600 copies). La Liberté, tirée à près de 40 000 exemplaires? Une broutille.
De leur côté, les Sédunois découvriraient que c’est à Martigny que se joue l’actualité cantonale. Quant aux Jurassiens, ils chercheraient en vain leur position dans ce panorama régional, puisqu’ils n’y figurent pas.
Ce tableau inattendu fait s’insurger les éditeurs et une grande partie des rédacteurs en chef. Car il servira de base à l’Ofcom pour redéfinir l’implication de la Confédération dans la presse.
En jeu, la possibilité d’introduire des aides directes – de type redevance accordée à la SSR – et l’avenir du soutien indirect – l’actuelle participation aux frais de poste (30 millions de francs) et la réduction de la TVA (60 millions). C’est que la Poste, qui essuie un déficit de 50 millions pour acheminer les journaux à prix d’ami, refuse de continuer ainsi.
Le rapport suggère alors d’en venir à une aide directe qui «soumettrait la qualité de l’information à de nouvelles exigences». Un droit de regard étatique sur le contenu rédactionnel? La presse bondit.
A la tête de la révolte des rédacteurs en chef, Thierry Meyer s’insurge. «J’ai sauté au plafond en lisant l’étude, c’est une honte!» Il ne s’explique pas que 24 heures, qu’il dirige, soit absent du chapitre sur le traitement de l’information politique régionale. «Nous avons une page spéciale sur les séances du Grand Conseil chaque mercredi et sommes allés à fond sur les élections communales de mars.»
A l’inverse, le rédacteur en chef du Journal de Morges sourit. «L’étude nous fait entrer dans la cour des grands, mais elle est fantaisiste», ironise Cédric Jotterand.
Les raisons qui auraient poussé la responsable, Cinzia Dal Zotto (Université de Neuchâtel), à se focaliser sur Le Journal de Morges? «Nous accueillons des stagiaires de l’académie de journalisme qu’elle dirige et les engageons ensuite. Peut-être que cela a joué un rôle?»
A l’incompréhension sur le choix des titres étudiés s’ajoute un soupçon d’incompétence: des hebdomadaires considérés comme des quotidiens (Le Matin Dimanche, GHI, Terre & Nature et d’autres) et une foule d’erreurs de français.
Méconnaissance romande. Responsable du chapitre consacré à la presse romande, Cinzia Dal Zotto est une Italienne à l’expérience internationale (Allemagne et Suède), arrivée en Suisse en 2008. Son CV n’indique pas le français, qu’elle a appris ici et parle maintenant bien. Mais au niveau master, c’est en anglais qu’elle dispense son enseignement.
«Le fait qu’un non-francophone soit en charge de la partie romande pose des questions, estime Valérie Boagno, présidente de Presse Suisse, l’association des éditeurs. Il y a visiblement un problème de connaissance du marché de la presse romande.»
Plusieurs des étudiants, anciens et actuels, de Cinzia Dal Zotto confient avoir ressenti chez elle des lacunes sur la situation régionale, qui seraient allées jusqu’à ignorer ce qu’est Le Matin. Par ailleurs, son enseignement en économie des médias porterait plutôt sur les cas étrangers – allemands, australiens, américains – que suisses.
Débat houleux? La méthodologie de l’étude a mis les médias en ébullition. Dans sa réponse, Presse Suisse «doute fortement (qu’il soit possible d’en) tirer des conclusions scientifiques, objectives et pragmatiques». L’association ne pense pas qu’elle puisse «servir de base à un rapport du Conseil fédéral».
Certains journalistes ne sont pas de cet avis. «Les éditeurs tentent de décrédibiliser l’étude car ses conclusions vont à l’encontre de ce qu’ils désirent», dénonce Helen Brügger, qui signe dans Edito + Klartext.
«Moi aussi, je me pose des questions sur la méthode, mais les résultats restent valables.» La journaliste pense à «l’influence néfaste des gratuits sur la rentabilité et donc sur la qualité des quotidiens, qu’on ne peut pas nier».
L’affaire met en lumière un débat houleux dans la profession. D’un bord, des plumes comme Christian Campiche, vice-président du syndicat Impressum et coauteur d’Info popcorn, estime que «les journalistes sont malheureux et les rédacteurs en chef inféodés aux éditeurs». Il évoque la baisse de 20% des effectifs des rédactions en dix ans, «qui empiète sur la qualité».
De l’autre bord, Thierry Meyer assure que 24 heures est meilleur qu’il y a cinq ans. «Nous sommes moins, c’est vrai, mais nous sommes assez. Les outils comme internet permettent d’accélérer les recherches. Croire que les journalistes n’ont plus le temps d’enquêter est un mythe entretenu par la politique et les universités.»
Mutations. Les positions semblent irréconciliables. Pourtant, l’étude touche des questions existentielles – l’influence des gratuits et d’internet, l’impact de la convergence entre les grands éditeurs, la réduction des effectifs – auxquelles il faudra répondre.
En réalité, la presse locale traverse des mutations qui dépassent la rengaine sur les grands éditeurs, tueurs de la diversité. «Lorsque Edipresse nous a donné la gestion de notre publicité en janvier 2010, nous avons reconquis des moyens, se réjouit Cédric Jotterand, au Journal de Morges. Auparavant, Publicitas mettait les grands journaux en avant auprès des annonceurs.
Mais la locale, c’est rencontrer le syndic, qui a son entreprise de plâtrerie et préside le club de foot. D’ailleurs, aucun grand groupe ne songe à se débarrasser des journaux locaux.» Un phénomène positif de la convergence qu’il aurait souhaité voir apparaître dans l’étude de l’Ofcom.
Cinzia Dal Zotto, responsable du rapport sur les médias romands
«Notre étude n’est pas scientifique.»
Pour étudier l’information régionale, vous avez divisé la Suisse romande en sept régions singulières: Morges pour le canton de Vaud, la Broye pour Fribourg et Martigny pour le Valais. Pourquoi n’avoir pas opté pour Lausanne, Fribourg et Sion?
Ces villes ont été abondamment étudiées et un autre groupe mandaté par l’Ofcom se concentre sur Lausanne. Nous nous sommes alors focalisés sur des zones moins couvertes par la recherche, qui disposent de journaux régionaux forts. Evidemment, Martigny n’est pas le cœur du Valais!
Or, votre étude a une ambition nationale. Ne risque-t-elle pas de donner une vision biaisée, en se concentrant sur la périphérie?
C’est vrai que cette démarche devrait être plus clairement indiquée. Mais l’Ofcom en est conscient, car nous avons discuté les résultats. Il faut dire que ce n’est pas une vraie étude scientifique: elle a été conduite avec une méthode scientifique, mais elle n’a pas la mise en forme d’une publication en revue. Elle est très vulgarisée.
Idem pour le choix des journaux étudiés. Pourquoi avoir laissé de côté «24 heures» et «La Liberté»?
Nous savions bien que ces deux quotidiens dominent dans leur région. Il aurait été utile de dépouiller La Liberté, mais nous y avons renoncé faute de temps. Nous nous sommes concentrés sur les petits journaux – Le journal de Morges et La Broye – pour voir comment ils traitent l’actualité cantonale.
C’est une des conclusions intéressantes: ces titres sont importants pour l’actualité locale mais si on cherche l’information cantonale, il faut lire les grands quotidiens.
Dans les critiques qui vous sont adressées figure l’anonymat des personnes interrogées dans votre rapport: dix journalistes et sept politiciens. Or, l’anonymat des sources dans la presse instille toujours un doute.
Je n’ai pas jugé nécessaire d’indiquer les noms. J’ai toutes mes notes et suis en mesure de prouver tout ce qui a été dit. L’anonymat permet aux interlocuteurs d’exprimer librement leur pensée. Quant à la critique sur le fait que j’aie mené certaines interviews par e-mail, cela permettait de gagner du temps.
Vous avez donc été tant pressée par l’Ofcom?
Nous avons reçu le mandat en avril-mai 2010 pour un résultat en décembre. C’est trop serré pour couvrir complètement toutes les régions.
Vous dites «nous». Qui s’est vraiment chargé de l’étude en Suisse romande?
J’ai mené la recherche empirique d’analyse structurelle et de contenu des journaux. Je me suis aussi rendue dans presque toutes les rédactions étudiées. Par contre, les conclusions (en allemand, ndlr) ont été élaborées par le chef de projet de SwissGIS, le Zurichois Werner A. Meier.
Vous êtes Italienne, arrivée en Suisse en 2008. Pourquoi est-ce vous qui avez mené l’étude?
Je connaissais les chercheurs de SwissGIS . Nous avons proposé ensemble le projet à l’Ofcom, à l’ouverture du concours. Je me suis chargée de ma région.
Aviez-vous les connaissances du terrain suffisantes pour la mener?
C’était un gros défi! Bien sûr, je ne connais pas tous les médias romands en profondeur, mais je fais de la recherche en médias depuis dix ans. En tant qu’externe du milieu, je suis moins influençable.
C’est un projet qui m’a demandé beaucoup d’efforts et de temps, aussi parce que mon français n’est pas excellent. En tant que directrice de l’académie de journalisme, j’y ai vu une occasion de me rapprocher des rédactions et de les connaître mieux. J’y ai beaucoup appris.
En se basant sur ce rapport, l’Ofcom va prendre position d’ici à l’été. Qu’en pensez-vous?
C’est juste une étude, il faudrait en mener d’autres. Ce n’est que mon avis, mais je ne pense pas qu’elle soit suffisante pour prendre une position politique sur le financement des médias. Je suis sûre que l’Ofcom ne décidera pas juste sur cette base.
Les forces des Vert'Libéraux dans les cantons

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