L'Hebdo;
2005-10-06 La révolution personnelle
Un milliard de moi, et moi, et moi! Moi qui consomme, moi qui veut plaire, moi qui cherche le plaisir et moi qui souffre, comme en Occident, du divorce, de la dépression, du suicide. De Chengdu à Shanghai, en passant par Canton, Michel Beuret est parti sur les traces d'un nouveau-né: l'individu chinois.
Il est pour la Chine ce que Christophe Colomb fut pour l'Amérique: le découvreur d'un continent. Le continent vierge et fabuleux de la psyché chinoise. Huo Datong est le premier psychanalyste de Chine, où il prolonge les travaux de Lacan. Quoi? Le «sujet» chinois percerait-il comme un duvet pubère sous le cuir épais du boom économique et d'une société tannée par les mandarins?
A remonter la piste de Huo Datong, on arrive à Chengdu, capitale du Sichuan, une province grande comme la France, entre les contreforts du Tibet et la Chine des Han. Un hasard prodigieux nous a fait acheter «Le complexe de Di» du romancier chinois Dai Sijie avant de partir. Bonne lecture de long courrier: l'histoire d'un Chinois amoureux de la France, où il a effectué une psychanalyse, et qui revient au pays pour recueillir les rêves de ses contemporains incrédules et goguenards. Notre héros, un brin Quichotte, s'appelle Muo. Il porte de petites lunettes rondes et une foi inextinguible dans son objet de recherche. Il vit à Chengdu...
«Muo c'est moi et Dai Sijie est un ami. Mais vous savez, il a beaucoup romancé». Huo Datong, surpris d'être démasqué par le roman qu'il a inspiré a le regard perçant, des lunettes rondes et parle fort bien français. Sur le campus de l'Université du Sichuan (5000 profs, 40 000 étudiants) nous marchons vers son appartement «qui me sert aussi de cabinet». Les allées ombragées donnent quelque répit dans la moiteur de l'après-midi.
amour brisÉ Huo Datong a 51 ans. «J'ai étudié histoire et philo à Chengdu au travers du marxisme. Au fil du temps, j'ai senti que cela ne permettait d'expliquer ni la Chine ni mes questions personnelles». Alors au musée du Palais impérial où il travaille, Huo lit «tous les grands textes du XXe siècle», Sartre, Camus, Beckett, Ionesco.Tout bascule en 1986 lorsqu'il est invité en France pour un projet de recherche. «Mon ami Dai Sijie s'y trouvait déjà. Il m'avait parlé de Lacan, mort peu avant mon arrivée. Mais ce qui m'a conduit à la psychanalyse, c'est un amour brisé.» En 1987, son premier rendez-vous est pris. L'analyse durera cinq ans.
Retour à Chengdu en 1994. La société chinoise est sans dessus dessous. Le mot d'ordre lancé deux ans plus tôt par le vieux Deng Xiaoping («Enrichissez-vous!») est suivi au pied de la lettre. L'Etat a renoncé à toute politique sociale. C'est chacun pour soi. Les villes côtières prospèrent, tant pis pour les campagnes. Des millions de paysans s'exilent vers les métropoles de l'Est pour servir de chair à bâtir des gratte-ciel. Et les familles s'interrogent: comment épargner ce destin à leur enfant unique, leur «petit empereur»? Il faut le pousser à étudier, qu'il devienne le meilleur. Même s'il est seul, tout seul.
«Si l'enfant échoue, la famille perd la face, dit le psy. Car l'enfant a un statut symbolique. C'est le «désir parental». Il doit réussir là où ses parents ont échoué. «Je suis tellement frappé par le suicide des jeunes. Ils le font pour punir leurs parents.» C'est vrai, le sujet est partout, même dans les journaux. Ce serait la première cause de décès des 20-35 ans: 250 000 personnes mettent fin chaque année à leur vie... Nous croisons un couple de vieux à petit chien, museau écrasé. Un chien en laisse en Chine, c'est révolutionnaire! «Cela comble le vide affectif, souligne Huo. L'absence d'enfant ou de frères et soeurs.» Sourires polis, jappements. Nous voilà chez lui.
le divan Dans la pièce sombre et sobre, réservée aux patients, un bureau et deux chaises, dont une qui se transforme en divan. Allongé, le patient peut se concentrer sur le plafond fatigué. Sur une pile de livres, L'Homme et sa psychose de Pankow. Juste au-dessous, Le Sang de la Chine de Pierre Haski, ouvrage remarquable sur le scandale du sang contaminé par le HIV, que Pékin a voulu taire. Le sous-titre, Quand le Silence tue, inspire une question: si le Chinois ne peut faiblir face à ses parents, ne peut critiquer le régime, ni communiquer ses états d'âme à ses amis, qui sont aussi ses concurrents, vers qui se tourner?
«La psychanalyse est le seul espace où la personne peut s'exprimer librement. La morale chinoise confucéenne, qui fait son retour en force, ne permet pas de critiquer ses parents. La psychanalyse, si. Elle aide la personne à se former une nouvelle individualité.» La société chinoise adopte un mode de vie matérialiste à l'occidentale, non sans dégâts pour les individus. «Il va donc bien falloir qu'on assimile aussi les remèdes occidentaux, comme la psychanalyse.»
Mais les mentalités traditionnelles se montrent réfractaires et incrédules. Et puis il y a la langue. Comment traduire Freud ou Lacan en Chinois? Comment transposer en idéogrammes les différences entre énoncé et énonciation? Entre déni et dénégation? C'est ici que la foi de Huo Datong renverse les montagnes: «Mes élèves ont dû apprendre le français, et tout traduire. Nous allons publier bientôt tout Lacan en chinois.»
Du coup, la psychanalyse connaît elle aussi une croissance phénoménale. «En dix ans, j'ai reçu près de 300 patients. Certains ont déjà ouvert leur cabinet.» La vie urbaine et l'embourgeoisement profitent aux psys. Identifier sa souffrance psychique suppose que l'individu admette qu'elle est en lui et qu'il ne perdra pas la face en avouant ses faiblesses existentielles. Tout cela requiert un certain niveau d'éducation - et de salaire. Près de 47% des Chinois pensent appartenir à la classe moyenne. Mais c'est un trompe-l'oeil. L'immense majorité des gens vivent en réalité avec des revenus de 20 euros à 200 euros par mois.
Amélie «poulain» Le patient de 17 heures 30 arrive, je dois partir. Dehors, l'après-midi touche à sa fin. Les courts de tennis se sont remplis. Sous les saules, au bas des balcons où pend le linge et s'échappent des effluves de cuisine, les joueurs de Mahjong, une sorte de dominos, s'attablent . «C'est le jeu idéal pour un Chinois: on joue en groupe, mais individuellement», me disait Amélie, une étudiante chinoise que je dois rejoindre justement. Elle a servi de traductrice à Jacques Chirac lors de sa visite à Chengdu en octobre 2004. «Il est vieux mais plutôt sympa...Par contre, Bernadette...» Comme beaucoup de jeunes Chinois, Amélie s'est choisi un prénom occidental pour se distinguer, c'est à la mode: «J'ai choisi le mien à cause d'Amélie Poulain. J'ai a-do-ré!»
Le taxi qui me rapproche d'elle roule à tombeau ouvert. Ten, le chauffeur, veut communiquer. Apprenant que je parle français, il lance «técolé, técolé!»(de Gaulle) et «chitané, chitané», une énigme qui se résout lorsqu'on passe devant un monument à la gloire du foot (lequel fait une entrée en force dans le pays). Ah! Zidane! Ten est fier de rouler en Volkswagen, le must en Chine. Mais ni lui ni moi ne savons dire «allemand» dans la langue de l'autre. Il opte alors pour «Heil Hitler!» afin de désigner l'origine de son véhicule en tapant, jovial, sur le volant: «Heil Hitler! Heil Hitler!». Merci pour le fou rire, je poursuis à pied.
Près du centre, un marché d'animaux domestiques: poissons, chats, chiens. Pas de doute, le «pet shop» a la cote, on promène son Shar-Pei la tête haute. Un peu plus loin, Chen tient une boutique de thé. La quarantaine, il s'enorgueillit, poster à l'appui, d'avoir reçu Jiang Zemin en visite à Chengdu. Il bichonne de la théière à l'ancienne, signée de l'artiste. Il vend aussi du thé millésimé et bio. «Du 23 ans d'âge! Le préféré de Deng Xiao Ping. Ça purifie les bronches.» Et comme pour le prouver, Chen se met à chanter Carmen, et sacrément bien! A le croire, le thé aurait une autre vertu... «Good morning!», fait-il en donnant à son index une allure érectile.
ambiguÏtés Même en province, tout évolue très vite. Chengdu, huit millions d'habitants, ce ne sont plus ces rues poussiéreuses, une cuisine épicée et des réserves de pandas. Le Sichuan, centré sur la haute technologie et l'énergie, notamment atomique, attire les plus grosses firmes, souvent françaises: Alcatel, Framatome, Airbus, Areva, Carrefour, Auchan. Ce qui explique la présence d'une Alliance française où Amélie et sa copine Lidia parfont leur langue étrangère préférée. Ce soir, elles sortent dans un lieu bien singulier: le Jing Li Jie. Un quartier reconstitué de pagodes et de lanternes rouges. Un vrai décor de Tigres et Dragons. Les touristes chinois flashent tous azimuts. Où sort-on après le dîner, d'habitude? «Dans les karaokés», suppose Amélie. Avec un brin de naïveté, car le premier que nous abordons charge 3000 yuans pour l'entrée (deux mois de salaire). A ce tarif-là, c'est un bordel, pas un lieu pour jeunes filles de bonne famille. Chengdu abrite au demeurant une boîte gay et une autre lesbienne.
Allons plutôt en disco. Le MGM trône au sommet d'une grande tour du centre. Au bas de l'ascenseur, passé le tapis rouge, des miss font grimper les visiteurs. L'innocence n'est qu'apparente. Un nombre suspect de filles plus maquillées que vêtues se trémoussent. Certaines font de gentils strip-teases, avant de filer, le cul à l'air, vers les salons privés. Le DJ, à l'instar de son public, opte pour la «mangattitude», cheveux en pétards colorés, et démarche kung-fu des séries Z de Hong Kong. Une bière à la main, un curieux approche. C'est un guide tibétain. Il m'informe que «les touristes chinois adorent les trecks au Tibet. Les Chinois redécouvrent le bouddhisme. Il y a une vraie fascination pour la spiritualité.»
Il est passé minuit, deadline parental pour Amélie et Lidia. «Mon père ne me comprend pas», résume Amélie dont le papa est un homme d'affaire prospère dans l'acier. La Révolution culturelle (1966-1976) qui voulait effacer toutes les hiérarchies, a accouché d'un solide conflit de générations. Celle d'internet communique mal avec la précédente, pour qui la référence morale, c'est Confucius rattrapé par les poils après avoir été jeté aux orties.
Canton, 1300 km au sud, même éveil de l'individu, mais en plus fortuné. Marianne, une poupée de 18 ans, incarne la jeunesse de cette province, toujours un peu frondeuse. Croyez-le ou non, «j'ai appris le français toute seule, en deux ans». Un jour, elle a participé à la Star'Ac de la Francophonie en Chine, avec «la dernière danse» de Kyo. Et a reçu le premier prix, un billet pour les Francofolies de La Rochelle en juillet dernier. Depuis, elle adore Arno («même si on comprend rien»), Mickey 3D («trop cool») et Rokia Traoré.
Doc gynéco à canton Canton, 10 millions d'âmes, c'est le cheval de Troie capitaliste en Chine. La proximité des îlots coloniaux Hong Kong et Macao («l'enfer du jeu»), revenus dans l'orbite communiste en 1997 et 1999 respectivement, ont débarrassé de longue date cette région de l'orthodoxie maoïste. Le Guangdong, région la plus prospère du pays, attire le lumpenprolétariat des provinces les plus défavorisées, tandis qu'une bourgeoisie y prend ses aises. Contrairement à ses petits contemporains qui triment en vue d'un PHD aux Etats-Unis, Marianne prend son temps. «Je suis tombée très malade et j'ai interrompu mon bac.» Son père, jadis gros entrepreneur, a tout plaqué pour s'occuper de sa fille. Avec sa femme, il a opté pour un cossu pavillon de banlieue et une reconversion professionnelle: l'archéologie chinoise, les arrangements floraux, le thé.
Changer de vie, prendre soin de ses proches, tout cela est inspiré au père de Marianne par son frère, un vénérable maître de taï-chi qui officie tous les matins dans le vénérable parc Yuexiu Gonguan. A 61 ans Heng Renjun a la souplesse d'un nourrisson. Vigoureuse poignée de main, regard franc. Il donne envie de boire du jing seng. Heng Renjun a commencé à l'aube. Un groupe de convalescents suit ses gestes harmonieux sous les grands saules jalonnés d'étangs et de pagodes. Maître Heng est taoïste et philanthrope. Mais pas désintéressé: on le voit partout sur des affiches pour la médecine traditionnelle. China Mobile lui a même collé un fausse barbe pour renforcer sa vénérable apparence.
Marianne reçoit un SMS: «55555» C'est un code. En Chinois, 5 se prononce «wo», 55555 exprime un long sanglot. «Ma copine Noémie est très triste.» Une peine de coeur, c'est l'âge. L'éveil aux premières amours n'est pas simple. Ici, l'amour pour l'enfant unique et le chantage affectif étouffent les ados. «Alors ils chattent sur le net. Pour contourner les logiciels d'Etat qui effacent automatiquement les mots interdits comme faire l'amour, s'abrègent en ML, «make love». L'homme qui nous parle, sous couvert d'anonymat, n'est autre que le «Doc Gynéco» du coin. Il avale ristretto sur ristretto, car le café est très en vogue dans la bourgeoisie chinoise. Notre Mister X, 36 ans, a reçu en janvier un mandat de la Municipalité de Canton: animer une émission sur la sexualité des ados, diffusée le samedi en prime time sur Youth TV. Ça s'appelle La Pomme Verte. Succès immédiat.
rebelles «Côté sexe, la morale chinoise a engendré des générations de libidos refoulées. Il n'y a pas eu de libération sexuelle ici. Avec l'internet et l'absence de dialogue entre génération, les ados essaient tout ce qu'ils voient, poursuit l'animateur, et les parents regardent La Pomme Verte eux aussi». Durant l'émission, le public se confie par téléphone. Mister X répond. La plupart des questions portent sur les filles mères qui se suicident, et la contraception. «Pour le reste la Chine échappe encore au porno hard, ça reste assez fleur bleue.»
Les jeux violents en ligne le sont moins. Dans ce cybercafé malfamé près de la rivière Perle, l'étranger n'est pas le bienvenu. Univers manga, underground glacial. Des marches en fer conduisent vers une bouche sombre à l'étage. C'est là que joue Wilson avec une trentaine de complices. Il n'a pas 16 ans et ponctue ses gestes de petits cris aigus. Il tourne vers moi des yeux rougis. Un gardien du lieu, petite frappe tatouée, ne me quitte pas du regard. Un instant d'inattention mis à profit:
- Tu joues à quoi?
- Un jeu de massacre entre Chinois et Coréens.
- Je peux te prendre en photo? (il regarde son copain comme pour demander).
- Si tu veux...
Si le flash était parti, les choses auraient mal tourné. Les propriétaires de cybercafés ont l'interdiction de faire entrer les mineurs qui sèchent l'école, qui jouent jour et nuit. Mais ça rapporte, alors on ferme les yeux. Avec des conséquences dramatiques. Un cybercafé vient de brûler à Canton. Le propriétaire avait bouclé les gosses à l'intérieur pour faire croire que l'établissement était fermé. Ils sont tous morts.
La figure du rebelle est en vogue. Le mauvais garçon affiche ses attributs claniques, pleins de dragons. Des graines de triades (mafias chinoises). La criminalité serait en augmentation, mais chut, comme le suicide et les mauvaises nouvelles, le pouvoir veut le taire. Les chauffeurs de taxis conduisent protégés dans des cages en fer ou en plexi renforcé. Petits larcins, effets induits de l'injustice sociale.
Etre rebelle, c'est aussi afficher une image anti-conformiste. L'affolante actrice Bai Ling, originaire du Sichuan, a eu cette phrase définitive: «Il y a huit filles en moi. L'une est lesbienne, l'autre bisexuelle et le reste n'est qu'une succession de surprises...». La prude société chinoise veut mettre cela sur le compte de la contagion hollywoodienne: Bai Ling a une green card. Mais les magazines osés de Canton emboîtent le pas. Dans leur clip, deux chanteuses s'embrassent langoureusement. Et ça passe à la télé.
Marianne est une mordue de Han Han, 22 ans, coqueluche de toute une génération déboussolée. Depuis cinq ans, le ténébreux, un rien poseur, aligne les best-sellers. Il dénonce le système éducatif qu'il accuse de censure et la compétition absurde imposée aux jeunes. Han Han s'enorgueillit - comme Marianne - de ne pas avoir de bac alors que son dernier roman est même paru en français chez Lattès (Les Trois Portes). Nouveau riche, il fait exploser la libido des filles et les radars routiers dans ses bolides de course.
D'autres critiquent le système éducatif de l'intérieur. Confidentiellement bien sûr. Il fait très chaud cet après-midi sur le magnifique site de l'Université Sun Ya Tsen, fondée en 1924. Un chat obèse traverse l'allée. «Toujours vivant», songe-t-on. «Celui-là est intouchable, c'est le descendant des chats d'un des premiers professeurs du campus, un homme à l'esprit universel, un humaniste, explique James. Rien à voir avec les profs d'aujourd'hui.» James aime le néo-réalisme italien, Jim Jarmusch et le rock. A l'âge de la révolte, il vit mal l'obsession utilitariste des autorités, qui poussent les branches scientifiques. «Ça donne des générations d'idiots qui n'ont aucune idée de l'histoire et des questions sociales.» Dans les ruelles crasseuses des foyers d'étudiants, où empestent l'urine et le poisson frit, une autre Chine s'éveille, qui transgresse les tabous sexuels, lit la presse censurée et rêve d'ailleurs.
Tan, lui, cultive son jardin. Cet original aime bien qu'on lui foute la paix. «Ça fait 30 ans qu'il est comme ça», confie un de ses potes. Tan a ouvert un bar loungy dans le nouveau quartier d'affaires de Canton. Il aime les paysages provençaux, collectionne les Opinel et les bouteilles SIGG. Il arbore aussi une longue tresse qui finit dans le pantalon. «Sa petite queue», rigolent ses amis. Ce soir, comme tous les soirs, Tan déguste les têtes de canards au piment en écoutant du jazz. Ni Dieu ni maître: chez Tan, c'est les copains d'abord.
«born again» Et pourtant Dieu, en Chine, est aussi contestataire. Un avion pour Shanghai, un atterrissage à Pudong. C'est là que vivent John et Sarah, convertis de longue date aux idées évangéliques. Sarah porte une croix discrète autour du cou et les yeux de John expriment une compassion inhabituelle en Chine. Ces «born again» habitent un complexe spacieux, gardé par une police privée. Quatre pièces, une bibliothèque, des instruments classiques, deux enfants à l'école bilingue chinois-anglais. Au-dehors, de vastes allées, des malls, des enseignes anglo-saxonnes, un way of life calqué sur l'Oncle Sam. L'esprit évangélique progresse à pas de géant: ils seraient 100 millions en Chine. Officiellement, John travaille dans une boîte high-tech. Mais sa vraie mission, c'est d'évangéliser. D'ailleurs, son patron, un converti lui aussi, «n'embauche presque que des chrétiens».
Ce soir, John et Sarah sortent manger avec trois couples d'amis, tous «born again». Leur cabriolet s'engage sur les immenses avenues. La nuit tombe, les enseignes s'illuminent: KFC, Lavazza, Lenovo (géant chinois qui a racheté IBM fin 2004) et enfin l'ombre du Legend, un complexe de restaurants. A l'intérieur, passée la cour, un arbre fontaine en silicone bleu voisine le bar à vin «La Vie en Rose». Le restaurant choisi est nippo-coréen, très «Asia-fusion». Plancher en teck, lampions japonais, dragons chinois... Avant de manger, nos amis font la prière en se tenant la main. Ils remercient Dieu pour le repas, la santé et prient pour leurs proches, ainsi que pour l'auteur de ces lignes. Amen!
Il y a là Wayne, 43 ans et sa femme Elisabeth, 41 ans, rentrés l'an dernier des USA où ils ont passés 18 ans après un PHD. Ces «returnees» sont si nombreux qu'on les a affublé d'un surnom: les «hai-kwe» (gens-de-retour-de-l'océan). Revenir n'est pas simple. «La solitude est un grand problème dans nos villes, estime Sarah. Les gens ne connaissent plus leurs voisins.» Hungdah, un Chinois de Malaisie, renchérit: «Les jeunes se sentent vides dans leurs têtes. Les parents les poussent à être les meilleurs en tout. Les suicides, ça vient de là».
Wendy, une ex-journaliste de télé, en a contre l'émancipation des femmes. «Le taux de divorce à Shanghai avoisine celui de New York. Au début, divorcer était un progrès, un droit de l'Homme. Mais ça va trop loin. Les gens se marient et divorcent aussitôt.» Elle ajoute sans rire: «Les femmes ne se saluent plus en demandant "Est-ce que tu as mangé?" (traduction du bonjour chinois), mais "Est-ce que tu as divorcé?". Autrement dit, es-tu émancipée?».
Alors les propos de Yang Li, rencontrée à Chongqing, reviennent en mémoire. Une femme magnifique, vêtue de grandes marques, mais surtout une de ces Chinoises qui conquièrent leur indépendance. «Je suis très intelligente, pourquoi devrais-je rester chez moi et m'occuper de mon enfant?», s'indignait cette journaliste du grand magazine féminin de Chongqing. A longueur d'articles, Yang Li transmet ses convictions à ses lectrices: «Les hommes doivent comprendre que nous sommes égaux». Avec succès. Voici peu, une femme est venue lui dire: «Grâce à vous, j'ai enfin trouvé le courage de divorcer.»
école trop chÈre «Il y a dix ans, la cosmétique était mal vue, rappelle Wendy. La première élection de Miss China en 1996 a tout changé». Dans les clips, les films, les vitrines et bien sûr dans le tout nouveau Vogue Chine pas de doute: la coupe garçonne et l'uniforme, jadis canon de la beauté féminine, sont passés de mode. L'ère est au wonderbra. La femme de l'année 2005, est femme jusqu'au bout des seins... On débarrasse le canard laqué et pour parler de l'enfant unique autour d'un dernier verre, on ira chez Wayne.
«En fait, la plupart des femmes ne veulent qu'un enfant, poursuit Wendy. L'école coûte cher. Cela dit, les familles bourgeoises aiment avoir plusieurs enfants comme un signe de pouvoir. Pour contourner la loi, elles n'enregistrent même plus le second. Il reçoit une instruction privée à domicile. Plus tard, on l'enverra en Occident.» L'enfant unique de la soirée, celui d'Elisabeth et Wayne, du haut de ses 3 ans, fait un boucan du diable sur le piano et avec son gong. Mais personne ne bronche. On ne contrarie pas le petit empereur.
Tôt le lendemain, expédition pour aller chez une peintre célèbre, issue d'une grande famille de Shanghai. Les employés se serrent dans le métro, rapide, moderne et propre. Ici et dans toute la ville, il est interdit de cracher, ordre de la municipalité. La porte de la rame se referme et aussitôt, les haut-parleurs grésillent:» Il est interdit de vendre des journaux, des bonbons ou de mendier dans le métro. Nous devons tous nous mobiliser contre ça!» Les habitués n'écoutent même plus. Un écran plasma présente le voyage de deux routards chinois en Thaïlande. Ah! Le curry vert! Ah le sable fin! Le tourisme individuel se développe à grande vitesse. On ne verra pas la fin du spot, l'écran est désormais obstrué par les passagers. Mais le message est limpide: la révolution personnelle est en marche, pour l'instant encore tolérée par le régime. Mais qu'adviendra-t-il de ces millions de citadins conscients de leur petite personne si le milliard de paysans se réveille et vient réclamer sa part du miracle?
Nos amis préfèrent écarter la question. Nous voilà dans le quartier de l'ex-concession française. Des rues bordées de platanes, ici ou là quelques vestiges d'architecture coloniale entre l'avenue du Maréchal Joffre et celle du Maréchal... Pétain. Un ami nous a rejoints pour faire le dernier bout en voiture. Il écoute des chants évangéliques chinois sur des mélodies cosaques (eh oui!) et gare sa voiture dans un de ces quartiers où l'on verrait bien l'infâme Mitsuhirato du Lotus Bleu déboucher au coin de la rue. Au second d'une coquette villa, la peintre Gaolin sourit. Cinquante ans, une coupe à la Sagan tenue par un sixtus fauve laqué, des escarpins argentés.
peintre de dieu Ses toiles sont étonnantes, la technique improvisée. «Il y a quatre ans, Dieu m'a dit: "Peins!" Alors je peins.» Gaolin confie avoir longtemps vécu une existence morne auprès d'un mari mondain. «Une vie de représentation, de privilégiée, mais je n'étais pas heureuse. J'ai fait une dépression. J'ai voulu me suicider.» Mais sa famille, des musiciens établis aux Etats-Unis, l'a soutenue. «Je n'avais jamais cru en Dieu. Quand ma soeur m'en parlait, je raccrochais. Mais mon baptême évangélique a changé ma vie.»
Envie d'une cigarette, mais il faut aller dans le jardin d'hiver. Tout le monde a arrêté de fumer à Shanghai. Sur la véranda, un arsenal de pinceaux et sa collection de cactus nains. «Je suis une artiste qui ne se reconnaît pas. Je ne suis que la servante de Dieu», poursuit-elle. D'ailleurs ses peintures ne portent pas de titre. C'est La Peinture de l'Inconscient, titre de son book. La presse chic adore!
Nous sortons, il va pleuvoir. Aux carrefours, les deux roues se massent en essaims sous un ciel noir. Dans la voiture, les cosaques chinois ont repris leur rengaine. Nous passons par le quartier taïwanais (ils sont un million en Chine), puis japonais. Ce qui frappe, c'est la qualité des voitures. Comme s'il n'y avait pas de classe ouvrière sur la route. A Shanghai, c'est le vélo ou l'Audi Quattro, noire si possible, à crédit s'il faut, si l'on peut. C'est peut-être le grand bond en avant, mais chacun pour soi. |
«Je suis tellement frappé par le suicide des jeunes en Chine. Ils le font pour punir leurs parents.» Huo Datong, premier psychanalyste de Chine
«Les touristes chinois adorent le Tibet.
Ils redécouvrent le bouddhisme et ont
une vraie fascination pour la spiritualité.»
Un guide tibétain dans une disco, à Chengdu
«Il y a huit filles en moi. L'une est lesbienne, l'autre bisexuelle et le reste n'est qu'une succession de surprises...»
Bai Ling, actrice chinoise
environnement
Alors que chacun aspire à une voiture, une sensibilité écologique apparaît. A l'Institut pour l'environnement de l'Université Tongji (Shanghai), on ne jure que par «la voiture propre». Il y a urgence. Car «la Chine pollue dix fois plus par unité produite que la moyenne mondiale», reconnaît le vice-ministre de l'Environnement Pan Yue. Sur les dix villes les plus polluées de la planète, neuf sont chinoises. Les maladies respiratoires, première cause de mortalité, sont deux fois plus élevées qu'ailleurs. Sur 5,5 milliards de tonnes de déchets par an, 70% sont enfouis ou en décharge.
trop de vieux, trop de mâles
Dans les années 70, un couple chinois avait 5,8 enfants. Avec la politique de l'enfant unique, on est tombé à 1,8. Cela, ajouté à une vie plus longue et une retraite précoce (55 ans les femmes, 60 ans les hommes) prépare à la Chine une bombe démographique à retardement. En 2020, les plus de 65 ans seront 265 millions et dix ans plus tard, il n'y aura plus que deux actifs pour un retraité, alors qu'à ce jour, seuls 20% des travailleurs sont couverts par une assurance médicale et une retraite. La mobilité exigée par le marché du travail et les nouveaux modes de vie laissent les vieux toujours plus seuls. Dans les villes, on recense 30% de «nids vides» (personne âgée vivant seule).
L'autre face de la bombe démographique, c'est le manque de femmes. Pour 100 filles, la Chine donne naissance à 117 garçons (130 dans les campagnes). A cause de l'enfant unique, pour être sûrs d'avoir un fils, bien des couples ont tué leurs filles jusqu'à obtenir un mâle. L'apparition de l'échographie a fait reculer l'infanticide et augmenter l'avortement. Mais à ce jour, 17% des hommes ne trouveront pas de femmes. D'où un immense trafic d'épouses. Des jeunes femmes sont enlevées ou achetées par des trafiquants qui les droguent, les violent et les revendent pour 500 dollars environ aux communautés rurales, parfois plusieurs fois. A ces «reproductrices», on coupe les tendons des pieds et des chevilles.
En 2000, 110 000 femmes otages (et 13000 enfants) ont été libérés par les autorités, qui reconnaissent que ce n'est qu'une infime partie du trafic.
La réponse officielle est pragmatique. On accepte désormais un second enfant chez les 800 millions de paysans. Et selon Liu Kang, haut responsable au Ministère du travail et de la Sécurité sociale, qui s'exprimait au dernier World Economic Forum en Chine, les gens devront travailler au moins dix ans de plus. Mais y aura-t-il du travail pour tous alors que le taux de chômage des jeunes avoisine les 10%? |
Huo datong Premier psychanalyste de Chine.
A l'occidentale Mariage en robe blanche ou profil de rebelle en support publicitaire. L'individu chinois s'éveille en pleine mondialisation. Désireux d'affirmer son identité personnelle, il observe et imite toujours mieux le modèle occidental.
«divan» Huo Datong dans son cabinet de «psy» chez lui à Chengdu. Il a déjà reçu près de 300 patients en dix ans.
chien-chien En avoir était jadis interdit. Désormais, c'est très en vogue. «Cela comble aussi parfois un vide affectif», estime le psychanalyste.
Chen Il vend du thé millésimé et «bio». Et pour vanter les mérites de son «23 ans d'âge», il chante Carmen.
Marianne Elle a gagné la Star'Ac francophone de Chine.
Heng renjun Maître de taï-chi, il aide les malades et vend son image à China Mobile.
Wilson Il joue à des jeux de massacre sino-coréens et n'a pas 16 ans. Le cybercafé malfamé qui l'a laissé rentrer prend des risques.
sex-toys Emergence brutale du marché du sexe (ici à Shenzhen) dans «une société de libido refoulée», estime le Doc Gynéco de Canton.
personnel Dans un quartier animé de Chengdu, l'individu prend forme.
Les terrasses Elles ont fait leur apparition et un certain hédonisme se développe.
gaolin «Dieu m'a dit "Peins!" Alors je peins», dit la célèbre artiste devenue «born again».
Yang Li Journaliste pour un magazine de Chongqing, elle veut émanciper les femmes.
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