L'Hebdo;
2008-09-04 Californie La révolution verte
A contre-pied des clichés sur les Etats-Unis, la Californie veut devenir un modèle mondial en matière d'écologie. Cet Etat multiplie depuis quelques années les initiatives privées et publiques de lutte pour l'environnement.
REPORTAGE EN CALIFORNIE
MARIA PIA MASCARO
Vintage Dairy, une immense ferme laitière à Riverdale, au cÅ“ur de Central Valley en Californie, ne se distingue a priori pas de ses voisines. De la route, seules sont visibles les longues étables « ouvertes », sans mur, ainsi que la laiterie centrale, situées dans un paysage aride et désolé. En mars pourtant, Vintage Dairy est devenue le premier producteur de méthane fabriqué à partir du fumier de ses vaches à avoir décroché un contrat avec un fournisseur public d'électricité, en l'occurrence Pacific Gas and Electric Company (PG&E), l'un des trois principaux en Californie.
L'installation est d'une grande simplicité: le lisier et le fumier sont récupérés grâce à des filets d'eau qui arrosent le sol de l'étable en permanence. Les effluents sont ensuite stockés dans un réservoir d'une surface égale à cinq stades de football et profond d'une douzaine de mètres. «Ce lagon, un «digesteur» en jargon technique, est recouvert d'une bâche étanche pour piéger les gaz qui se dégagent des déchets», explique David Gorshe, l'ingénieur agricole du domaine.
Le procédé de méthanisation se fait en quarante jours. Le biogaz produit est ensuite affiné en méthane pur dans une unité de filtrage et de compression attenante, avant d'être injecté dans le pipeline de PG&E. Sa proximité, à 100 mètres de la ferme, a facilité les négociations avec PG&E. Les 2500 bovins alimentent déjà 1200 foyers en électricité.
La réussite de Vintage Dairy, propriété de la compagnie BioEnergy Solutions, fondée par David Albers, fait des émules. Son voisin, qui possède 6500 têtes de bétail, s'est joint au projet, ce qui portera à plus de 2500 le nombre de foyers alimentés. Le principe de la combustion de déchets organiques n'est pas neuf. Il a été abondamment testé dans plusieurs pays européens et ailleurs aux Etats-Unis, mais à des échelles limitées, car longtemps considéré comme trop onéreux pour la quantité d'énergie produite.
Ambition. La raison pour laquelle PG&E s'est engagée dans ce projet tient à une seule et unique raison. Depuis 2002, la Californie s'est dotée d'un ambitieux programme de promotion des énergies renouvelables. Il impose aux fournisseurs d'électricité d'inclure dans leur portefeuille 20% d'énergies de ce type d'ici à 2010, 33% d'ici à 2020. Plutôt que de se limiter aux seules énergies solaire et éolienne, qui ont fait leurs preuves, les compagnies ont décidé d'investir tous azimuts.
«Nous investissons dans la biomasse, la géothermie, l'éolien, le solaire et même l'énergie des vagues», explique Jennifer Zerwer, porte-parole de PG&E, dont 13% de l'électricité proviennent d'énergies renouvelables. Elle affirme que l'objectif des 20% en 2010 sera atteint. «Nous avons déjà signé les contrats nécessaires.» Avec un cheptel de 18 millions de bestiaux, le biogaz pourrait constituer une part importante de l'électricité produite en Californie.
Californie à la pointe. Connue pour son rôle de pionnier dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre, la Californie est une nouvelle fois à la pointe aux Etats-Unis dans le domaine de la protection de l'environnement sous l'impulsion d'un législatif démocrate progressiste. Initialement résistant, le gouverneur de l'Etat, Arnold Schwarzenegger, a embrassé à son tour cette révolution verte, multipliant les initiatives pour inciter les Californiens à modifier leur mode de vie: allégement d'impôt à l'achat d'une voiture électrique ou à l'installation de panneaux solaires sur leur toit, idem pour les entreprises qui investissent dans le solaire. En avril 2008, Schwarzenegger lançait un défi à George W. Bush: «Je propose au président de reconnaître que nous avons un problème de changement climatique et la responsabilité de s'y attaquer. Je veux voir le gouvernement fédéral suivre ce que la plupart des Etats importants ont fait à ce sujet.»
L'engouement pour ces nouvelles technologies, les clean tech, est très palpable dans Silicon Valley. Des dizaines d'anciens entrepreneurs du net s'y reconvertissent, non seulement par conviction écologique, mais parce qu'ils considèrent le secteur comme la nouvelle poule aux Å“ufs d'or. Les investisseurs en capital-risque (venture capitalists), qui vivaient le boom de l'internet dans les années 90, suivent le mouvement et diversifient leur portefeuille en l'ouvrant aux technologies propres.
«Il y a une convergence de facteurs, à commencer par le consensus général sur les dangers du réchauffement climatique, couplé à la hausse du prix du pétrole et le succès d'entreprises vertes, notamment dans le solaire, qui ont réussi leur offre publique d'achat», explique Erik Straser, investisseur chez Mohr Davidow Ventures. Sa firme, active dans le biomédical et l'informatique, s'est ouverte aux clean tech. Il ne donne pas de chiffres précis, sinon qu'il gère un fonds total de 2 milliards de dollars. «Nous investissons dans le solaire, les combustibles bio, les transports, le stockage de l'énergie, la capture des émissions de charbon et l'eau. Nous ne manquons pas d'argent, mais d'entrepreneurs», poursuit-il. Les investissements ont réellement décollé en 2005. Au deuxième trimestre 2008, ils s'élevaient à 880 millions de dollars, contre 340 millions à la même période en 2007. «Pour l'instant, seul le solaire est rentable, mais nous tablons sur des retours importants dans d'autres domaines», assure Erik Straser.
Pile à combustible. PolyFuel est l'une des heureuses bénéficiaires de la manne des investisseurs. Cette entreprise basée à Mountain View dans la Valley, née d'un projet lancé par l'Université de Stanford en 1999, et qui travaille sur la mise au point d'une pile à combustible à base de méthanol, est parvenue à lever 70 millions de dollars. «Le financement a été un vrai défi», commente Jim Balcom, son président. S'il se garde de tout triomphe, on le sent extatique.
PolyFuel vient de franchir une étape critique en mettant au point une membrane polymère qui a passé avec succès la barre des 5000 heures de durabilité. Fort de cette réussite, un projet-pilote vient d'être lancé avec Lenovo, le fabricant d'ordinateurs chinois. «La pilepilote offre une autonomie de dix heures avec recharge immédiate, soit près du triple d'une batterie standard», explique Jim Balcom.
Si le pilote s'avère fructueux, PolyFuel espère commercialiser sa membrane d'ici à deux ans pour l'utiliser sur des ordinateurs et des téléphones portables. «Nous aurons encore besoin d'argent, car nos unités de production ne sont pas de taille pour fabriquer à grande échelle.» Jim Balcom imagine un marché sur le modèle de la puce Intel. PolyFuel fournirait la membrane; les fabricants d'instruments électroniques l'incorporeraient à leurs batteries.
Non loin de là, Serious Materials, compagnie spécialisée dans les matériaux de construction écologiques, vient, elle aussi, de toucher le jackpot. L'un de ses produits phare, un matériau de cloison particulièrement propre et excellent isolant thermique, baptisé EcoRock, sera fabriqué dès l'automne à Lysander, dans l'Etat de New York. Trois autres usines devraient voir le jour en Californie et au Colorado.
«L'EcoRock se distingue des plâtres traditionnels, car sa fabrication ne nécessite pas de cuisson, la phase la plus polluante du processus, explique Steve Weiss, vice-président du marketing. Parce qu'elles sont propres, nos usines peuvent trouver place au cÅ“ur des villes», ajoute-t-il. L'homme a de quoi jubiler à l'heure où le Gouvernement californien planche sur de nouvelles régulations sur les matériaux de construction.
«Nous n'avons pas attendu les mesures gouvernementales pour agir», commente Steve Weiss, convaincu que les changements de comportement ne peuvent passer que par l'éducation du public. «Nous obtiendrons plus en faisant prendre conscience aux gens des économies d'énergie qu'ils réaliseront en utilisant de meilleurs matériaux.» Considérée comme l'une des start-up les plus performantes dans le domaine, Serious Materials a levé 50 millions de dollars en capital-risque.
Ratages. L'engouement de la Valley pour les clean tech ne va pas sans ratage. «L'enthousiasme pour l'éthanol à base de maïs a été une erreur», reconnaît Hale Boggs, partenaire de la firme Manatt Phelps & Philips. Et Climos, présentée parfois comme un apprenti sorcier, planche depuis plusieurs années sur un projet de fertilisation des océans pour augmenter la capacité d'absorption du CO2 des phytoplanctons. L'idée: injecter du fer, un élément nutritif essentiel au développement des phytoplanctons, dans les fonds marins.
Ce projet s'est heurté à un concert de critiques, mobilisant la Convention de Londres, l'organe international chargé de la prévention de la pollution des mers. Une nouvelle réunion des pays membres est prévue en octobre pour décider de l'octroi d'un permis à la firme californienne, installée dans un loft donnant sur South Park à San Francisco, lieu mythique de l'explosion des «point. com» dans les années 90.
«Je comprends les réticences à notre projet, mais, si l'on n'autorise pas la recherche, nous ne saurons jamais s'il est fondé ou non», explique Dan Whaley, directeur de Climos. Il espère pouvoir mener une expérience-pilote sur 200 kilomètres carrés d'océan. Mais sans l'accord de la Convention, il sait son projet condamné. Une entreprise concurrente, Planktos, a déjà mis la clé sous le paillasson au début de l'année, faute d'avoir pu mener une étude d'envergure pourtant moins grande.
Ces régulations excessives irritent Roger Bédard, spécialiste de l'énergie des océans à l'Institut de recherche de l'énergie électrique à Palo Alto. «Nous devons obtenir le feu vert de plus de 20 agences avant de pouvoir démarrer le moindre projet de centrale à partir des vagues, ce qui se traduit en années, alors que n'importe quelle centrale à charbon décroche son permis en six mois.» Il en veut surtout à la myriade d'associations écologiques qui s'opposent «systématiquement» à tous les projets. «Elles ont même une association pour la défense d'une espèce spécifique de baleines.»
Auteur d'une étude de faisabilité sur l'énergie des vagues, Bédard est convaincu que les Etats-Unis peuvent tirer 10% de leur électricité de cette ressource encore inexploitée. Seul projet existant: celui de la marine militaire au large des côtes du New Jersey. PG&E, après des années de pourparlers, vient de signer un contrat avec l'entreprise canadienne Finavera qui doit construire une usine-pilote à Eureka, au nord de la Californie, d'ici à la fin de l'année.
Les associations écologistes rejettent les critiques de Bédard. «Nous faisons tout pour trouver des solutions écologiquement compatibles», explique Ralph Cavanagh, directeur du programme Energie au Natural Resources Defense Council, une association écologique nationale. Il en veut pour preuve l'opposition des principaux groupes écolos à une proposition de loi d'une association plus radicale exigeant que 50% de l'électricité californienne proviennent de sources d'énergies renouvelables dès 2020. «Nous ne voulons pas mettre en danger le processus actuel qui marche bien», poursuit Cavanagh.
Mais il reconnaît que des divergences subsistent. La transmission de l'électricité produite par les énergies renouvelables, dont les usines sont souvent situées loin des centres urbains, est un casse-tête. «Nous nous engageons à trouver les meilleures routes possibles», affirme Cavanagh.
A en croire les principaux acteurs du secteur, la Californie servira de modèle au reste du pays. Selon Cleantech Network, les Etats-Unis ont déjà dépassé l'Europe en matière d'investissement dans les technologies vertes, et ce, malgré un départ tardif. Au 3e trimestre de 2007, ils étaient trois fois supérieurs aux investissements européens. Même Roger Bédard acquiesce. «Ce pays réagit particulièrement bien en situation de crise; s'il y a une vraie crise, il y aura un vrai boom».
ÉOLIENNES EN CALIFORNIE L'Etat se diversifie toujours plus dans les énergies renouvelables.
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«Le président doit admettre que nous avons un problème.»
Arnold Schwarzenegger
danny moloshok rdb/reuters
INNOVATIONS
De nouvelles techonologies écologiques
1 Biogaz L'entreprise Vintage Dairy, une immense ferme laitière au cÅ“ur de Central Valley, est le premier producteur de méthane fabriqué à partir du fumier de vaches à signer un contrat avec un fournisseur public d'électricité.
2 Pile énergétique La société PolyFuel basée à Mountain View, travaille à la mise au point d'une pile à combustible à base de méthanol. Elle vient de mettre au point un polymère qui a passé la barre des 5000 heures de durabilité.
3 Isolation La compagnie Serious Materials établie non loin de PolyFuel, s'est spécialisée dans la construction. L'un de ses produits phare, EcoRock, est un matériau de cloison propre qui est aussi un excellent isolant thermique.
PHOTOS MARIA PIAMASCARO
«NOUS N'AVONS PAS ATTENDU LES MESURES GOUVERNEMENTALES POUR AGIR.»
Steve Weiss, cadre supérieur à Serious Materials
LA CALIFORNIE EN CHIFFRES
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C'est la baisse d'émissions de gaz à effet de serre que s'est fixée la Californie à l'horizon 2020. Septième puissance économique du monde, l'Etat demeure,il est vrai, le12e plus gros Emetteurde CO2 du monde. Mais les choses évoluent rapidement. La Californie a imposé des normes très strictes pour les nouveaux véhicules. Et, en 006, Le ministre de la Justice de Californie a déposé une plainte contre les plus grands fabricants automobiles pour atteinte à la santé publique.Impensable, il y cinq ans.
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Mégawatts de capacité d'énergies renouvelables.C'est ce que se proposent de produire d'ici à 2012 des responsables de la firme Google à travers deux sociétés californiennes - l'une spécialisée dans le solaire, l'autre dans l'éolien. Aterme, Google envisage la production d'un gigawatt d'énergie verte, moins chèreque le charbon, soit l'équivalent de la consommation de la ville de San Francisco. D'innombrables projets liés à l'énergie solaire bourgeonnent dans tout l'Etat de Californie.
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