Tous les matins et soirs, pendant la semaine, les autoroutes reliant les trois pays voisins du grand-duché sont engorgées. Le moindre accident cause d’interminables bouchons, quand ce n’est pas le mauvais temps qui paralyse le réseau: il n’est pas rare que, en hiver, un nombre élevé de salariés rejoignent leur bureau avec un retard conséquent.
Le phénomène frontalier n’est pas tout à fait étranger à la saturation des voies de circulation automobile. Pourtant, le grand-duché est bien content de bénéficier de cette maind’œuvre non résidente, sans laquelle l’économie n’aurait pas connu, pendant des années, un taux de croissance à faire pâlir d’envie la plupart des pays européens. Ce dynamisme se reflète aussi en matière d’emploi: les frontaliers occupaient, jusqu’au début de la crise économique, près de deux tiers des postes nouvellement créés. Tandis qu’en Suisse, le nombre de frontaliers augmentait en moyenne de plus d’un quart ces cinq dernières années, la hausse était de près d’un tiers au Luxembourg. Fin 2009, le chiffre total y reculait, certes pour la première fois depuis bien longtemps, mais les plus de 144 000 frontaliers entrant au 31 décembre représentaient tout de même 41% de l’emploi intérieur grand-ducal (voir tableau)!
Frappés par la crise. Pour le moment, ce sont eux qui sont le plus frappés par la crise économique: d’une part, ils sont proportionnellement plus nombreux que les résidents à travailler dans le secteur privé, ne disposant pas d’une sécurité de l’emploi à l’instar des nombreux fonctionnaires luxembourgeois; d’autre part, ils fournissent un contingent plus important de travailleurs intérimaires, d’ordinaire les premiers touchés par la réduction des effectifs dans les entreprises. Les chiffres exacts des frontaliers ayant perdu leur emploi au grand-duché font défaut, pour la simple raison que ceux-ci n’apparaissent plus dans les statistiques nationales lorsqu’ils vont pointer dans leur pays de résidence. Le syndicat chrétien LCGB estime que 22 000 frontaliers ont perdu leur travail en 2009, nombre incluant les personnes sous contrat intérimaire. Ce flou statistique arrange bien la classe politique luxembourgeoise, car il sert à désamorcer un sujet qui pourrait se révéler explosif: fin décembre, le taux de chômage au grand-duché se situait au-dessus des 6%, un chiffre élevé pour un pays qui était habitué à voir ce taux varier, il y a quelques années encore, entre 2% et 3%.
Si, en Suisse, le débat sur les frontaliers a pris une tournure assez vive l’an dernier, au Luxembourg, il est mis quelque peu en sourdine. Il y eut certes quelques escarmouches au cours de la campagne précédant les élections législatives de juin 2009, mais dans l’ensemble, le ton demeure feutré. Il faut dire que personne n’a intérêt à envenimer la situation. Côté luxembourgeois, on sait que la main-d’œuvre résidente ne suffirait pas à combler tous les postes vacants: pendant la journée, les salariés nationaux sont largement en minorité lorsqu’on additionne les résidents de nationalité étrangère aux frontaliers. Dans les régions voisines, on est bien content de profiter de l’attraction du marché de l’emploi au grand-duché, d’autant que les salaires y sont plus élevés. Autour du Luxembourg, il ne manque pas de régions sinistrées, et le chômage, qui atteint déjà un taux élevé, serait encore plus important si les frontières étaient hermétiques.
La moitié des frontaliers se rendant chaque jour au grandduché viennent de France, tandis que les Belges et les Allemands représentent un quart chacun du nombre total. Au fil des années, ces «navetteurs» sont venus de toujours plus loin, provoquant une spectaculaire hausse des prix de l’immobilier dans les localités frontalières. Dans le sud de la Belgique, il a même fallu rouvrir des écoles communales dont les portes étaient closes depuis l’accélération du phénomène d’urbanisation dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Collaboration intense. L’importance des flux frontaliers a réveillé de leur torpeur les responsables politiques des régions. Sur ce plan, le grandduché a pris quelques longueurs d’avance: le nouveau gouvernement luxembourgeois, investi en été 2009, compte dans ses rangs un ministre de la Grande Région, une première en Europe. Composée de la Lorraine, de la Wallonie, de la Sarre, de la Rhénanie-Palatinat et du Luxembourg, la Grande Région est un ensemble plutôt hétéroclite mais dont les responsables exécutifs se réunissent à intervalles réguliers pour évoquer les problèmes transfrontaliers. En juillet 2009 s’est déroulé le onzième Sommet de la Grande Région sous présidence luxembourgeoise, la Sarre ayant pris le relais cette année pour mener à bien les travaux en vue du prochain sommet. Même les gouvernements des grands pays voisins commencent à comprendre l’importance des relations de voisinage: la France, qui éprouve toujours quelque peine à saisir les enjeux d’une décentralisation bien conçue, vient de signer avec le grand-duché une convention visant à créer la Commission franco-luxembourgeoise pour le renforcement de la coopération transfrontalière.
C’est encore la politique de l’emploi qui est à la base de cette prise de conscience à Paris: à quelques encablures de la frontière française, les Luxembourgeois ont entamé depuis des années la reconversion d’anciennes friches industrielles dans le bassin minier. Un gigantesque chantier occupe actuellement ce site, qui va bientôt se transformer en une zone mixte regroupant des immeubles résidentiels, des commerces et des entreprises. On s’attend à la création de milliers d’emplois, réservoir qui va forcément attirer un nombre conséquent de travailleurs frontaliers. Ce projet est suivi avec une attention soutenue en Lorraine, qui ne s’est jamais vraiment remise du déclin de son industrie.
SELON LE SYNDICAT CHRÉTIEN LCGB, 22 000 FRONTALIERS ONT PERDU LEUR TRAVAIL EN 2009.
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