C’est la volée 2008 A. Ils sont 19. Cinq filles et 14 garçons qui portent le même uniforme, polo bleu et pantalon ample. Pour devenir gendarmes, ils sont entrés au Centre de formation de la police de Genève en février. A la fin de l’année, après 1200 heures de cours, ils en ressortiront, si tout va bien, avec le brevet fédéral de policier. Un titre dispensé depuis 2004. Dorénavant, l’appellation «policier» est réservée à ceux qui ont suivi cette formation standardisée sur le plan national.
La bombe de l’Euro. L’objectif est clair, il faut revaloriser le métier. Pour l’adapter aux évolutions de la société. Mais aussi pour le rendre plus attrayant. Parce qu’il est toujours plus difficile de recruter. La Conférence des chefs des départements cantonaux de justice et police et les syndicats sont à peu près d’accord: il manque entre 1500 et 2000 policiers en Suisse, toutes catégories confondues, soit en gros 10% des effectifs qui se consacrent à la sécurité intérieure. Le PDC évalue même le manque à 3000 agents.
Les effets de la pénurie se sont accentués l’été dernier avec l’Eurofoot. Toutes les polices romandes ont mis à disposition des agents pour le Groupe de maintien de l’ordre (GMO) placé sous la direction d’un état-major intercantonal. Conçue à la fin des années 90 pour se constituer lorsque le besoin se présente, cette structure romande est un bel effort de mise en commun des ressources. Mais, avec l’Euro, les policiers de tous les cantons ont accumulé par milliers les heures supplémentaires. A Genève et Lausanne, l’affaire a tourné au conflit social.
| L’essentiel en 3 points |
• Bricolage. La Confédération n’a pas de vision globale pour la sécurité intérieure. • On recrute! Au moins 1500 policiers manquent en Suisse. Le recours au privé augmente. • Une seule police? Les Romands y réfléchissent… |
Bricolages fédéraux. Le problème n’a rien de neuf. Il a même été sur le point d’être résolu avec le programme USIS. A l’époque de la conseillère fédérale Ruth Metzler, Confédération et cantons avaient tenté de constituer un corps fédéral pour le maintien de l’ordre d’environ 1500 hommes, qui aurait fonctionné comme le GMO. Mais le projet a été enterré en 2004, sous le règne du ministre Christoph Blocher, faute d’un accord sur le financement et la mise à disposition des troupes par les cantons. Et aussi en raison des craintes que continue à inspirer tout embryon de police fédérale, dont les missions ne se limiteraient plus à la lutte contre la grande criminalité.
Si identifié soit-il, le manque de ressources pour la sécurité intérieure va encore s’aggraver. Bientôt, l’armée n’assumera plus la garde des missions diplomatiques. La police genevoise devrait trouver entre 100 et 200 agents supplémentaires d’ici au début des années 2010, si la tâche finissait par lui revenir. Alors, bien sûr, on parle de plus en plus de la privatisation de diverses tâches policières.
Dans cette logique, les Chambres devraient avaliser en décembre les bases légales pour la constitution d’une police ferroviaire privée, malgré les mises en garde pressantes des responsables de la police «publique». Avec les 2200 gardes-frontière et les 700agents de la police militaire qui recherchent de nouvelles tâches, des forces pourraient pourtant être mises à disposition pour contribuer aux missions supracantonales. Mais la réflexion confédérale sur le devenir de la sécurité publique est laissée à l’improvisation de ses différents acteurs. Avec un avantage pour l’armée qui accapare l’essentiel des débats.
Vers une sécurité commune. Du côté des francophones, ce désordre confédéral agace de plus en plus. A tel point que, en catimini, une idée fait son chemin. «Il faut bien le dire, une police romande, je trou-verais ça plutôt intelligent», lâche le socialiste Jean Studer, conseiller d’Etat neuchâtelois et président de la Conférence latine des chefs de département de justice et police. Commandant de la police neuchâteloise depuis 2005, André Duvillard ne pense pas différemment: «Je ne cesse de le répéter à l’interne. Pour moi, l’avenir de la police est supracantonal.»
Président depuis peu de la Conférence romande des commandants de police, le Jurassien Henri-Joseph Theubet imagine déjà un seul état-major pour toute la Suisse romande, avec des relais dans chacun des cantons. «Mais cela ne se fera pas sans un énorme respect des institutions actuelles.» Donc, en avançant pas à pas. Déjà, les tireurs d’élite de Genève servent pour toute la Suisse romande et les commandants réfléchissent à une unique centrale d’alarme et d’engagement.
Ce n’est qu’un début. Avec la police, la cadence de la marche peut être accélérée. En septembre, réunis dans le cadre de leur conférence, les ministres ont demandé aux commandants de leur livrer un «rapport pour un système intégré de sécurité publique» sur le plan romand. «Cette réflexion devrait être formalisée d’ici à la fin 2009», laisse espérer le Fribourgeois Pierre Nidegger, qui a présidé la Conférence romande des commandants jusqu’en septembre.
Perles rares. Si affirmée que soit la volonté réformatrice, personne n’en doute, quelques années vont passer avant la nomination du premier commandant de la police romande unifiée. Entre-temps, il faudra contenir les contre-coups de la pénurie. Avec une priorité, la formation, dont dépend la police de demain.
Sur ce seul plan, il y a déjà bien assez à faire. Le manque d’agents n’est pas prêt de se combler. Alors que les candidats se font rares, la sélection pour l’obtention du brevet fédéral devient plus sévère. «Il nous faut des gens bien dans leur tête, bien intégrés», relève Laurent Krügel, ancien commandant de la police neuchâteloise devenu coordinateur des écoles romandes de police. Les flics du futur ne sont pas faciles à dénicher: «On estime que, sur dix candidats, un seul a les qualités requises pour devenir gendarme.»
Alors, les cantons multiplient les campagnes de recrutement. Genève mène ses démarchages jusque sur MySpace ou Facebook. Et deux des aspirantes de la volée 2008 A, Jenilie et Marie, ont servi de mannequins pour des pubs qui paraissent ces jours dans la presse.
Un uniforme, quatre écoles. Vue de loin, l’introduction du brevet fédéral de police n’a l’air de rien. Elle relève pourtant d’une vaste révolution culturelle. On n’en a pas encore mesuré toutes les conséquences. Par certains aspects, le changement est très visible. Depuis quatre ans, les gendarmes de tous les cantons du pays portent le même uniforme.
Ça, à l’échelle suisse, ce n’est pas rien. Mais, pour le moment, cette uniformisation a surtout valeur de symbole. Les cantons restent jaloux des pouvoirs liés à leur souveraineté mythique.
En Suisse alémanique, la formation a tout de même été regroupée dans trois centres. Les cantons romands étaient bien partis pour faire beaucoup mieux en concentrant sur un seul site les cours de tous leurs aspirants. Mais, en 2004, le commandant vaudois Eric Lehmann a tenté de leur forcer la main en optant unilatéralement pour les installations militaires de Savatan, sur les hauteurs abruptes de Saint-Maurice. Seuls, les Valaisans se sont ralliés à cette solution. Urbains par excellence, les Genevois ne pouvaient imaginer une formation «à la montagne»… Alors, la formation des policiers romands est harmonisée, mais dispensée à Genève, à Savatan, à Fribourg et à Colombier pour les Neuchâtelois et les Jurassiens.
En 2007, ces quatre écoles ont décerné 207 brevets fédéraux. Justement, selon la norme fédérale, la dimension minimale permettant à une seule académie d’atteindre un enseignement de qualité se situe entre 200 et 300 élèves… Coordinateur des quatre écoles romandes, l’ancien commandant neuchâtelois Laurent Krügel n’en fait pas mystère: «L’école unique est inexorable.» Et Genève, qui forme une centaine de policiers par an, n’acceptera pas que cette école unique se fasse ailleurs que chez elle. A vrai dire, il n’y a que les Vaudois pour penser encore autrement. Tôt ou tard, ils devront renoncer à leur alliance avec les militaires de Savatan et envoyer les aspirants au bout du Léman. C’est la condition pour que prenne corps la police romande.
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