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Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 26.09.2012 à 14:27 |
C’est une Sophie Hunger tout sourire que l’on retrouve dans un appartement lausannois que son manager loue pour les artistes de passage. A 29 ans, la Bernoise affiche une solidité nouvelle, une assurance qu’on ne lui connaissait pas. Il faut dire que, en quelques années, elle en a parcouru du chemin – après de nombreux articles élogieux dans la presse française, elle a eu l’an dernier les honneurs du prestigieux Guardian. Même si elle répond encore parfois à demi-mot, comme embarrassée de devoir justifier chacun de ses choix, la chanteuse assume ce qu’elle est devenue, une des artistes suisses les plus en vue de ces dernières années. «Les deux premières années, j’ai eu du mal à trouver du plaisir dans mon travail, convient-elle. Pas quand je jouais, mais tout ce qu’il y avait autour me dérangeait. J’avais l’impression que je courais derrière quelque chose, que j’étais toujours en retard. Désormais, j’éprouve beaucoup de plaisir dans tout ce que je fais. Même là, en interview...» Il faut relever que Sophie Hunger existe enfin en tant que telle, c’est elle que les gens vont applaudir ou que les journalistes rencontrent, alors qu’à ses débuts on parlait d’une Cat Power ou d’une Feist helvétique, voire même d’une Norah Jones. La musicienne embraie: «Je savais, au début, que je devais faire des choses violentes avec les gens... Je savais que cette posture allait causer du mal, à moi comme aux autres, d’où quelques rencontres qui n’ont été bonnes pour personne. Mais je savais qu’il fallait que je sois très froide, afin de trouver ma place, même si parfois cela me rendait triste. Aujourd’hui, avec le recul, je suis heureuse d’avoir agi de cette manière. Je pense que, dans le cas contraire, je n’occuperais pas la même place, je n’aurais pas gagné le même respect. Mais les deux premières années, je n’étais pas très à l’aise dans ce rôle. Je le faisais en pensant à ce que je pourrais être dans cinq ans, donc aujourd’hui.» Apprentissage. Connue pour ses prestations scéniques intenses, Sophie Hunger se demande à chaque fois qu’elle entre en studio comment retranscrire sur disque l’énergie du live. Cependant, avec le temps, elle a dû se résoudre à accepter que c’est finalement impossible. «Ce sont deux genres différents. Il faut dès lors, afin de ne pas être déçue, essayer de provoquer une énergie nouvelle. J’ai compris que l’enregistrement est très technique, qu’il faut apprendre pour le maîtriser. Et le jour où on accepte que l’on a toujours quelque chose à apprendre, cela va mieux. C’est finalement comme le cinéma, il faut réaliser plusieurs films avant de devenir un bon metteur en scène.» A l’écoute de The Danger of Light, on se dit pour le coup que Sophie Hunger est très studieuse. Ce quatrième album est en effet, de loin, le plus complexe de sa discographie. «Merci de me le dire, c’est un compliment... Je le pense aussi, mais je ne peux pas le dire moi-même. J’évolue, je deviens meilleure... D’ailleurs, je ne me retrouve plus dans ce que je créais avant. J’aime essayer de nouvelles choses.» De Nina Simone à Jacques Brel. Une envie de nouveauté qu’incarne parfaitement l’histoire de ce nouvel album, produit par l’Américain Adam Samuels et enregistré entre la Suisse, la France, les Etats-Unis et le Canada. Samuels, la Bernoise l’a choisi après avoir rencontré plusieurs autres producteurs. Elle savait qu’il avait travaillé pour Joe Henry, pour John Frusciante et surtout – à plusieurs reprises – pour Daniel Lanois. Et comme elle attache beaucoup d’importance au curriculum vitae des gens («c’est peut-être un peu suisse...»), cela a éveillé son intérêt. C’est finalement à l’instinct qu’elle a choisi de collaborer avec l’Américain, après qu’il lui a dit qu’il souhaitait avant tout la voir jouer avec ses musiciens, afin de faire connaissance avec son univers et son répertoire. De cette session live, qui a eu lieu à Paris, Samuels a finalement retenu deux morceaux, qui figurent en bonus sur une édition limitée de The Danger of Light. Notamment Ne me quitte pas, reprise de Brel que Sophie Hunger interprète depuis longtemps sur scène mais qu’elle n’avait jamais enregistrée. Une chanson qui lui rappelle sa première date parisienne, en 2007 au Bataclan, en ouverture d’un concert de Stephan Eicher. «Lorsque je lui avais annoncé que je voulais jouer cette composition, mon manager m’avait déconseillé de le faire. Une réaction qui m’a étonnée. Je lui ai alors demandé pourquoi je ne pourrais pas reprendre une chanson de Nina Simone... C’est alors qu’il m’a appris que c’était un morceau de Jacques Brel, que c’était un hymne. Moi, je ne connaissais que la version de Nina Simone, j’étais sûre que c’était un titre à elle. Mais je l’ai chanté quand même. Puis j’ai vu des images de Brel et j’ai compris...»
«UNE PERSONNALITÉ UNIQUE, BEAUCOUP D’AUDACE; C’EST UNE ARTISTE SINGULIÈRE.»Adam Samuels, producteur de «The Danger of Light»
Après Paris, Los Angeles. Convaincu par ce qu’il avait entendu en France, Adam Samuels propose à Sophie Hunger de travailler avec trois musiciens américains. Et pas des moindres: Josh Klinghoffer, actuel guitariste des Red Hot Chili Peppers, qui a auparavant collaboré avec Gnarls Barkley, PJ Harvey, Beck et The Butthole Surfers. Nathaniel Walcott, pianiste et trompettiste de Bright Eyes. Et Steven Nistor, batteur que l’on peut entendre sur des disques de Sparklehorse, Martina Topley Bird et Daniel Lanois. «Quand je suis arrivée au studio, ils étaient tous là, disciplinés et prêts, se souvient la Suissesse, admirative. Ils avaient écouté les démos et savaient exactement ce qu’ils devaient faire. Nous avons commencé tout de suite à jouer et après une heure déjà nous avons pu enregistrer un premier morceau. Au total, nous avons fait dix titres, en cinq jours.» L’aventure ne s’est pas arrêtée là. De retour en Suisse, la musicienne complète ces prises avec son groupe. Perfectionniste, obsédé par les détails, Samuels peaufine les morceaux, coupant ici telle piste, rajoutant là une ligne de basse, de manière à ce que l’album prenne corps sans que l’on remarque qu’il a été façonné entre deux continents. «Faire ce disque avec Sophie a été une grande aventure, concède d’ailleurs le producteur, contacté par courriel. Elle a une personnalité unique, beaucoup d’audace, et c’est ce que j’ai voulu capturer sur l’album. C’est une artiste singulière, travailler avec elle fut un réel plaisir.» Rêve de petite fille. L’audace de la Bernoise est telle qu’elle est encore partie, en guise de bouquet final, enregistrer à Montréal. Au côté, entre autres, du chanteur et pianiste Mark Berube et du batteur David Payant, de Thee Silver Mt. Zion. Les titres gravés lors de cette ultime session figurent, à l’instar de Ne me quitte pas, sur l’édition limitée de The Danger of Light. Tout cela donne le tournis. Pour Sophie Hunger, cela représente l’aboutissement d’une période de créativité intense puisque ce n’est qu’à la fin de l’été 2011 qu’elle a commencé à travailler sur l’album. «Tout s’est très rapidement mis en place dans ma tête, c’est la première fois que j’avais un ensemble de chansons aussi clair.» Sans oser le dire, la jeune fille a toujours rêvé de devenir une chanteuse connue. Sa première chanson, elle l’a écrite vers l’âge de 11-12 ans. Très critique envers ellemême, elle a par contre mis du temps avant d’affronter un public, préférant d’abord se fondre au sein d’un groupe. Aujourd’hui, la voilà plus exposée que jamais. A sa suite, comme si elle avait ouvert la voie, sont apparues de nombreuses chanteuses alémaniques de talent: Heidi Happy, Anna Aaron, Evelinn Trouble. Des filles qu’elle admire beaucoup. Et qui prouvent l’incroyable vitalité de la scène suisse, ce qui la réjouit autant que son propre succès.
"THE DANGER OF LIGHT"On a déjà oublié la jeune chanteuse fragile qui, sur Sketches on Sea, grattait de délicates folk songs à fleur de peau. C’était en 2006, on sentait que Sophie Hunger avait un petit quelque chose en plus mais on était alors loin d’imaginer l’envol qui allait être le sien. Son quatrième album impose dès la première écoute une évidence: il s’agit de l’enregistrement le plus abouti qu’elle ait sorti à ce jour. Sa voix s’y dévoile plus jazz que jamais, modulable à l’envi, tandis que la richesse des arrangements fait des onze titres de ce Danger of Light un ensemble extrêmement cohérent. Pop, folk, rock, jazz et cabaret, guitare, piano et cuivres: Sophie Hunger entremêle les genres et les instruments avec aisance. Il y a là des mélodies chaloupées, des titres enjoués et des plages plus mélancoliques, avec comme dénominateur commun un son ample, qui résonne. Il n’y a surtout, dans sa musique, absolument rien de cérébral, on sent que chaque note vient du cœur, des tripes, d’où l’émotion qu’elle dégage. Voilà un disque précieux. «The Danger of Light». Two Gentlemen/Irascible. En concert le 8 décembre à Lausanne (Les Docks). Autres dates sur www.sophiehunger.com. |









