L'Hebdo;
2001-08-23 La rentrée d'un malade imaginaire
La rentrée d'un malade imaginaire
· Paolo Repetti cuisine l'hypocondrie à la sauce psychanalytique. Portrait d'un Woody Allen italien.
· Plongeant dans une nuit noire, le Portugais Antonio Lobo Antunes livre un chef-d'oeuvre.
· Notre commentaire sur la rentrée littéraire et douze romans choisis parmi les 575 paraissant cet automne.
Rome, Isabelle Falconnier
C'était début juillet. Il devait repartir du garage avec une Audi. Confortable, pratique. Mais il n'a pas pu. Il avait l'air ainsi d'un avvocato. Il a pris une Alfa Romeo. Grise, deux portes. Maintenant, ses vieux parents râlent, coincés à l'arrière lors de la promenade dominicale. Mais Repetti rigole. Repetti s'en fout, Repetti est Romain. La «piu bella città del mondo», forcément. Rome en été est déserte, ce qui permet quelques jolis coups d'accélérateur le long du Tibre. Ciao St-Pierre et le quartier du Vatican. Repetti y a son bureau d'éditeur chez Einaudi mais n'y donne jamais ses rendez-vous. Trop triste, le quartier. Direction Trastevere. Via Casini, immeuble coquet, appartement d'intellectuel, des livres dans chaque pièce. Repetti fume à la chaîne sur la table basse. «Oui, je suis un angoissé. Maniaque dans le travail. C'est ce qui reste de l'hypocondrie, je suppose.» Malade imaginaire, Repetti l'a été dès l'âge de 10 ans, et jusqu'à 23, depuis qu'un médecin lui diagnostique un léger souffle cardiaque. Il réclame régulièrement des visites chez le docteur, détecte un cancer à chaque éternuement, est hanté par la peur de vomir au point d'obliger sa soeur à manger léger le soir. A 18 ans, il tombe amoureux fou d'une fille qui lui conseille d'aller voir un psy. «Elle a eu raison de me repousser, j'attendais d'elle qu'elle me guérisse de tout...» Son penchant pour l'hypocondrie s'aggrave, il ne fréquente que négligemment la faculté des Lettres à Rome. D'ailleurs, au lieu de présenter son diplôme, il reste enfermé et passe un an à lire Freud, puis Jung, puis Lacan. Avant de pousser la porte d'un premier psychanalyste: «J'ai découvert un lieu magique. Pour une fois on m'écoutait sans me dire que ce n'était rien. Il a fallu apprendre ensuite que la vie ne se passait pas dans le cabinet d'un psy, mais dehors...»
Guéri, il se lance dans l'édition et fonde Theoria à vingt-cinq ans. Durant dix ans il publie classiques de la science, littérature fantastique, puis chinoise contemporaine. En 1995, il rejoint l'institution Einaudi, et fait scandale dans cet équivalent italien de Gallimard en publiant, dans sa collection Stile Libero, «Jeunesse cannibale», un recueil de nouvelles qui fait figure de manifeste littéraire d'une génération. Les dits cannibales ne se connaissaient pas entre eux mais partagent une culture violente et trash d'inspiration BD et TV, doublée d'un rapport décomplexé à l'institution littéraire. Rien de prémédité, jure Repetti, pas plus un coup marketing comme on l'en a accusé. La vague cannibale dure trois ans, le temps que certains fassent leurs preuves: Niccolo Ammaniti, Simona Vinci ou Aldo Nove, pour n'en citer que trois. «Il y a un avant et un après cannibales en Italie. Le mouvement a marqué durablement les dispositions culturelle et littéraire du pays, en démocratisant la littérature et l'écriture. D'ailleurs, Virginie Despentes publiait en même temps «Baise-moi» en France, ce qui prouve que les cannibales sont partout en Europe, que nous assistons à une révolution culturelle et littéraire de grande envergure.» Aujourd'hui, Stile Libero est une véritable maison d'édition dans la grande Einaudi, publiant quarante titres par an, romans, essais, polars, traductions... Repetti invente le pack livre-cassette vidéo et publie des anthologies de courts-métrages - «la librairie doit être un lieu de diffusion d'une culture large!»
L'hypocondrie n'était plus qu'un souvenir lorsque l'éditeur se décide à terminer un livre commencé quinze ans auparavant, broderie qui plonge dans ses obsessions de malade imaginaire. Essai réussi: paru l'an passé en Italie, «Journal d'un hypocondriaque» mélange la mélancolie pudique d'un Nanni Moretti à l'ironie narcissique d'un Woody Allen, sous influence revendiquée du Svevo de «La conscience de Zeno» et de l'américain Philip Roth. Petit traité d'hypocondrie appliquée doublé d'un guide à l'usage des psychanalysés prétentieux, le «Journal» n'a rien du livre cannibale et respire le bon goût littéraire teinté d'humour juif hérité de maman Repetti.
Le jeune héros vient de perdre sa mère. Entre un père absent, maniaque du loto et de la propreté, une soeur de 19 ans qui parle à son nounours, il se noie dans le Lexotan et guette fébrilement ses crises neurovégétatives d'avant les repas. Il use de l'hypocondrie comme d'une bouée de sauvetage mais campe chez Dov, son «bourreau» jungien, tout en noyant les séances dans de grands discours théoriques lacaniens. L'ambiguïté hante chaque recoin du récit, au point de devenir le sujet même du livre: ambiguïté de l'hypocondrie en premier lieu, cette reconstruction d'une autre réalité, ambiguïté de la psychanalyse, ambiguïté formelle enfin: même là où l'on pense débusquer l'écrivain, soit les dédicaces du début («A ma mère qui a été témoin pendant vingt-cinq ans, sans rien comprendre mais avec un amour infini, des errements qui occupent une grande partie de ces pages. Et à mon père qui, pendant vingt-six ans, ne s'est aperçu de rien») sont ici celles du personnage. Ambiguïté enfin de l'ironie, qui impose une distance élégante d'avec les souffrances du jeune héros. On rit, parce que l'univers de l'hypocondriaque s'y prête, avec ses tics, ses obsessions, ses rituels. Facilement caricaturable, tout comme celui de la psychanalyse et ses véritables parties de cache-cache entre le psy et son patient. Mais Repetti ne tombe jamais dans la caricature.
«La vie d'un hypocondriaque est un enfer. On ne vit plus. L'enfer c'est les autres, à cause de cet amour fou, incontrôlable, de son corps.» Le malade imaginaire vit au centre d'un théâtre continuel. «C'est un grand acteur. Il arrive à provoquer réellement les symptômes imaginés... C'est la dernière forme d'hystérie de notre société.» Le téléphone portable sonne, souvent. Repetti répond à chaque fois. Ami éditeur, écrivain de son écurie, son tesoro qui l'attend dans leur maison de Toscane. Il ne sait pas d'où vient son hypocondrie. «Un rapport difficile avec ses parents n'explique pas tout... on a tous un petit diable en nous. Il peut prendre une voie maligne, perverse.» Aujourd'hui son piccolo diavolo se rend utile: «Je suis un éditeur maniaque.» Au mur, une grande photo floue. «C'est une partie de mon corps, prise par un ami photographe.» Doigt, sexe d'homme? Il ne sait pas. «Nature morte», s'appelle la chose. Il ne sait pas s'il est guéri, Repetti. «La psychanalyse est une affaire de vérité, pas de guérison. La travail sur soi fait passer d'une forme de douleur à une autre, pas au bonheur.» A son troisième et dernier psychanalyste, il a commencé par parler de lui et non de Lacan. «J'étais sur la bonne voie... Après avoir été un patient typique et insupportable qui veut montrer à son psy qu'il en sait plus que lui, qu'il a tout compris sur son propre cas.»
Sur le bureau, un portrait de Freud, et de lui-même. «Je sais, je ressemble à Salman Rushdie. La barbe, les lunettes...» Il a voulu que sur chaque édition de son livre figure un portrait de Freud. «C'est un génie!» Mais les oeuvres complètes du génie sont à la cave, elles prendraient trop de place.
«Journal d'un hypocondriaque». De Paolo Repetti. Traduit de l'italien par Fanchita Gonzales-Battle. Editions Liana Levi, 140 p.
Paolo Repetti
1956 Naissance à Rome.
1986 Création des éditions Theoria.
1995 Editeur chez Einaudi.
1996 Edite «Jeunesse cannibale» dans sa collection Stile Libero.
2000 «Lamento dei giovane ipocondriaco» (Mondadori).
«Les cannibales sont
partout en Europe»
De saudade en folie
«N'entre pas si vite dans cette nuit noire» confirme le génie de l'écrivain portugais Antonio Lobo Antunes.
Maria Clara est l'homme de la maison. L'homme de la maison qui fouille les vestiges d'une famille n'ayant jamais existé que dans les armoires, les coffres. Ton père n'a pas de famille, répète la mère. Ton père n'a jamais eu de famille. Et pourtant lorsque le père part à l'hôpital pour être opéré du coeur, Maria Clara s'empare de la clé du grenier de la villa d'Estoril. Le grenier où le père se tient, la plupart du temps, fermant la porte derrière lui, assis sur la chaise à bascule et regardant Maria Clara et Ana jouant les fées sur le bord du bassin. «Ne t'y risque pas Clarinha.» Le cheval de bois halète, furieux. «Ne lis pas Clarinha.» La douzaine de cahiers aux pages noircies, empilés sales au hasard dans l'armoire à glace dans le grenier. Un médaillon montrant un petit garçon à lunettes, lui ressemblant étrangement, perché sur son cheval de bois. «Ne lis pas Clarinha je vais le dire à ton père.» Mais qui est le père de son père? Qui est la mère de son père? Le père de son père est-il aussi celui de la servante Adelaïde, autrement dit sa tante? Et Leopoldina, vieille et tremblante, à qui Adelaïde sert les meilleurs morceaux aux repas? Le grand-père, le mort, n'a-t-il pas eu deux filles, Amélia la mère et Ana Maria la petite-fille? Maria Clara continue à croire que les photos lui parlent des morts, s'inquiètent, exigent des détails.
«N'entre pas si vite dans cette nuit noire», long poème plus que roman, observe Maria Clara démêler les fils tortueux de son histoire familiale. Ana la soeur, Amalia, Leopoldina, les récits de chacune alternent, se chevauchent, se répètent, se maudissent dans une ambiance lourde de secrets et de pieds nus qui se lèvent la nuit pour grimper sur un tabouret et regarder de plus près. Des courants sous-marins taraudent cette lignée de femmes, à l'exemple de Carlos qui dans «La splendeur du Portugal» dit que «le moi blotti en moi-même se taisait au fond de mon être».
Délire structuré
Livre après livre, Lobo Antunes affine une technique narrative unique, une manière de Joyce mélancolique et désolé, cheminement labyrinthique volontairement parsemé de trous noirs. Le lire est une expérience heurtée, difficile: il faut forcer la porte de ses livres comme on se fraie un passage dans un maquis dense et hostile. Qui est qui? Qui parle à qui? Et ces imprécations torrentielles, et ces mélopées plaintives? Autant d'énigmes qui nous font redevenir lecteurs des premiers temps, défricheurs autant que déchiffreurs d'une mélancolie poignante. Longtemps psychiatre, il a puisé dans sa pratique médicale les spécificités irrationnelles de son écriture: ses livres épousent les vagues de la vie émotionnelle de leurs personnages et font coïncider présent, passé et futur en un délire structuré - brisant les parois dressées normalement entre l'univers de fous et celui des gens sains. Antunes écrit en 1994 qu'il aime les écrivains qui se font hara-kiri avec les mots, ceux qui montrent leurs tripes. Qu'il a toujours été voyeur. Ce que confirme son oeuvre abondante et intense: du «Cul de Judas», qui fit scandale à sa parution en 1978 en brisant le tabou entourant les guerres coloniales en Angola à «Connaissance de l'enfer», plongée dans le monde suffocant des institutions psychiatriques, ou au «Retour des caravelles», qui démystifie la grandeur passée du Portugal, il suggère à la perfection la complexité de l'être et le désastre humain.
Comme «La mort de Carlos Gardel», qui raconte la vie d'un homme et de son petit-fils dont chaque membre de la famille est successivement abandonné ou abandonneur, «N'entre pas si vite dans cette nuit noire» appartient au cycle familial de son oeuvre et apparaît comme le plus abouti de l'écrivain lisboète. Et dans ce grenier où Ana Maria gratte les traces disparues de ses origines soupire une chaise à bascule, comme un balancement de l'âme. I. F.
«N'entre pas si vite dans cette nuit noire». De Antonio Lobo Antunes. Traduit du portugais par Carlos Batista. Christian Bourgois Editeur, 672 p.
Antonio Lobo Antunes
1942 Naissance à Lisbonne d'un père médecin.
1971-73 Médecin durant les guerres coloniales en Angola.
1983 «Le cul de Judas»
1985 Quitte la médecine.
1991 «Explication des oiseaux»
1998 «La splendeur du Portugal»
1999 «Le retour des caravelles»
Les douze travaux de la rentrée littéraire
La sélection de «L'Hebdo» parmi les quelque 575 volumes paraissant ces jours.
Coquin
Son mari a voulu savoir si elle a eu une aventure. La question la fait rire. Aussi répond-elle avec franchise et bonne humeur. C'est le début de la longue déglingue d'un couple petit-bourgeois et intellectuel, narcissique et consommateur de masse. Avec la grâce et la drôlerie qui caractérisaient «Innocente», Dominique Souton raconte une épopée moderne égarée entre psychothérapies, shoppings et neuroleptiques. Lucide et revigorant. I. F.
«Comment mon mari et moi avons failli sauver notre mariage». De Dominique Souton. L'Olivier, 156 p.
Désespérant
De livre en livre, Régis Jauffret impose son univers dérangeant, peuplé d'êtres pathétiques qui ne cherchent qu'à survivre. «Promenade» décrit une folle ordinaire, moins violente que les héros des précédents «Clémence Picot» ou «Autobiographie». Elle s'ennuie, assoiffée de vie ordinaire, envie «le cadavre qu'elle deviendrait». Elle vit au conditionnel et s'incruste dans la vie des autres. L'écriture de Jauffret possède une puissance d'attraction surprenante: en deux phrases on est pris, happé dans cette descente aux enfers tranquille et mauvaise. I. F.
«Promenade». De Régis Jauffret. Verticales, 302 p.
Provocateur
Et si Hitler n'avait pas été recalé à l'examen d'entrée des Beaux-Arts de Vienne, le 8 octobre 1908? Au contraire de Patrick Besson, qui dans «Lui» le faisait revenir aujourd'hui, Schmitt invente à l'Autrichien un destin d'artiste reconnu qui se termine aux Etats-Unis après avoir côtoyé Freud et Breton. Mais les deux écrivains se rejoignent dans leur vision du monstre: «un être comme nous qui prend des décisions différentes». Schmitt, dont les «Variations énigmatiques» sont parmi les pièces les plus jouées au monde, a depuis «L'Evangile selon Pilate» confirmé qu'il est aussi subtil romancier que dramaturge. I. F.
«La part de l'autre». D'Eric-Emmanuel Schmitt. Albin Michel, 496 p.
Secret
Psychanalyste parisien, Philippe Grimbert se lance dans la fiction. Un premier roman où l'on sent l'affection du praticien pour l'enfoui, les secrets de famille trop bien gardés, les blessures de l'enfance à jamais béantes. Quel souvenir, quel oubli se cachent derrière l'irrésistible attirance de Paul pour la petite robe blanche entraperçue, un jour, dans une vitrine? On ne vous le dira pas. D'ailleurs, le livre lui-même ne fait qu'esquisser la réponse. Un goût tout analytique pour le suggéré, les demi-mots et les vérités relatives. M. D.
«La petite robe de Paul». De Philippe Grimbert. Grasset, 178 p.
Voyageur
Une écriture classique, épique, humaniste, romantique même. Où souffle l'air du large et des senteurs de fruits tropicaux. Un roman d'amour et d'aventures. Un livre empli d'érudition aussi qu'aurait aimé préfacer le Breton voyageur Michel le Bris. En résumé: il y a eu une présence française à Rio de Janeiro au XVIe siècle alors que le Brésil était chasse gardée des Portugais. Plus étrange encore, cette enclave, ce «Fort Colignon», comptait un parti de calvinistes genevois des plus bégueules. D'une poussière historique, Jean-Christophe Rufin tire un roman aussi riche et palpitant qu'un galion de flibustiers rentrant d'une heureuse maraude en mers du Sud. T. S.
«Rouge Brésil». De Jean-Christophe Rufin. Gallimard, 551 p.
Brut
«Ce soir, Claude est mort.» Un accident de moto, et le compagnon de vingt ans de la narratrice n'est plus là. Il y a désormais un avant - «Avant, c'était lisse, excitant parfois, nous étions immortels et cyniques» - et un après - «Vous entendez dire "le corps". Plus rien ne passera par lui, il ne réclamera pas, ne dira jamais sa douleur.» En deux livres qui sont autant de petites bombes («La chambre des parents» et «Nico»), Brigitte Giraud a démontré qu'elle avait l'étoffe d'une grande. «A présent» fait montre de la même densité que les précédents. D'une histoire de deuil banale, voici un diamant brut d'où sourdent en spirale ces situations inouïes que sont l'identification d'un corps ou l'annonce de la mort de son père à un garçon de huit ans. I. F.
«A présent». De Brigitte Giraud. Stock, 112 p.
Dérangeant
Elle a besoin d'air, Madame Kokovski. Elle regarde les petites filles passer, sur les boulevards, laisse son bébé seul dans l'appartement, chasse son homme. Elle revendique, «mon accomplissement, ma renaissance, mon noyau dur, mon ange, mon double, mon futur, mon amant immatériel, mon principe éternel...», en scènes exaltées au restaurant. Qu'a-t-elle fait durant les neuf heures de coma qui ont suivi la naissance du bébé? Dans une langue frissonnante, passionnée, poétique et travaillée, l'auteur de «Mes nuits sont plus belles que vos jours» saisit l'instant d'une vie où l'on passe de l'autre côté du monde, sans savoir comment y revenir. I. F.
«De l'air». De Raphaële Billetdoux. Albin Michel, 250 p.
Pudique
Pari risqué de la part de Laure Adler, directrice de France-Culture, biographe de Duras, que de porter en plein jour l'épisode douloureux de la mort de son enfant de sept mois, Rémi, il y a dix-sept ans de cela. «Ceci n'est pas un récit. C'est une tentative de raccommodement avec le monde (...) Parce que le temps ne fait rien à l'affaire, (...) parce que la souffrance peut aussi devenir une morale», écrit-elle d'ailleurs. Grossesse tardive, heureuse, beau bébé. Et soudain - elle est au travail - détresse respiratoire. Les urgences, puis l'hôpital, durant des mois. Et la mort, et le vivre après. Pari réussi - «A ce soir» est un très beau texte amer et pudique, réfléchi et impulsif. I. F.
«A ce soir». De Laure Adler. Gallimard, 190 p.
Tourmenté
«Qui a bu dans mon bol? demande le petit ours. Qui s'est assis sur ma chaise? demande la moyenne ourse. Qui a dormi dans mon lit? demande le gros ours.» Et qu'est-ce qui a merdé dans nos vies? se demandent les soeurs Johnson. Se bousculent en désordre pensées, regrets, désirs, peurs, tout ce qui peut bien s'agiter dans ces matières grises nommées Jeanne, Anne, Nore ou encore John ou Diego. Un fouillis de traits et d'éclairs, de verbiage aussi, coupés collés et torpillés jusqu'à dresser le portrait d'une famille où le lecteur peine et se perd. T. S.
«Bref séjour chez les vivants». De Marie Darrieussecq. P.O.L, 308 p.
Enfoui
Monsieur Hata est si poli, si lisse, qu'il est devenu une caricature du bon citoyen pour ses voisins américains de Bedley Run et une sorte de monstre de perfection aux yeux de sa fille adoptive, la Coréenne Sunny. Mais personne ne sait ce qu'a vécu durant la guerre le lieutenant Hata, médecin militaire de l'armée impériale japonaise responsable d'un groupe de «femmes du réconfort». Monsieur Hata goûte sa retraite, puis la dégoûte. La carapace se fendille, l'horreur du souvenir et la honte resurgissent. Autant récit du remords que de la vieillesse, ce roman d'un Coréen grandi aux Etats-Unis séduit par sa pudeur et son humanité. T. S.
«Les sombres feux du passé». De Chang-rae Lee. Traduit de l'américain. L'Olivier, 363 p.
Voyou
En fait de crime, c'est d'un hold-up qu'il s'agit, celui d'un casino, un (trop) gros coup imaginé par une bande de caïds alcooliques et minables manipulés par l'«oncle» - qui n'en est pas un et meurt avant le grand soir. L'affaire tourne mal, pour le narrateur en tout cas. Cyniquement banale, l'histoire n'a toutefois guère d'importance. Ce qui accroche et fait corps, c'est le récit, le rythme. Avec des phrases saccadées et disjointes, avec des mots doux et âpres comme le cognac qui coule dans le gosier des caïds angoissés. M. D.
«L'absolue perfection du crime». De Tanguy Viel. Les Editions de Minuit, 176 p.
Antique
Une pyramide ronde? Voilà qui n'est pas très égyptien. Comme n'est pas très catholique son créateur, le fils d'Abenofis III, un pharaon omniscient et plutôt mal dans son règne qui jongle avec la temporalité, les anachronismes et les siècles. On glisse sur la systématique un peu lassante des noms jeux de mots (Khonsil d'Otrante ou Rôb-Inhoud) pour se laisser bercer par les circonvolutions baroques de ce récit touffu qui glisse d'un tempo à l'autre, parfois bégaie et pratique l'autocommentaire avec un art consommé de la pirouette et de l'humour froid. M. D.
«La pyramide ronde». De Jean-Luc Benoziglio. Seuil, 297 p .
Commentaire
Ouf!
Isabelle Falconnier
La star cet automne est un livre. Un roman, de préférence. Intéressant, intelligent. Un livre et pas son auteur. Ouf. Voilà qui va nous changer. On va pouvoir lire - tranquilles, gourmands, séduits - sans mesurer la cote de l'auteur à sa prestation chez Pivot. Ni agressés, ni obligés de s'attabler à un fast-food pseudo-littéraire. Oubliée, la rentrée 1999 et ses nouveaux barbares qui baisaient et saignaient à qui mieux mieux. Oubliée, la rentrée 1998, les querelles stériles autour de l'auto-fiction et les faces de mijaurées à la lecture des premiers Houellebecq. Pas de Christine Angot en vue, ni de Virginie Despentes, qui commençait à nous fatiguer. 575 romans paraissent en France jusqu'à la mi-octobre, dont 369 romans français et 84 premiers romans. C'est, à nouveau, une manière de record. Mais on ne va rien reprocher aux éditeurs. D'une part parce qu'ils y sont bien forcés: la définition de la littérature s'est considérablement élargie - il était inimaginable il y a peu que l'auteur fantastique Maurice Dantec se retrouve dans la Blanche de Gallimard. Et parce que ces chiffres, comme le contenu de cette rentrée, témoignent d'une vitalité remarquable du roman. Lassés des livres poudre aux yeux, lecteurs et écrivains se remettent aux livres écrits dans la jouissance de la langue et de ses pouvoirs magnifiques. Certes, on va polémiquer sur la plongée de Houellebecq dans l'univers du tourisme sexuel. On va gloser sur «Pornocratie» de Catherine Breillat, descendre le successeur de Pivot, Guillaume Durand. Mais le même Houellebecq confirme un projet littéraire ambitieux. Après Catherine Millet, Breillat fera à peine bâiller. Durand lui-même fait profil bas, s'entourant de deux critiques littéraires. Non: les héros de la rentrée sont les romans eux-mêmes, d'une diversité de ton et de genre inouïe, du roman historique à l'autofiction, minimalistes ou gonflés, picaresque, émouvants ou drôles. Même les stars, de Daniel Picouly à d'Ormesson, en passant par les étrangers, Salman Rushdie en tête, ne se contentent pas d'être star et proposent de bons livres. Souriez, lisez, vous n'êtes plus dans le Loft.
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