Eliette Abécassis au coeur du divorce
Et dans 150 ans, quand l’Amour Conjugal Eternel aura envahi la terre et que des fillettes en train de lire un livre de Michel Houellebecq retrouvé au fond du grenier de leur arrière-grand-mère demanderont: «Papa, maman, qu’est-ce que signifie le mot “divorcer”?» on leur tendra un roman paru en 2010 intitulé Une affaire conjugale, jugeant que rien ne vaut de commencer directement par la version hardcore des choses. Parce que ce divorce-là est un vrai, beau, terrifiant, sanglant divorce.
La narratrice, Agathe, deux jumeaux de 6 ans et 10 ans d’un mariage qui tourne au ralenti dans les pattes, découvre que son mari Jérôme prend du Viagra et mène une vie sexuelle active sur internet et en dehors. C’est le début d’une descente aux enfers qui les verra s’espionner via leurs ordinateurs respectifs, inventer des avatars sur Facebook pour se piéger, appeler la police, se fuir, se harceler, se brouiller avec leurs familles, semer la zizanie parmi leurs amis, faire suivre l’autre par un détective privé, prendre les enfants en otage, se ruiner auprès d’avocats, de juges, de psys, de notaires et autres fiscalistes pour les sortir du piège dans lequel ils se sont euxmêmes enfermés.
Pendant plus d’un an, le divorce est l’obsession d’Agathe, son os à ronger, sa névrose, son horizon. Au bout, déception, désillusion et un éclair de lucidité: «On ne connaît pas un homme dans le mariage. (…) La seule façon de connaître vraiment son conjoint, c’est le divorce.» A la fin ne reste qu’un jugement de séparation et une question: faut-il recommencer? «L’amour est fragile.
Avec l’ère technologique, il est devenu impossible. Le portable, les ordinateurs et toutes les mutations de notre époque, l’internet, Facebook, les sites de rencontres, ont saccagé ses derniers vestiges en dévoilant ce qui constitue, sinon son essence, du moins le garant de sa pérennité: le mensonge.», écrit la romancière qui prouve ainsi qu’elle maîtrise désormais autant le récit affectif et réaliste (Mère et fille, Un heureux événement, Mon père ou cette Affaire conjugale) que le roman ésotérico-historique (Qumran, Le Trésor du temple, La dernière tribu).
Si Une affaire conjugale est voulu comme une tranche de vie réaliste d’un couple français des années 2000, quelle étrange présent qui voit l’amertume élevée comme le sentiment dominant de couples incapables de faire face à la fuite des sentiments et le divorce comme drame initiatique de toute entrée dans la vie d’adulte. Si c’est autobiographique, pauvre Eliette. Si c’est juste un roman, quelle maestria: personnages complexes, atmosphère tendue du début à la fin, rebondissements, terreur, enjeux existentiels. Nous vivons une époque formidable.
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