Mon cher Jacques, Je me permets d’emprunter le ton familier dont tu as usé dans ta lettre ouverte envoyée par le biais de l’édition de L’Hebdo du 26 mai dernier. Cette rubrique, sur laquelle flotte le drapeau «opinion», est propice au débat. Mais le débat – et pourquoi pas également la polémique – doit s’appuyer sur des faits.
CETTE LETTRE COMPORTE TROP D’APPROXIMATIONS POUR DONNER DE LA LÉGITIMITÉ AUX CONCLUSIONS QU’ELLE IMPOSE: «RÉSERVER LES ÉTUDES AUX FILS À PAPA.»
Or, c’est le principal reproche que je fais à tes lignes, lancées dans une perspective qui me réjouit néanmoins et à laquelle je consacre une partie de mon temps, à savoir l’importance de la formation supérieure et l’accessibilité de ces études aux jeunes de notre pays.
Cette lettre comporte trop d’approximations pour donner de la légitimité aux conclusions qu’elle impose: «Réserver les études aux fils à papa.» C’est justement parce que cette affirmation est parfaitement contraire aux intentions et aux objectifs poursuivis par la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique que j’ai choisi de prendre la plume pour te répondre.
On laissera de côté le fait que la CDIP n’a rien à voir avec «un gouvernement d’assemblée» pour s’arrêter sur le statut même du rapport commenté. Ce rapport sur les «taxes d’études socialement acceptables», tu le présentes comme une étude dont les analyses seraient appelées à faire référence dans les années à venir.
La lecture de l’avantpropos que j’ai signé en ouverture indique clairement que la CDIP envisage cette analyse comme un instrument de travail, propre à «identifier les possibilités mais aussi les limites» d’une potentielle augmentation des taxes d’études. Ce document est destiné à éclairer les décisions des autorités et des institutions appelées à les prendre, dans la mesure où – je le rappelle – la CDIP ne fixe pas les taxes d’études.
Pour servir ta démonstration et nourrir sa conclusion, il t’était indispensable de prendre appui sur des chiffres qui ont été soumis à de rudes exercices de souplesse pour entrer dans le moule de la réalité. Non, le coût moyen d’un étudiant ne s’élève pas à 47 000 francs. Ce montant correspond aux études parmi les plus chères, les études scientifiques.
Il est également faux de prétendre que les étudiants prennent en charge à peine 1 à 2% du coût de leurs études. Le Rapport sur l’éducation en Suisse 2010 – une radiographie fiable en matière de formation – évoque une couverture des frais entre 2 et 10%... Faux encore de soutenir le fait que «la Suisse connaît un déficit d’étudiants plutôt qu’une pléthore».
Notre pays n’occupe pas, heureusement, la «bonne avant-dernière place» des pays de l’OCDE, avec un taux de 27% de diplômés de l’enseignement supérieur. Le rapport 2010 de cette même OCDE – Regards sur l’éducation – indique un taux de 50% de diplômés du degré tertiaire pour la Suisse. Il s’agit, en effet, de ne pas compter uniquement les diplômes obtenus au sein d’une haute école, mais d’y intégrer tous ceux qui sont dispensés dans le cadre de la formation professionnelle supérieure.
Je passe sur d’autres approximations pour en venir à l’essentiel. La Suisse connaît une longue tradition de taxes d’études modérées, identiques pour tous et amorties par des bourses pour les bas revenus. C’est parce que ces principes étaient remis en cause par ceux qui réclament des taxes à 5000 francs que ce rapport a été sollicité, avec le désir d’éclairer les conséquences sociales d’un tel changement.
Aux yeux des membres de la CDIP, l’hypothèse d’une augmentation de ces taxes requiert une grande prudence, car il ne s’agit en aucun cas de «remettre en cause l’égalité des chances d’accès aux hautes écoles».
Peut-on être plus clair? On est très éloigné du «but inavoué» que tu prêtes, sans vraiment t’y être attardé, à cette étude. Il s’agit, au contraire, de tout mettre en œuvre pour éviter que des personnes qui possèdent des capacités de se former dans une haute école en soient empêchées pour des raisons financières. ISABELLE CHASSOT
Profil
ISABELLE CHASSOT
Née en 1965, formation d’avocate. Elue PDC au Conseil d’Etat fribourgeois en 2002. Depuis 2006, elle est présidente de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP).
Tags: Formation, Isabelle Chassot, Jacques Neirynck,
|