«Aujourd’hui, et après une longue série d’examens, je viens d’apprendre que je suis stérile. Ma femme est enceinte de notre deuxième enfant… Je pense que je vais avoir des questions à lui poser.» «Aujourd’hui, cours d’arts plastiques. Le prof entre dans la salle, toute la classe se lève. Il me regarde et me dit: “Eh bien, levez-vous !” J’étais déjà debout.»
Des anecdotes de ce genre, viedemerde.fr en recense plusieurs milliers. Créé il y a un an par un groupe d’amis français, ce site internet connaît aujourd’hui un joli succès, au vu des chiffres diffusés par Julien Azarian, chargé de la communication de la jeune entreprise. «On a fait un buzz phénoménal, dit-il. Nous avons une moyenne de 130 000 visiteurs. Nous recevons près de 1500 histoires par jour, mais sur le total, nous n’en publions qu’une vingtaine.» Le carton est tel qu’un livre* éponyme sera mis en vente le 16 octobre, et que le site finalise actuellement un partenariat avec le géant des médias Lagardère.
Une telle réussite a naturellement fait des émules. Dans la même veine, on compte jobdemerde.com, vacancesdemerde.com ou jaipasdechance.com… Autant de pages sur lesquelles blessés, cocus et autres licenciés se retrouvent pour raconter leurs bobos, dans un style littéraire pas toujours très ampoulé… «Mon chef arrive dans le bureau à fond, note par exemple Alice sur jobdemerde. Génial, il vient enfin me demander quelque chose! Puis il me hurle: vite, vite, viens m’aider, les toilettes fuient…»
* Vie de merde, Maxime Valette et Guillaume Passaglia.
Illustrations de Pénélope Bagieu. Editions Privé, 275 pages. Humour. Mais au fond, pour les lecteurs, la forme importe peu. L’idée est là: les nuls ne se cachent plus. Il est aujourd’hui de bon ton de confier publiquement ses malheurs, de les détailler, voire de les exhiber… dans le but premier de faire rire. Samuel, un jeune Suisse, a réussi à publier une petite histoire sur viedemerde.fr. «Je suis allé au cinéma avec mon fils. En m’asseyant, je me suis rendu compte que le siège était mouillé…
Malheureusement, ce n’était pas de l’eau qui maculait mon pantalon», avoue-t-il sans honte. Pourquoi avoir voulu partager sa mésaventure? «Parce que c’est drôle, et je voulais en faire profiter les autres, répond-il. Certaines histoires du site sont décapantes, et je voulais apporter ma propre contribution.» Le potentiel comique des canards boiteux est bien connu.
Comme l’écrivait Voltaire, «le malheur des uns fait le bonheur des autres». La formule, très efficace, a déjà rendu populaire des personnages comme Pierre Richard, ou Jean-Claude Dusse (Les bronzés). Sur le web, les malheureux reprennent donc à leur compte le registre de la farce, en n’hésitant pas à livrer les récits les plus intimes, comme le suivant : «Je suis dans ma 45e année et je suis toujours puceau. Vie de merde.»
«Le terme de plus en plus utilisé pour décrire cette tendance, c’est celui d’“extimité”, explique Yves-Alexandre Thalmann, psychologue à Formangueires, près de Fribourg. C’est en quelque sorte le désir de montrer au plus grand nombre une part de sa vie privée, que l’on offrait auparavant à quelques proches seulement.» Dans quel but ? «La reconnaissance. C’est une manière d’attirer l’attention sur soi. Ceux qui n’ont pas les moyens de se valoriser par leur physique, leur travail ou leur femme, le font par leurs poisses.» En effet, sur viedemerde.fr, la solidarité est de mise. Les commentaires exhortent l’épouse trompée à quitter son mari, l’enfant vexé à contredire ses parents.
Mais il y a un risque, relève Pierre Mannoni, auteur de l’ouvrage La malchance sociale (Odile Jacob), celui d’adopter une attitude «misérabiliste». «Même si c’est fait avec humour, cela peut être dangereux de se décrire sans cesse comme un perdant, affirme-t-il. Car cette étiquette peut empêcher quelqu’un d’aller de l’avant. Quoi qu’il lui arrive, la personne sera fataliste; elle se dira: “de toute façon, je n’ai pas de chance.”»
Râteaux. Sur le net, on est tout de même loin de cette extrémité. Certains sites semblent jouer, au contraire, un rôle salvateur pour tous les «maudits» qui s’y répandent en mésaventures. C’est par exemple le cas de la Fédération française de râteaux (FFR). Née il y a dix ans, cette structure virtuelle regroupe sur un site (rateaux.com) tous les amoureux déçus éprouvant le besoin de raconter la pelle la plus monumentale de leur vie.
Avec un rituel immuable: l’élection du champion du monde en la matière. «Il y a un système de notation très précis, explique Antoine Tapin, créateur et jury pince-sans-rire de la FFR. Chaque râteau rapporte cinq points. Après, il y a des bonus, en fonction de la longueur du râteau, et de sa brutalité. On a par exemple le “friendly râteau” qui rapporte pas mal de points: c’est quand la personne vous dit “on est trop amis”.»
Un concours qui a même du succès au-delà des frontières françaises. Ainsi, «Pétillante» est l’heureuse gagnante du record de Suisse, avec un coup de foudre déçu… «Ce goujat est parti en me laissant sur le trottoir et a baissé la vitre avant de partir en disant: «Je t’appelle en rentrant du Japon!» sur un ton tellement naturel et sincère que j’ai juste répondu «oui» (…). Il n’a bien sûr jamais rappelé», écrit-elle, amère.
Pour les dragueurs éconduits, l’ironie du site est plutôt bénéfique. L’humour les aide à dédramatiser et à prendre du recul avec eux-mêmes, ce que confirme Yves-Alexandre Thalmann. «C’est un moyen d’exorciser. Au moins, les personnes en souffrance peuvent libérer leur parole.» Et même plus. Car dans certains cas, la dérision permet aux «loosers» de séduire… Antoine Tapin: «Grâce au récit de mes déceptions amoureuses sur rateaux.com, je suis entré en contact avec une lectrice du site…» Une rencontre qui s’est soldée par une belle histoire d’amour, puis un mariage. Sans pelle, ni râteau.
Tags: losers, internet, témoignages, humour,
|