Et soudain, Hippolyt Kempf surgit dans l’aire d’arrivée du Parc olympique de Calgary. Au micro, Boris Acquadro ne peut retenir un cri enthousiaste: «C’est Hippolyt!» Le visage crispé dans l’effort, le Suisse parcourt les derniers hectomètres de course, l’Autrichien Klaus Sulzenbacher à ses trousses. Le temps semble se déliter au ralenti. «Hippolyt Kempf s’envole vers le titre de champion olympique du combiné nordique», martèle Acquadro. Puis: «C’est le moment de gloire le plus total du ski nordique helvétique.» Enfin, Kempf franchit la ligne d’arrivée, lève les bras au ciel. Et derrière leur télévision, des centaines de milliers de Suisses respirent mieux.
En ce dimanche 28 février 1988, Romands et Alémaniques ont vibré au rythme des bâtons d’un Lucernois de 22 ans, adepte d’un sport méconnu mariant ski de fond et saut à ski. C’est la magie des Jeux olympiques.
Du curling au skeleton. Quelques jours plus tôt, ils étaient déjà nombreux devant leur écran pour la médaille de bronze d’Andi Grünenfelder sur 50 km. Deux heures de course monotone en apparence, pourtant riche d’un suspense et d’une tension communicatifs. Comme lors de la finale de curling des Jeux olympiques de Nagano en 1998, opposant la Norvège à la Suisse, représentée par le Lausanne olympique. Combien sommesnous aujourd’hui encore à garder en mémoire le visage du skip Patrick Hürlimann, en larmes après cette victoire?
A l’image de ces trois grands moments du sport helvétique, les Suisses se prennent de passion à chaque olympiade pour quelques sports méconnus ou oubliés, où brillent soudain leurs champions. A Salt Lake City en 2002, puis à Turin en 2006, Simon Ammann en saut à ski, Evelyne Leu en ski acrobatique ou encore Maya Pedersen en skeleton ont volé la vedette aux «skieurs classiques», héros habituels d’une nation alpine. Cet engouement ne tient-il qu’à un vague sentiment patriotique ou cache-t-il quelque chose d’autre?
Pour Thomas Busset, collaborateur scientifique au Centre international d’étude du sport de Neuchâtel, c’est avant tout les chances de médailles suisses qui font le succès ou non d’un sport. Et avec elles la couverture médiatique. «Si les téléspectateurs suisses ont été nombreux à suivre le ski acrobatique ou le skeleton en 2006, on ne peut pas en dire autant du biathlon. Une compétition dominée par les Allemands et les Français.» Surtout, il note que malgré leurs médailles olympiques, Evelyne Leu et Maya Pedersen sont déjà retombées dans un certain oubli, disparaissant des médias comme des mémoires.
Entre douce folie et jeux de l’enfance. Pour Georges-André Carrel, directeur du service des sports de l’Université de Lausanne et de l’EPFL, l’attrait du public ne se limite toutefois pas au simple chauvinisme. «L’émergence des sports de glisse a eu l’effet d’un Mai 68 du sport, observe-t-il. Le snowboard ou le ski acrobatique véhiculaient de nouvelles valeurs comme le plaisir, l’authenticité ou la liberté.» Nées hors associations et autres organisations faîtières, ces nouvelles compétitions révèlent ainsi des athlètes qui ne sont pas mus par les besoins d’argent et de performance. En un sens, leur motivation apparaît comme exclusivement intrinsèque.
«Le téléspectateur se laisse surprendre par cette folie douce, poursuit Georges-André Carrel. Et retrouve l’esprit des jeux d’enfance, avec le curling par exemple.» Un effet qui permet un processus d’identification fort, loin des surhommes et des machines à gagner des sports les plus médiatiques. «Avec sa petite mine et son verre de rouge pour seul stimulant, Patrick Loertscher (du Curling club Lausanne olympique, ndlr) ressemble assez à ceux qui regardent ses exploits à la télévision.»
A cette identification s’ajoute également une mise en scène bien rodée, selon Lucio Bizzini, psychologue du sport. «La manière de filmer les épreuves s’est beaucoup améliorée avec le temps. En curling, par exemple, on filme la piste de jeu depuis en haut, on met en évidence la dramaturgie de la partie ou le classicisme de ce sport très codifié dans ses gestes et où tout passe par le regard.» Jusqu’à redonner une certaine élégance à la compétition.
Reste qu’à dix jours de l’ouverture des Jeux olympiques de Vancouver, on peut douter du succès populaire du curling. Il dépendra surtout des résultats des deux équipes suisses engagées. En revanche, on peut déjà prédire un réel engouement pour Dario Cologna, la nouvelle étoile du ski de fond suisse, et pour la revenante Evelyne Leu, sortie de sa retraite et bien décidée à défendre son titre olympique décroché à Turin.
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