Un homme, barbu, la cinquantaine, harangue la foule sur la place Al-Tahrir, la place de la Libération au centre du Caire. Cet activiste des Frères musulmans, le principal mouvement islamiste d’Egypte, crache son discours dans un mégaphone qui sature.
«MOUBARAK NOUS LAISSE LE CHAOS EN HÉRITAGE.» Akbar, commerçant d’une quarantaine d’années
Il appelle les manifestants, dont beaucoup l’écoutent attentivement, à la mobilisation générale contre le régime Moubarak avant de lâcher: «Si la révolution populaire n’arrive pas à faire tomber le tyran, il reste la révolution armée.»
Silence sur cette immense agora au cœur de la capitale égyptienne à peine éclairée en cette nuit fraîche de janvier. «De quoi tu nous parles?» lance furieux un jeune homme du Comité du 6 avril, le mouvement qui a appelé sur l’internet à la révolution contre le dictateur du pays du pharaon. «Nous sommes pacifistes et notre révolution le restera.»
D’autres jeunes gens font entendre leurs voix contre cet appel à la violence. Le militant des Frères musulmans bat alors en retraite et rejoint ses troupes avant de disparaître dans la nuit.
Encore manqué. Les islamistes ne pourront pas, en tout cas pas ce soir, récupérer la génération Facebook qui chasse Moubarak après 32 ans d’un pouvoir sans partage et sans pitié.
Mais combien sont-ils, ces fous de Dieu qui rêvent de récupérer la colère de la jeunesse égyptienne pour imposer leur république islamiste? Faut-il craindre le pire, alors que le plus grand Etat du monde arabe – plus de 80 millions d’habitants – se cherche un nouveau destin?
A écouter les chancelleries occidentales, le pire est à venir. Moubarak parti, les mouvements qui se réclament d’Allah et qui veulent instaurer la charia à l’image de l’Iran, prendront le pouvoir.
Yasser Kaffaly, un ingénieur en télécommunication, qui a des mandats dans le monde entier et y compris en Suisse, en sourit au moment d’allumer sa énième cigarette de la journée, lui qui a dû fermer son entreprise dans ce pays où l’activité économique est paralysée.
«Les islamistes n’ont aucune chance de mettre la main sur notre Printemps de la colère, même s’ils sont très présents à nos côtés.» «Ils ne passeront pas», abonde Karam, ce blogueur d’une vingtaine d’années qui porte des jeans de marque et qui tient un iPhone de la dernière génération dans la main gauche.
«Cette révolte est apolitique. La place de la Libération porte vraiment son nom et si nous laissons les islamistes parler, c’est parce qu’ils existent. Mais nous n’acceptons pas qu’ils nous imposent leur point de vue et surtout pas une société islamique!»
Rendez-vous manqué. En outre, les Frères musulmans ont manqué le rendez-vous historique. Ils n’ont pas pris au sérieux l’appel lancé sur Facebook pour le Vendredi de la colère, le 25 janvier dernier.
C’est ce jour-là que la rue égyptienne s’est embrasée, du Caire à Alexandrie et de Suez à Ismaelia. Le jour où les morts ont commencé à tomber. Par dizaines. Le jour où les jeunes d’Egypte ont mis échec et mat Moubarak.
Mais l’organisation islamiste n’a pas dit son dernier mot, elle tente de regagner le terrain perdu en optant pour une stratégie qui a fait son succès. Elle ouvre des centres sanitaires de fortune. Elle nettoie les rues et distribue nourriture et boissons aux contestataires . Comme si les responsables des Frères musulmans avaient soudain compris que le vent était en train de tourner.
Reste qu’ils n’ont pas bonne presse en Egypte. Même s’ils s’en défendent (lire l’interview de Rashad al-Bayoumi), ils sont associés au régime Moubarak pour y accuser de s’être enrichis sous le règne du président honni.
Dans les rues de la capitale égyptienne, que ce soit dans les quartiers huppés ou pauvres, il vaut mieux ne pas évoquer leurs noms ni celui des Frères musulmans qui contrôlent le secteur sensible de l’éducation, ni celui de la Gamaa Islamiya qui a semé la terreur ces dernières années avec ses attentats suicide.
Au mieux, les gens vous sourient. Au pire, ils vous lancent un regard menaçant comme pour vous signifier que l’Egypte laïque, avec ses 20% de chrétiens, n’est pas l’Iran. Et même les sages de la prestigieuse institution sunnite d’al-Azhar qui édicte des fatwas respectées ont perdu des plumes lors de cette révolution.
Un de ses penseurs, al-Azhar Hussein al-Charawi, qui s’était aventuré sur la place mardi pour célébrer le printemps des jeunes, s’est fait remettre à sa place par des manifestants.
«Où étiez-vous quand la police de Moubarak nous frappait? Et pourquoi n’avez-vous jamais appelé à la fin de la répression?» lui a demandé un jeune homme audacieux. Le religieux, gêné, a tenté maladroitement d’esquiver la critique en expliquant que sa direction ne pouvait pas s’exprimer librement dans les médias.
Fin de régime. Aujourd’hui, la priorité est de tourner la page du régime Moubarak et de relancer une économie en panne depuis le début de la révolution de la colère.
Les touristes, qui pèsent plus de 10 milliards de francs par an, ont fui le pays alors que les gouvernements occidentaux évacuent leurs derniers ressortissants. Le pain commence à manquer. Tout comme les carburants. Les administrations et les écoles sont fermées. Les magasins affichent portes closes. Et un climat d’insécurité commence à s’installer.
«NOUS VOULONS UN NETTOYAGE DE L’ÈRE MOUBARAK. L’ÉGYPTE A TROP SOUFFERT.» Rania, manifestante
Le Caire, abandonné par la police, est une capitale de 18 millions d’habitants livrée à elle-même. Les comités populaires ont remplacé les forces de l’ordre et contrôlent les accès aux quartiers. La cité ressemble depuis une semaine à Bagdad avec des blindés de l’armée à tous les coins de rue. Des hélicoptères la survolent jour et nuit. Les tirs d’armes à feu se font entendre régulièrement. Et les rues sont devenues de véritables coupegorges où il est préférable de ne pas s’aventurer la nuit tombée alors que le couvre-feu commence dans l’après-midi.
«C’est ça, la sécurité de Moubarak, tonne Akbar, commerçant d’une quarantaine d’années. Il nous laisse le chaos en héritage. Il a fait libérer des bandits, les baltajiya, pour semer la terreur et nous punir.»
Pire: le président contesté laisse une Egypte exsangue où le prix du pain est passé, ces derniers mois, de 3 piastres à 2 livres. «Comment ne pas haïr un président qui nous a volé et qui nous a imposé un gouvernement d’homme d’affaires», lâche Rania. Et ce n’est pas le changement de gouvernement ni la nomination d’un vice-président qui a changé la donne.
Tsunami de colère. Dans la rue, les gens scandent: «Bara, bara, Moubarak!», «Dégage, dégage, Moubarak!». Ce tsunami de colère bien plus massif que la révolution de jasmin en Tunisie, brouille d’ailleurs toutes les cartes de la géopolitique du Moyen-Orient et de la politique égyptienne.
Aujourd’hui les leaders, qu’ils soient du parti national égyptien, le parti au pouvoir, ou de l’opposition, sont dépassés par les événements et surpris par le succès de la révolution des jeunes.
«Le pouvoir est passé des mains d’un Etat policier à celles du peuple, analyse Mohammed Hassanine Haykel, un des observateurs les plus influents de la politique égyptienne. Le système Moubarak est fini et, surtout, il n’a plus de légitimité.» Sayeed Badawi, président du Wafde, le premier parti de l’opposition, abonde: «La rue a le pouvoir désormais et nous devons lui obéir.»
Un message qui fait rire les jeunes de la place de la Libération. «Hier, nous étions des vauriens. Nous n’étions que des voyous et des drogués, comme le prétendaient les gens du régime et l’opposition.
Ils nous expliquaient que ce n’était pas sur Facebook qu’on faisait une révolution et que nos vidéos prouvant la répression policière ne servaient à rien, remarque Rania. Et maintenant nous sommes des héros qui intéressent tous les partis. Même le nouveau gouvernement veut dialoguer avec nous pour organiser la transition.» Transition, le mot est lâché. Mais qui peut l’incarner?
Transition. Surtout pas le vice-président actuel Omar Suleyman qui a pourtant sorti le grand jeu pour calmer les foules. Alors que le régime a appauvri une classe moyenne dont les enfants dansent sur les cendres de la première République égyptienne, l’ancien chef des renseignements promet aujourd’hui le plein-emploi, une hausse des salaires, la baisse des prix des denrées alimentaires et la fin des fraudes électorales.
Pour prouver sa bonne foi, il a viré les ministres businessmen qui devaient leur poste à Gamal Moubarak, le fils du président et son successeur désigné.
La réponse des jeunes est à la hauteur des promesses: pharaoniques. Ils ont réussi mardi 1er février à faire sortir plus d’un million d’Egyptiens dans les rues. Avec un seul slogan: «Le pouvoir au peuple!»
Ils ont ensuite donné un ultimatum au clan Moubarak pour vider les lieux. Sinon: «Nous les chasserons sans pitié, répond Rania qui se demande si la majorité silencieuse va les rejoindre prochainement. Nous pourrions même les tuer tant nous les haïssons. Nous voulons un nettoyage de l’ère Moubarak. L’Egypte a trop souffert.»
Il est temps, comme le réclament les manifestants, de dissoudre un Parlement qui ne représente que lui-même, de récrire une constitution démocratique et de nommer un gouvernement d’union nationale qui assurera la transmission des rênes du pouvoir sans que l’Etat ne sombre dans l’anarchie et la violence.
El-Baradei. Une mission que revendique el-Baradei qui se présente comme le père de la révolution de la jeunesse: «Nous vivons un moment crucial de l’histoire de l’Egypte, il faut aller plus loin et structurer le mouvement actuel.
Les jeunes, la société civile, les syndicats, l’armée, les patrons et les partis doivent participer à un gouvernement transitoire. Je veux bien le diriger. Mon souci, c’est que mon pays rattrape son retard économique et social. Pour cela, il faut la liberté et donner l’espoir au peuple.»
Ce discours rassurant plaît aux Américains et aux Européens. Ils pensent avoir trouvé leur joker pour assurer un atterrissage en douceur de l’Egypte.
Mais les enfants de la révolution ne l’entendent pas de cette oreille. Ils refusent qu’el-Baradei récolte les fruits de leur colère. Sur la place de la Libération, Samar, jeune informaticienne, se demande où se trouvait le Prix Nobel de la paix au moment où elle passait ses nuits à la belle étoile pour manifester contre Moubarak.
«El-Baradei est l’homme des Occidentaux, nous ne le connaissons pas. Nous exigeons des élections libres. C’est au peuple de choisir. Et pas à Washington, Londres ou Tel Aviv.»
Un avis repris en cœur par Victoria Harper, une Texane mariée à un Egyptien qui est venue soutenir ce Mai 68 arabe. De façon radicale. Sur sa pancarte en carton, elle a écrit: «Moubarak est un lâche et un menteur. Et honte à l’Amérique.» Même le président américain Barack Obama en prend pour son grade. «Il est venu au Caire après son élection pour promettre la démocratie aux Egyptiens, peste cet activiste des droits de l’homme. Et aujourd’hui il se tait.»
Quant à el-Baradei, il n’a pas su trouver les mots pour séduire les jeunes de la place de la Libération. Des jeunes qui n’ont ni leader ni porte-parole, dont la force réside dans leur capacité de mobilisation et leur poids dans la population égyptienne, environ 70%.
«Nous n’avons pas de structure, c’est de l’auto-organisation», reconnaît le docteur Amr Hamdawy, directeur des études stratégiques au Caire et une des rares figures de la contestation. «C’est pour cela que les politiciens ont du mal à comprendre ce qui se passe ici, mais je crains le pire si nous parlons trop longtemps et que rien ne bouge. Ce sera le clash.»
Un clash qui aura lieu ce vendredi 4 février déjà: mardi soir, le président Moubarak s’est montré ferme lors de sa deuxième allocution télévisée. «Je ne quitterai pas le pouvoir avant septembre», a-t-il déclaré d’un ton martial, refusant le dialogue, préparant du coup le pays au pire.
Seule l’armée garantit, pour le moment, la stabilité de l’Egypte, elle qui a sorti ses chars, occupe massivement les rues du pays. Une présence qui rassure et qui est accueillie par des fleurs.
Mardi, Reda a fait le tour des tanks qui bloquent les routes d’accès à la place de la Libération pour offrir des bouquets aux militaires, tout sourire. Eux qui ont fait et défait les régimes – comme en Turquie – ont promis de ne pas tirer sur la foule et de porter les revendications d’une jeunesse qui le lui rend bien.
Une chose est sûre, c’est l’armée qui aura le dernier mot aux pays des pharaons.
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