C’est en passe de devenir une nouvelle tradition romande. Le 21 juin, on fête la musique avec des concerts gratuits aux quatre coins des villes, et durant les semaines qui suivent, le phénomène se reproduit, d’un festival à l’autre, quasi sans interruption.
De Lausanne à Genève, de Sierre à Montreux, les scènes gratuites pullulent – de programmations off en journées des familles – jusqu’à faire de l’été la plus avantageuse des saisons pour celles et ceux qui ont l’oreille fine.
Reste que, à force de multiplier les cadeaux aux mélomanes de tous bords, pourra-t-on encore leur faire mettre la main au portemonnaie quand les jours plus gris seront de retour?
La qualité avant tout. Directeur de Takk Productions et agent de nombreux artistes internationaux comme Portishead, Amy Macdonald ou Paolo Nutini, Sébastien Vuignier n’en doute pas une seconde. «C’est une dynamique positive, expliquet- il. Si les gens voient de bons groupes gratuitement, ils ne rechigneront pas à payer pour les revoir en club plus tard.»
Surtout, les artistes sortent gagnants de l’opération, «si on ne les envoie pas au casse-pipe. C’est l’occasion pour eux de se produire devant un public plus large que d’habitude et de profiter d’une bonne exposition médiatique.» Et contrairement aux idées reçues, un concert gratuit ne signifie pas un cachet au rabais.
Du côté des festivals, on affiche un franc sourire également. Malgré l’augmentation de l’offre, il y a assez d’artistes en tournée pour que chacun y trouve son compte.
«Le risque est plutôt au niveau du public, observe Michael Kinzer, directeur du Festival de la Cité à Lausanne. Il est important d’avoir une ligne artistique claire, afin de convaincre et de se démarquer des autres événements. Le danger serait de décrédibiliser l’offre musicale en faisant de ces concerts gratuits de simples animations.»
La part belle aux découvertes. Du côté du Montreux Jazz Festival, on partage cette analyse, tout en insistant sur les avantages qu’offre aujourd’hui une programmation gratuite.
«Comme l’enjeu de la vente de billets disparaît, on a plus de souplesse, constate Mathieu Jaton, secrétaire général du festival. On n’a plus à se soucier d’avoir un artiste en exclusivité et on peut boucler l’affiche un peu plus tard, ce qui permet de s’ouvrir de nouvelles possibilités.»
Surtout, la gratuité permet de s’assurer un public pour les artistes émergents, dans un marché romand où l’offre n’a cessé de croître depuis cinq ans, entre le nouvel essor des clubs et la réorientation de nombreux festivals.
Depuis trois ans, le Jazz Café permet ainsi d’offrir une visibilité nouvelle aux découvertes, «même s’il faut toujours être vigilant et bien placer la limite, afin que l’offre gratuite ne péjore pas la programmation payante.»
Exemple cette année, le petit prince de l’electro James Blake, à l’affiche du Miles Davis Hall. «S’il avait été seul, nous aurions misé sur un concert gratuit au Café, explique Mathieu Jaton. Mais en le programmant dans une soirée cohérente (aux côtés des chanteuses Laura Marling et Rumer, ndlr), on a pu tenter le pari d’un concert payant.»
Face à ce consensus, on aurait donc tort de se méfier d’une programmation gratuite toujours plus riche. Tout le monde y trouve son compte, sur, derrière et devant la scène. Et si la qualité musicale n’est pas forcément toujours au rendez-vous, l’offre est assez pléthorique pour faire son marché selon ses goûts.
Et même pour voir à l’oeil quelques-unes des dernières sensations musicales du moment, d’Anna Calvi à Wu Lyf, en passant par Arnaud Fleurent-Didier. A tel point que cet été, les passionnés risquent bien de devoir faire des choix certains soirs… à moins d’avoir le don d’ubiquité.
Trois découvertes de la scène ouverte
Arnaud Fleurent-Didier
Avec France Culture, ce Français discret a donné une voix à ses contemporains, perdus entre des géniteurs soixante-huitards et une société en crise. Derrière ce tube générationnel se cachait un musicien tout aussi marquant, chaînon manquant entre le bobo Vincent Delerm et le déjanté Katerine.
Héritier d’une certaine variété comme d’un psychédélisme à la française, Arnaud Fleurent-Didier remet la chanson au goût du jour, dans le texte comme dans les sons.
Lausanne. Festival de la Cité. Place du Château. Ve 1er, 20 h 15.
Wu Lyf
Nouvelle coqueluche des milieux branchés, le groupe de Manchester vaut mieux qu’un simple coup de hype. Acronyme de World Unite! Lucifer Youth Foundation, Wu Lyf (prononcez «woo life») a d’abord cultivé son mystère sur le Net, avant de s’imposer avec l’album Go Tell Fire to the Mountain (dist. Musikvertrieb). Un condensé de pop protéiforme, qui mixe électricité tordue et rythmiques épileptiques, poussées épiques et chant vibrant.
Montreux. Montreux Jazz Festival. Jazz Café. Sa 2, 22 h.
Agnes Obel
Si l’Anglaise Anna Calvi – également en concert gratuit le 4 juillet – fut la chouchou des médias cette année, on peut lui préférer le charme brumeux d’Agnes Obel.
Plus discrète, l’ascension de la Danoise s’est faite sur le temps, depuis la sortie de son premier album, Philarmonics, à l’automne dernier. Portée par un piano joueur et une voix magnétique, la musique d’Agnes Obel oscille entre ritournelles mélancoliques et ballades plus complexes.
Montreux. Montreux Jazz Festival. Jazz Café. Ma 12, 22 h.
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