Radieuse dans sa robe gris perle, Lola Karimova-Tillyaeva prend la pose d’un air étudié entre Monica Bellucci et Alain Delon. Nous sommes le 8 avril 2009, au Musée d’art moderne de Paris. Parmi les convives figurent aussi Emmanuelle Béart, Bernadette Chirac ou Guillaume Sarkozy.
«Gulnara s’est débarrassée de Zeromax, comme un serpent qui abandonne sa peau.» Craig Murray, ex-ambassadeur britannique à Tachkent
Tout ce beau monde s’est déplacé à l’invitation de la fille cadette du président ouzbek Islam Karimov, ambassadrice auprès de l’Unesco depuis janvier 2008. Ce soir, elle inaugure le Fonds Ouzbékistan 2020, un organisme destiné à promouvoir les échanges culturels avec l’Occident.
Ce sera le début d’une véritable opération de relations publiques. Dans les mois qui suivent, la jeune femme de 30 ans s’affiche au Festival de Cannes, dans les soirées jet-set de Saint-Tropez, dans les galas de charité parisiens ou les défilés de mode Christian Dior.
Cela tombe à point nommé: l’Union européenne doit justement se prononcer sur l’annulation des sanctions imposées à l’Ouzbékistan suite au massacre d’Andijan de mai 2005, lorsque les forces de l’ordre ont fait plusieurs centaines de morts en tirant sur une foule de manifestants.
L’embargo sur les livraisons d’armes à l’Ouzbékistan, l’un des régimes les plus autoritaires d’Asie centrale, sera levé le 27 octobre 2009.
Depuis lors, Lola Karimova-Tillyaeva s’est faite plus discrète en France, privilégiant la tranquillité des rives du Léman, où elle possède une maison. La demeure de Collonge-Bellerive a été acquise avec son mari Timur Tillyaev en mai 2008 pour 4 millions de francs. Mais elle leur paraît bientôt trop modeste.
En juillet 2010, les époux achètent une propriété à Vandœuvres pour 43,4 millions de francs sur une parcelle de 5812 m2. La demeure s’était échangée en 2006 pour 13,6 millions de francs.
On sait très peu de chose sur la fortune du couple Tillyaev. On lui attribue la propriété d’un grand centre commercial (Abu-Sahiy) à Djizak, au nord-est de l’Ouzbékistan, ainsi que d’une société d’importation de biens de consommation, la Tashkent Cargo Company. Il gérerait également 200 parkings et une vingtaine de marchés couverts dans la capitale.
Selon un câble diplomatique révélé par Wikileaks, la cadette du président posséderait également deux boîtes de nuit à Tachkent, dont l’une «vend illégalement de l’alcool fort importé». A la tête de la Fédération ouzbèke de gymnastique, Lola Karimova-Tillyaeva a fondé en 2002 l’ONG «You are not alone» destinée aux orphelins et aux enfants handicapés.
L’effet Kolonistan. Mais Lola Karimova-Tillyaeva n’est pas la seule héritière du clan Karimov à apprécier la discrétion des communes huppées de la rive gauche.
Sa sœur aînée, Gulnara Karimova, 38 ans, y a acquis une propriété en janvier 2009 pour 18,2 millions de francs. La parcelle de 2473 m2, qu’elle vient d’agrémenter d’une piscine, se trouve au cœur du coteau de Cologny, à quelques centaines de mètres de la demeure de sa sœur, avec qui elle entretiendrait d’ailleurs des rapports houleux.
Le voisinage inclut la fille du président kazakhe Dinara Kulibayeva, la famille de l’ex-maire d’Almaty Viktor Khrapunov ou encore l’oligarque russe Guennadi Timtchenko.
Titulaire d’un master en «arts» de l’Université Harvard, Gulnara Karimova représente son pays depuis septembre 2008 auprès de l’Office des Nations Unies à Genève. En janvier 2010, elle a été nommée ambassadeur en Espagne et partage désormais son temps entre Madrid et Genève.
La compagnie nationale Uzbekistan Airways la suit d’ailleurs de près: une ligne Tachkent-Genève a été ouverte en octobre 2008. En juin 2010, elle a été étendue à Madrid.
Sur les bords du Léman, Gulnara Karimova cultive son penchant artistique. Elle enregistre des chansons sous le nom de scène de Googoosha, écrit des poèmes et développe les activités de sa fondation culturelle Fund Forum.
Début 2009, l’aînée du président Karimov lance une collection de bijoux en collaboration avec Chopard (Guli for Chopard), lors du salon Baselworld. Une partie des bénéfices devait être reversée au festival de jeunes talents Yangi Avlod, créé par la fille du président et «soutenu par l’Unicef», selon un communiqué de la marque de luxe daté d’avril 2009.
Problème, l’organe onusien n’en a jamais entendu parler. L’Unicef «n’a jamais eu aucune collaboration avec Gulnara Karimova», confirme sa porte-parole Marixie Mercado.
Chopard n’est pas la seule à s’être fait avoir. Le chanteur Sting, qui s’est produit à Tachkent en 2009 à l’invitation de la fille du président, affirmait lui aussi que son concert avait été «sponsorisé par l’Unicef».
«Système de pillage.» A côté de ces activités culturelles, Gulnara Karimova est également une redoutable femme d’affaires. L’activiste Alexander Yearsley, auteur du blog Uzbekistan Exposed, juge qu’elle a mis en place un véritable «système de pillage des ressources de son pays à travers l’expropriation de firmes, commerces ou toute autre industrie qui l’intéresse».
Pour l’ex-ambassadeur des Etats-Unis Jon Purnell, qui s’exprimait en septembre 2005 dans un document publié la semaine dernière par Wikileaks, «Gulnara Karimova a usurpé et poussé à la faillite de nombreux entrepreneurs grâce à ses connexions gouvernementales.
La plupart des Ouzbeks la perçoivent comme une femme avide de pouvoir qui utilise son père pour écraser quiconque se trouve sur son chemin (…), n’hésitant pas à mettre la pression sur ses compétiteurs ou à les forcer à mettre la clé sous le paillasson.»
Cela lui aurait permis d’amasser une fortune considérable, dans un pays où le salaire hebdomadaire moyen n’excède pas 30 dollars.
Les bases du système ont été posées en 2001, alors qu’elle a tout juste 29 ans. Tout débute le 28 juillet 2001. Ce jour-là Gulnara Karimova vient une fois encore de se disputer avec son époux, l’Afghano-Américain Mansur Maqsudi, avec qui elle vit dans le New Jersey.
Deux gardes de sécurité, au service de la fille du président, menacent alors l’homme d’affaires, l’acculant contre un mur. C’en est trop: le mari demande le divorce. Le lendemain, il découvre que Gulnara Karimova est partie pour Tachkent, en emmenant leurs deux enfants.
Ce n’est que le début d’un rocambolesque feuilleton. Quelques semaines plus tard, des agents des services de sécurité ouzbeks investissaient les locaux de la firme Coca-Cola Bottlers of Uzbekistan (CCBU), une joint-venture entre une filiale de Coca-Cola, l’Etat ouzbek et Roz Trading, l’entreprise de Mansur Maqsudi, qui en possédait 55%.
Dans les mois qui suivent, la Cour économique de Tachkent décide de confisquer ces parts et les remet à l’Etat, invoquant une dette de 12 millions de dollars.
A la même période, Gulnara Karimova fait enregistrer plusieurs firmes à son nom aux Emirats arabes unis. Deux d’entre elles, Revi Holdings et OA Stores, se mettent à recevoir des sommes importantes de la part de Coca-Cola Bottlers of Uzbekistan, qu’elles reversent ensuite sur les comptes privés de Gulnara Karimova.
Entre début 2002 et mars 2003, l’aînée du président perçoit 5,1 millions de dollars ainsi. Officiellement, il s’agit d’un «salaire» pour la gestion de CCBU et la fourniture de prestations de conseil.
A partir de 2003, Gulnara Karimova change de stratégie. Les entreprises dubaïotes ont fait leur temps et elle cherche un nouveau véhicule pour mener ses opérations.
Ce sera Zeromax, une firme créée en 1999 dans le Maryland et dirigée par l’Ouzbek Miradil Djalalov et l’Américain Harry Eustace Sr., deux hommes qui deviendront des proches associés de Gulnara Karimova, même si elle prend garde à ne jamais apparaître – sur le papier – comme la propriétaire de Zeromax.
Dans un câble diplomatique daté de janvier 2005, l’ambassadeur américain Jon Purnell dit pourtant avoir des informations selon lesquelles elle «a repris les parts dans Zeromax d’un baron local de la mafia».
Début novembre 2004, la holding rachète les parts de Coca-Cola Bottlers of Uzbekistan détenues par l’Etat ouzbek pour 15 millions de dollars, alors qu’elles valaient 82,5 millions à l’époque où elles ont été confisquées à Roz Trading.
Quelques jours plus tard, le 17 novembre 2004, Zeromax est inscrit au registre du commerce de Zoug. Les affaires courantes de la société seront gérées par un Ouzbek du nom d’Ikromjon Yokubov, dépêché en Suisse en décembre 2005.
Gaz, pétrole et or. Depuis son refuge helvétique, l’entreprise va se muer en véritable empire, exerçant une emprise tentaculaire sur l’économie ouzbèke.
La firme est active dans le pétrole, le gaz, le ciment, la culture de coton (12 000 hectares) et de blé, le bétail, le textile, la production de bentonite et les stations-services (UzGazOil).
En novembre 2006, Zeromax prend une participation de 15,5% dans Oxus Gold, une firme britannique qui exploite le champ aurifère d’Amantaytau, et obtient que son directeur Miradil Djalalov soit nommé dans l’équipe dirigeante d’Oxus Gold.
Un mois plus tôt, le gouvernement avait menacé de lui retirer sa concession, en raison d’arriérés d’impôts atteignant 224 millions de dollars.
L’homme, que tout le monde surnomme Adil à Tachkent, est également le directeur du FC Bunyodkor, un étrange club de foot créé en 2005 et qui s’est payé des joueurs de renommée internationale comme le Brésilien Rivaldo et le coach de l’équipe nationale du Brésil Luiz Felipe Scolari.
Le Camerounais Samuel Eto’o s’est, lui, vu proposer 25 millions de dollars pour jouer deux ou trois mois avec le club. «Je me suis dit le bon Dieu est revenu sur terre!, raconte le joueur de l’Inter Milan, dans une interview à Telefoot. Mais je voulais continuer à jouer au plus haut niveau, alors j’ai dit non.»
En octobre 2008, l’empire helvétique de Zeromax s’étend, avec l’arrivée à Champel de la firme JMS Import & Export. Active dans «le négoce de pétrole et de gaz», elle est présidée par Miradil Djalalov, selon le registre du commerce genevois.
Un an plus tard, c’est la société FMN Logistics, dirigée par le fils de Harry Eustace Sr., Harry Jr., qui s’installe à Zoug. Elle dispose d’un quasi-monopole sur les contrats de fourniture aux troupes américaines et de l’OTAN en Afghanistan passant par l’Ouzbékistan. En septembre, elle célébrait la livraison de son 1000e container aux soldats.
Mais Zeromax vit ses derniers jours. Le 5 mai 2010, la Cour économique de Tachkent ordonne la cessation de ses activités et la saisie de ses biens. Elle aurait une dette de 500 millions de dollars envers l’Etat ouzbek, malgré un résultat d’exploitation de 3,2 milliards de francs en 2008.
Tout s’effondre en quelques semaines: Miradil Djalalov est arrêté pour «détournement de fonds», les gigantesques chantiers entamés dans la capitale, dont un stade de foot à 150 millions de dollars, sont immobilisés, des milliers d’employés sont mis au chômage technique et l’entraîneur Felipe Luiz Scolari rompt son contrat et quitte le pays. Officiellement, ce dernier souhaite «se rapprocher de son fils qui étudie au Portugal». Mais, depuis juin, il officie pour le club brésilien Palmeiras.
La faillite fait des vagues jusqu’en Suisse. Annoncée le 13 août 2010, la liquidation de Zeromax a fait l’objet d’un recours devant le Tribunal fédéral, déposé par la gigantesque holding ukrainienne System Capital Management (SCM).
Sa filiale Metinvest, qui a un bureau à Genève, a produit et livré en 2009 les tubes de fer utilisés pour la construction d’un gazoduc reliant la Chine au Turkménistan. Zeromax gérait le tronçon ouzbek. La holding zougoise a-t-elle omis de les payer? SCM ne se prononce pas, car la procédure est encore en cours.
Plusieurs entreprises allemandes, mandatées par Zeromax pour des projets de construction, dont un immense palais d’expositions au cœur de la capitale, n’ont pas non plus été payées.
La dette s’élève à 130 millions d’euros. «Les autorités fédérales et les firmes concernées cherchent avec le Gouvernement ouzbek une solution acceptable pour les deux parties», confirme une porte-parole de l’administration allemande.
FMN Logistics sera elle aussi mise en liquidation d’ici à la fin de l’année, selon l’avocat genevois Gérard de Cerjat, qui l’administre. JMS Export & Import a, elle, été déclarée en faillite le 5 août 2010, indique le jugement du Tribunal genevois de première instance.
Faillite «mise en scène». Que s’est-il réellement passé? Tom Moyne, spécialiste de l’Ouzbékistan à l’ONG Global Witness, pense que la faillite a été «mise en scène»: «Gulnara Karimova souhaitait réorganiser son empire économique et se refaire une réputation à l’étranger. Elle a donc obtenu la fermeture de Zeromax», devenu trop ostensible.
Exambassadeur britannique à Tachkent, Craig Murray, écrit sur son blog que «la firme a fonctionné efficacement pendant plusieurs années comme un masque pour dissimuler la mainmise des Karimov sur une bonne partie des richesses du pays. Mais la façade a commencé à se fissurer il y a deux ans.
On s’en est donc débarrassé, comme un serpent qui abandonne sa peau. Je ne pense pas que Gulnara ait perdu un centime dans l’opération. Si Zeromax fait faillite, ses dettes seront annulées, et je ne serais pas étonné que les actifs de la société restent entre les mains des Karimov, sous l’égide d’un nouveau véhicule.»
Tout cela se déroule dans un contexte politique mouvant. Gulnara, tout comme sa sœur Lola, commence à préparer l’après-Karimov. En 2007, le président de l’Ouzbékistan, un pays classé à la 172e place de l’indice de corruption de Transparency International, avait été réélu avec 90,7% des voix. Mais, âgé et malade, il sera sans doute remplacé lors des élections de 2014.
Un proche du régime estime que «ses deux filles cherchent à assurer leurs arrières. Elles sont en train de faire sortir un maximum d’argent du pays, notamment en le plaçant sur des comptes ou dans de l’immobilier à l’étranger.» Contactées par L’Hebdo, elles n’ont pas souhaité s’exprimer.
Dans ce contexte, l’achat par les filles Karimova – auxquelles le magazine Bilan attribue une fortune de 1 à 1,5 milliard de francs – de plusieurs propriétés à Genève soulève des questions.
D’autant plus qu’elles les ont acquises largement au-dessus du prix du marché: elles ont payé 7467 et 7359 francs le m2, alors que la moyenne dans cette zone atteint 3000 à 4500 francs le m2.
«Toute personne un peu sensée doit s’interroger sur la provenance de tels fonds», estime Catherine Kuffer, maire de Vandœuvres où se trouve la demeure à 43,4 millions achetée par Lola Karimova-Tillyaeva.
L’ex-procureur général Bernard Bertossa juge pour sa part qu’une telle transaction «est trop importante pour relever de la seule spéculation». Il y a «sans doute autre chose là derrière, mais si personne ne cherche à le découvrir, on ne le saura jamais», poursuit-il. Il rappelle qu’un «simple soupçon suffit pour ouvrir une enquête».
La question deviendrait encore plus pressante si les sœurs Karimova avaient des comptes bancaires en Suisse, comme le soupçonnent la plupart des bons connaisseurs du régime.
Elles sont clairement identifiées comme des «personnes politiquement exposées» (PPE) et viennent d’un pays lui aussi considéré comme «à risque», ce qui oblige les institutions financières qui traiteraient avec elles à effectuer des contrôles stricts sur l’origine des fonds.
Mais les autorités ne semblent pas pressées d’agir. Le canton de Genève relève qu’il est uniquement compétent pour vérifier si la Lex Koller est respectée, à savoir si l’acquéreur d’un bien immobilier dispose d’un permis de séjour en règle et va en faire sa résidence principale.
Le procureur général Daniel Zappelli et le Ministère public de la Confédération se réfugient pour l’heure derrière le secret de fonction pour ne pas se prononcer sur ce cas.
Ouzbékistan
Etat de 28 millions d’habitants, l’Ouzbékistan est dirigé par le président Islam Karimov depuis son indépendance, le 31 août 1991. La population est à 90% sunnite. Ce pays a d’importantes richesses minières (gaz, pétrole, or). L’agriculture représente un quart de son PIB de 32,8 milliards de dollars. En 2009, les exportations ont atteint 11,7 milliards de dollars (34% de pétrole et de gaz, 8,6% de coton et 29,5% d’or).

Décryptage
Une méthode rodée
LE CAS CCBU
Entre février 2002 et mars 2003, Revi Holdings – une firme enregistrée à Dubaï au nom de Gulnara Karimova – reçoit 1,1 million de dollars de Coca-Cola Bottlers of Uzbekistan (CC BU) et 3,9 millions de dollars de OA Stores, une autre société appartenant à la fille du président, selon des documents bancaires consultés par L’Hebdo.
Cet argent provient d’un contrat de gestion et de vente de sucre (à un prix surfait) entre Revi et CC BU et d’un contrat de conseil et de publicité entre OA Stores et CC BU, selon le témoignage de l’ex-assistant de Gulnara Karimova, Farhod Inogambaev, devant une Cour américaine.
Durant la même période, Revi verse 5,1 millions de dollars sur les comptes privés de Gulnara Karimova à la Citybank de Dubaï et à la HSBC de Jersey, a pu constater L’Hebdo.
LE CAS UZDUNROBITA
Fin 2001, Uzdunrobita, une joint-venture entre la firme américaine ICG et l’Etat ouzbek, mandate Revi pour des prestations de lobbying et de conseil. En échange, la société de Gulnara Karimova reçoit 51% dans Uzdunrobita, selon Farhod Inogambaev.
Un peu plus tard, la fille du président revend ses parts dans Uzdunrobita à l’entreprise russe Mobile Telesystems, bien au-dessus du prix du marché, selon un câble de l’ambassade US publié par Wikileaks.
LE CAS HUAWEI
En novembre 2002, la firme de télécommunications chinoises Huawei verse 1 million de dollars à Global Communications Group, une firme enregistrée à Dubaï à la même adresse que Revi Holdings, selon un document obtenu par L’Hebdo.
Fin novembre et début décembre, Revi verse 1,2 million de dollars sur les comptes privés de Gulnara Karimova à la Citybank, selon les transactions que nous avons consultées. Huawei obtient peu après un contrat pour développer le réseau de téléphonie mobile ouzbek.
LE CAS ZEROMAX
Début 2003, Zeromax conclut un contrat avec un partenaire dont le nom n’est pas divulgué pour la fourniture de services de «recherche et marketing» dans le domaine pétrolier.
Le document, que L’Hebdo a consulté, prévoit le versement de 1,5 million de dollars sur un compte de la Parex Bank à Riga. Celui-ci appartient à Gulnara Karimova, dit Farhod Inogambaev, qui l’a ouvert pour elle. Le 3 mars 2003, le cabinet des ministres confie la construction du gazoduc de Shurtan-Sherabad à Zeromax.
Insolite
Un centre ouzbek au milieu des pâturages de Suisse centrale

L’histoire de la famille Karimov avec la Suisse n’a pas débuté avec l’arrivée de Lola Karimova à Genève, en 2008.
Le 21 août 1991, dix jours avant la chute du régime communiste en Ouzbékistan, Anvar Makhmoudov, futur ministre du Commerce extérieur, est envoyé à Wangen (SZ) pour y ouvrir une entreprise appelée Usbec Trading.
La firme s’occupe de commercialiser du coton ouzbek, l’une des principales sources de revenus de ce pays enclavé d’Asie centrale. Anvar Makhmoudov est secondé par le Turc Enver Altayli, un proche du président Islam Karimov.
En janvier 1999, Enver Altayli s’enfuit en Allemagne avec tout l’argent de la société. «Tout a disparu en une nuit, se souvient un ancien administrateur. Il ne restait même pas 5 francs.»
La firme laisse derrière elle une dette de 32,5 millions de francs, dont 4,5 millions d’impôts impayés à la commune de Wangen. Le reste est dû au géant suisse du coton Stahel Hardmeyer.
Malgré plusieurs rencontres lors du Forum de Davos, les deux parties ne parviendront jamais à se mettre d’accord sur un remboursement par l’Etat ouzbek. Stahel Hardmeyer finira par faire faillite, «en partie à cause de cette dette», relate son avocat de l’époque, Nikolai Grammatikov.
Mais les relations entre Tachkent et la Suisse ne sont pas rompues pour autant. A trois kilomètres de Wangen, au milieu des champs et à deux pas de l’usine de chocolat Lindt & Sprüngli, se dresse un bâtiment industriel en béton.
L’Etat ouzbek l’a acheté au début des années 90 pour y créer un «centre de promotion économique» (Usexpozentrum). Inauguré en 1995 en présence du président Karimov, il devait faciliter l’accès de Tachkent aux marchés européens.
Monopole sur le coton. Plusieurs proches du gouvernement se sont succédé à sa tête, comme Bakhtiyar Kamilov, frère d’un ex-ministre des Affaires étrangères, ou Akmal Nasirov, ministre député pour le Commerce extérieur.
Sous leur houlette, le Samarkand Palace – un restaurant plus connu pour ses hôtesses que pour ses mets – a vu le jour. Ils ont aussi accumulé 600 000 francs de retards d’impôts auprès de la commune d’Altendorf (SZ).
«Aujourd’hui, nous nous occupons essentiellement de la vente de coton ouzbek», explique Anvar Abirov, le gérant actuel du lieu. En 2008, Usexpozentrum est en effet devenu Uzprommashimpeks, l’une des trois entreprises semi-étatiques disposant d’un monopole sur la production de coton ouzbek.
«Ici se trouve le siège pour toute l’Europe de l’Ouest», indique l’homme à la fine moustache, qui précise que la Suisse est «le deuxième ou troisième partenaire commercial» de son pays après la Russie et la Chine.
Dur à imaginer en voyant les locaux quasiment vides, si ce n’est un bric-à-brac de poteries, tapis et autres objets d’artisanat ouzbeks. Le bâtiment abrite aussi un hôtel, qui semble à l’abandon.
Uzprommashimpeks vend son coton à des intermédiaires internationaux. Sur son site, elle dit traiter notamment avec Dunavant, Louis Dreyfus, Ecom Agroindustrial et Paul Reinhard, même si cette dernière le nie. «Les entreprises actives dans le commerce de coton sont presque toutes en Suisse; c’est pourquoi nous avons choisi ce pays», note Anvar Abirov.
Mais le coton ouzbek, dont la culture intensive a pratiquement asséché la mer d’Aral, est une industrie controversée. Chaque année, l’Etat ferme les écoles et les administrations et oblige les citoyens – enfants compris – à participer à la récolte. L’ONU et l’UE ont dénoncé cette forme de travail forcé.
Début décembre, l’ONG allemande ECCHR a porté plainte auprès du Secrétariat d’Etat à l’économie contre Louis Dreyfus Commodities (Genève) pour violation des principes de l’OCDE sur les entreprises multinationales.
Fin octobre, elle avait fait de même contre Paul Reinhard (Winterthour) et Ecom Agroindustrial (Pully). Elle les accuse d’acheter du coton récolté par des enfants, «parfois âgés de seulement 5 ans».
Anvar Abirov est à mille lieues de tout cela: il prévoit d’ouvrir un nouveau restaurant, le Samarkand, dans les locaux d’Altendorf d’ici au printemps. «Il y aura des spécialités ouzbèkes et méditerranéennes», sourit-il.
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