Satire
«La Soupe», ses gagnants et ses perdants

Par Michel Guillaume - Mis en ligne le 29.06.2011 à 10:44

Chaque dimanche, près de 250 000 auditeurs en prennent une louche sur la Première. Un rendez-vous que la plupart des politiciens appréhendent.

C’était en janvier 2005. A L’Hebdo, Micheline Calmy-Rey avait confié qu’elle n’écoutait pas "La soupe" sur la Première de la RSR, ajoutant même «qu’elle se sentirait blessée d’être réduite à une ritournelle» dans la caricature créée par Yann Lambiel.

Six ans plus tard, la présidente de la Confédération a enfin osé monter sur le ring face aux chroniqueurs. Même si elle est apparue très crispée lorsque ceux-ci ont abordé la cuisine interne du Conseil fédéral et peu inspirée en traitant l’émission de «cabaret d’Etat», elle s’est bien battue pour défendre ses convictions.

C’est sûr désormais: la présidente de la Confédération n’a pas beaucoup d’humour, mais elle sait rire et a eu le mérite de rendre l’émission très animée. Sur le ring, il n’y a donc pas eu de K.-O., mais beaucoup d’auditeurs conquis par cet affrontement du pouvoir face à ses bouffons.

Depuis sa création en l’an 2000, trois animateurs – Ivan Frésard, Florence Farion et Anne Baecher – ont piloté cette émission dont le succès ne se dément pas.

Ses taux d’écoute sont à la fois excellents et très stables: chaque dimanche, quelque 93 000 Romands en ont fait un rendez-vous incontournable suivi de bout en bout, tandis que 244 000 personnes l’écoutent partiellement, soit une part de marché de 51%.

Pour le politicien qui s’y rend, il s’agit donc de ne pas se rater. «C’est l’une des épreuves politiques les plus terribles en Suisse romande. J’étais très anxieux avant d’y aller», déclare le jeune candidat au Conseil national Philippe Nantermod (PLR/VS).

D’autres politiciens bien plus chevronnés sont tout aussi fébriles, mais sans l’avouer. Certains n’ont jamais accepté l’invitation, comme le chef du groupe PDC Urs Schwaller.

Les membres d’un exécutif hésitent en général beaucoup. La candidate non élue au Conseil fédéral Karin Keller-Sutter (PLR/SG) a fini par accepter l’invitation, alors qu’elle a refusé trois fois de participer à une émission semblable de la TV alémanique. «Un membre de gouvernement ne peut pas jouer les clowns, c’est une question de crédibilité», estime-t-elle.

Plus d’audace. Pourtant, de l’avis d’une grande majorité de politiciens interrogés, les chroniqueurs de "La soupe" ne sont pas si cruels que cela. «En Suisse, les émissions d’humour ne sont pas méchantes», témoigne Martine Brunschwig Graf. Qui cite quelques conditions pour que tout se passe bien: «Il faut y aller pour s’amuser, en restant soi-même et en évitant de se dire qu’on y perd sa dignité.»

Le secrétaire politique Jean-Yves Gentil (PS/JU) en appelle même à plus d’audace de la part des fous du roi: «Cette émission est un bon divertissement, mais il y aurait en Suisse romande de la place pour une satire plus incisive, dévoilant vraiment le dessous des cartes en politique.»

La plupart des politiciens invités s’en sont donc plutôt bien sortis. Hormis les personnages fétiches de l’émission – ceux que Yann Lambiel parodie à la perfection comme Pascal Couchepin, Claude Frei et Daniel Brélaz – les meilleurs sont ceux qui ne se sont pas pris la tête avant de venir.

En décembre 2005, le conseiller fédéral et chef de la Défense Samuel Schmid avait fait un tabac en déclarant d’emblée: «Si on m’invite à une soupe, moi j’apporte ma gamelle.» Il avait même distribué des rations de survie au public…

En septembre 2008, Martine Brunschwig Graf avait narré sa malheureuse candidature au Conseil fédéral avec beaucoup d’autodérision: «Lorsque j’ai entendu qu’on demandait aux candidats s’ils pensaient au Conseil fédéral en se rasant le matin, je me suis dit que je m’étais trompée de concours!» Sur le plan de l’humour, les femmes socialistes pourraient en prendre de la graine.

Parmi les flops les plus retentissants de l’émission figurent les passages de Christiane Brunner (PS/GE) et Valérie Garbani (PS/ NE), tantôt mal à l’aise et apathiques, tantôt agressives. «Les femmes socialistes font de leur féminisme un sacerdoce et prennent tout au premier degré, en refusant de rire de tout», témoigne l’humoriste Vincent Kohler.

Récemment, la conseillère nationale Maria Roth-Bernasconi a amorcé un léger progrès. Critiquant la composition presque totalement masculine de l’équipe de chroniqueurs, elle a remarqué: «Je sais qu’il faut au moins deux hommes pour une femme, mais tout de même...»

Cacophonie. Parmi les perdants de "La soupe", on trouve aussi quelques UDC comme Jean-François Rime qui a dérapé en voulant faire de l’humour à la place des comédiens: «Si au moins les minarets étaient en bois, ils brûleraient mieux.»

Quant à l’étoile montante de l’UDC genevoise Céline Amaudruz, elle a frisé le ridicule en tentant d’expliquer pourquoi les étrangers étaient responsables de la hausse de la consommation d’électricité en Suisse.

Cela dit, le piège du dérapage guette aussi les chroniqueurs, ainsi qu’en témoigne une récente émission avec le jeune UDC valaisan Grégory Logean, dont les attaques homophobes lui ont valu plusieurs plaintes.

En se déchaînant contre lui, les humoristes ont provoqué une cacophonie digne des débats d’Infrarouge sur la TSR. «Une Infrasoupe imbuvable», selon un des auditeurs sur le site de l’émission. Un raté resté heureusement exceptionnel.


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