Cela ressemble à la caverne d’Ali Baba des amateurs de high-tech, baignée de cette distinctive odeur des ordinateurs en marche incessante. Caméras, écrans plats, projecteurs, alignement de disques durs à six téraoctets, colonnes de lecteurs pouvant tout ingurgiter, de l’antique cassette VHS au Blu-Ray dernier cri. Dans cette discrète maison blanche de La Croixsur-Lutry (VD), siège de la société de production de films NVP (pour Nicolet Vidéo Productions), l’audiovisuel est partout et sous toutes les formes. Mais surtout sous celle que des millions de spectateurs ont découverte pour la première fois sur un écran avec Avatar: la troisième dimension.
«Aujourd’hui, 90% de nos réalisations sont en 3D: une soixantaine de films à ce jour», s’enthousiasme Philippe Nicolet, fondateur et directeur. De l’enthousiasme, justement, ce juriste de formation, ancien journaliste à 24 heures et rédacteur en chef de la chaîne lausannoise TVRL, en a à foison. Qu’il fouille dans ses tiroirs à la recherche de la bonne paire de lunettes, guide le visiteur dans son labyrinthe électronique ou détaille ses projets et la beauté de ses voyages, tout indique en lui le passionné. Et c’est par passion qu’il s’est lancé dans l’aventure des films en 3D en 2005, à l’heure où aucun téléviseur 3D Ready n’existait. Après avoir lancé le premier moniteur montrant des films en 3D sans lunettes, le FreeD, puis coorganisé un festival du film 3D à Romont en septembre 2009, l’équipe de huit personnes de NVP s’active désormais à développer une chaîne de télévision en trois dimensions. Baptisée temporairement NVP 3D, elle devrait voir le jour en 2011, sur internet et sur le câble. Mais les essais commenceront cette année déjà.
L’esprit Planète, version 3D. Au programme: des brèves suivant l’actualité culturelle, des sketches loufoques mettant en scène des nains, un projet de long métrage de fiction dont Philippe Nicolet a commencé d’écrire le scénario. Mais surtout des documentaires et des reportages que son équipe réalise depuis 2008 déjà, et qui constituera le gros de la matière d’une chaîne dédiée aux «richesses des civilisations et de la nature», selon son créateur. Un peu dans l’esprit «patrimoine» de la chaîne Planète, NVP 3D nous emmènera aussi bien en Iran et en Egypte que dans le fameux LHC (Grand collisionneur de hadrons) du CERN ou sous les voûtes de la cathédrale de Lausanne. Le public ne sera, d’ailleurs, pas seulement helvétique: des discussions sont en cours pour assurer la diffusion en Allemagne, en Belgique et en France, et ce en français, en allemand et en anglais. La chaîne comprendra ainsi une édition internationale et des éditions régionales.
Le financement? Il se fait, pour l’instant, de film en film, grâce aux sponsors. L’équipe de NVP a ainsi réalisé l’été passé un film de plongée en Egypte grâce, entre autres, à Tissot et Tourisme pour tous. La Ville de Lausanne est aussi un partenaire de la première heure.
Une première en Suisse. Si Canal+, en France, se lancera dans la 3D pour Noël, NVP 3D deviendra sans doute la première chaîne à passer le cap en Suisse. A ce jour, l’Office fédéral de la communication n’a reçu aucune annonce de diffuseur dans ce domaine. Du côté de la SSR, aucune stratégie 3D n’est pour l’instant prévue, selon Roland Fischer, responsable du service technique à la TSR, qui souligne que «la priorité est le passage à la haute définition, prévu pour 2012». Reste la question de l’accessibilité. Avec une première vague, dès avril, de téléviseurs 3D entre 2000 et 5000 francs, la vision tridimensionnelle du patrimoine ne sera-t-elle pas du luxe? «Dans l’immédiat, oui», reconnaît Philippe Nicolet, qui se montre néanmoins confiant: «Ça va aller très vite. D’ici à 2011, on devrait voir arriver les premiers téléviseurs à prix cassés. Même s’il faut passer les six premiers mois avec un public restreint, ce n’est pas le prix qui va être un frein, c’est certain!»
NVP 3D sera d’ailleurs accessible aux internautes en streaming, voire en téléchargement . Avec pour seul investissement nécessaire l’achat, pour 38 francs, d’un stéréoscope. Certes moins élégant qu’une paire de lunettes fumées... LA 3D, VISIBLE PAR TOUS?
Maux de tête, vertiges, voire vomissements: certains spectateurs ont souffert en voyant Avatar. Manque d’habitude ou problème ophtalmique? Une étude réalisée par l’entreprise Nvidia a montré que jusqu’à 10% des sondés ne voyaient pas la 3D sur écran. Pierre-François Kaeser, chef de clinique à l’Hôpital ophtalmique de Lausanne, confirme: en additionnant les personnes souffrant de strabisme et celles dont la vision d’un oeil est réduite, «on arrive à 5 à 10% de la population qui n’a pas la capacité de voir en 3D». Une incapacité parfois insoupçonnée, comme dans le cas de «microstrabismes»: «Les patients qui en souffrent peuvent ne pas être au courant du problème s’ils n’ont jamais bénéficié d’un examen de dépistage.» Philippe Nicolet constate toutefois que «ce n’est ni noir, ni blanc. Certaines personnes ne voient pas très bien la 3D, mais apprennent petit à petit.» Pour ceux qui découvrent qu’ils ne voient pas du tout l’image en trois dimensions, Pierre-François Kaeser se veut consolant: «La vision stéréoscopique n’est vraiment utile que dans les activités de précision à faible distance… et pour voir des films en 3D! Ce n’est pas un handicap significatif pour la vie quotidienne.»
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