On trouve peu d’aussi fins analystes de la Berne fédérale que Frank A. Meyer. Et pourtant, il y a plus de quatre ans, la fameuse plume politique du groupe Ringier, éditeur de L’Hebdo, a choisi de s’installer définitivement à Berlin. Parce qu’il a trouvé dans la capitale allemande un environnement culturel unique.
Parce qu’il éprouvait sans doute aussi le besoin de prendre un nouveau départ et un brin de distance face à un monde qu’il connaît par cœur. Son avis sur l’élection du 14 décembre, et la lecture historique qu’il en fait, n’en est que plus intéressant. Nous l’avons rencontré dans sa maison du quartier de Dahlem, où il reçoit régulièrement les politiciens et les intellectuels les plus en vue de la ville.
«L’UDC N’A PAS DE CANDIDAT VALABLE POUR LE CONSEIL FÉDÉRAL.» Frank A. Meyer
Avec le recul, quelle est la leçon des élections du 23 octobre?
Il s’agit d’une triple leçon. D’abord, la droite nationaliste a perdu, alors qu’elle avait englouti des millions dans sa campagne. Ensuite, la droite libérale recule, elle aussi. Je veux parler du PLR. Parce que ce parti n’a aujourd’hui rien d’autre à offrir qu’un libéralisme étroit. La progression de cette mouvance à la fois néoconservatrice et néolibérale est stoppée. Et cela, c’est le comble, sans que la gauche y soit pour rien!
C’est-à-dire?
Dans le monde entier, les citoyens disent: «Ça ne peut plus continuer ainsi.» Et je ne parle pas seulement de rejet des bonus des managers et de l’imposition d’une taxe sur les transactions financières. Plus profondément, les gens veulent une autre vie. Face à cette aspiration, les socialistes suisses n’apportent aucune réponse convaincante. Si ce n’est la proposition d’un dépassement du capitalisme ou la suppression de l’armée. Un mantra d’hier.
Quel devrait être leur combat, alors?
La nouvelle lutte des classes oppose le capitalisme qui crée la richesse de notre société au capitalisme financier qui la consume et la détruit. L’économie réelle à l’économie de casino. Et dans cette économie réelle, j’inclus les services comme le tourisme, les assurances, la banque, quand elle remplit son rôle.
Une économie productive représentée au gouvernement par un Schneider-Ammann qui a été, jusqu’à son entrée au Conseil fédéral, un entrepreneur. Un capitaine d’industrie. C’est irritant de voir combien les jeunes socialistes suisses manquent de perspective historique, alors que la social-démocratie a été une force, sinon LA force de modernisation de la société bourgeoise tout au long du XXe siècle.
Cette gauche moderne, où la trouve-t-on?
Dans les pays scandinaves. Et en Allemagne, depuis longtemps déjà. Avec les Brandt, Schmidt, Schröder. Et, aujourd’hui, avec les Steinbrück, Steinmeier et autres Gabriel… J’ajouterais même la CDU. En Suisse, une Angela Merkel ne trouverait pas sa place au PLR. L’enjeu est simple: à la fin, qui va gagner? Le capitalisme financier, ce néoféodalisme, avec ses oligarques et sa caste de managers globalisés? Ou la démocratie, qui va de pair avec ce qu’on appelle aussi le capitalisme rhénan?
Dans ce sens, la France est en retard?
Au moment où nous parlons, il se passe des choses incroyables en France. Nicolas Sarkozy cite l’Allemagne en exemple. Et François Hollande s’avère un authentique social-démocrate. Contrairement à une Martine Aubry et ses 35 heures. Un combat du passé. La France se transforme, la culture politique française se transforme.
Revenons aux socialistes suisses…
La gauche a manqué une occasion en or d’apporter des réponses aux vraies préoccupations des gens. Par manque de culture politique, comme je le disais plus haut. De manière plus générale, et indépendamment des frontières partisanes, la Suisse a un problème de culture politique. Ce n’est pas un pays qui pense, qui se pense. La Suisse est un pays rusé. Mais ça ne suffit plus: la ruse est à l’intelligence ce que la chicorée est au café. Dites-moi: qui sont les grands intellectuels, aujourd’hui?
Y a-t-il eu un âge d’or du débat politique en Suisse?
Autrefois, les radicaux, en vive concurrence avec les socialistes, assuraient ce leadership de la pensée politique. Il y a quelques années encore, ce parti pouvait compter sur des têtes remarquables: les Petitpierre, Tschopp, Salvioni, Rhinow, Couchepin… Et, bien sûr, le plus fort, Bremi. Je le surnomme le Bismarck de l’économie suisse. Lui-même n’était pas un intellectuel. Mais il aimait les intellectuels. Il était curieux de ce que les autres pensaient. A cette époque, les membres de la fraction radicale au Parlement débattaient comme personne d’autre. Tempi passati.
Pourquoi les radicaux, qui ont pensé et construit la Suisse moderne, ont-ils sombré si rapidement?
Il faut remonter aux élections fédérales de 1979 et au slogan «Plus de liberté, moins d’Etat». C’est l’époque où le capitalisme anglo-saxon prôné par Reagan et Thatcher triomphe. Les sociauxdémocrates cessent d’avoir un discours sur l’économie. On a vu ce qui est advenu de l’Angleterre.
C’est un pays en ruine, dominé par la City et qui n’a pratiquement plus d’industries. Comme les Etats-Unis, exception faite de l’informatique. Nous sommes passés d’une idéologie autoritaire à une autre. Du marxisme à la toute-puissance du marché. Je résume cette évolution dans une formule qui passe mieux en allemand qu’en français, mais qui dit l’essentiel: nous avons troqué le «marxismus» contre le «marktismus».
Est-ce la seule explication?
L’autre tournant, c’est le refus de l’EEE en 1992. La montée en puissance de Blocher, son rejet de l’Union européenne. Les radicaux se sont trahis eux-mêmes une première fois en vouant aux gémonies l’Etat qu’ils avaient eux-mêmes bâti. Ils vont se trahir une deuxième fois en accrochant leur wagon à la locomotive UDC. On voit le résultat.
Une reconquête est-elle possible?
Aujourd’hui, on leur préfère les Vert’libéraux. Même s’ils ne peuvent pas encore présenter de grandes personnalités, leur offre est la bonne: ils sont libéraux. Et le vert recouvre chez eux plus que leur simple attachement à l’écologie: la notion de responsabilité sociale.
La force des Vert’libéraux, c’est aussi de défendre avec clarté l’idée qu’environnement et croissance économique ne sont pas antagonistes…
Exactement. C’est ce qui a aussi fait la force des Verts et du SPD en Allemagne. En se positionnant depuis plusieurs années sur les énergies renouvelables, ce pays a lancé une nouvelle révolution industrielle.
En Suisse, le nouveau centre sorti des urnes le 23 octobre, dont les contours restent encore très flous, va-t-il jouer ce rôle?
Vous savez, l’Histoire cherche ses protagonistes et finit toujours par les trouver. En 1848, les radicaux ont émergé comme les créateurs de la Suisse moderne. On verra bientôt apparaître les forces qui pousseront ce pays à s’ouvrir et à se moderniser. Les Vert’libéraux, mais aussi les Verts et les socialistes, qui vont sans doute évoluer.
Et le PDC?
Une fusion avec le jeune PBD, qui est d’ancrage protestant, lui permettrait de se débarrasser de son étiquette catholique et de devenir ainsi plus interconfessionnel. Un peu comme la CDU en Allemagne. Une chance énorme se présente à lui. Depuis 1959 et la création de la formule magique, le PDC est le parti qui, au fond, a le plus d’influence sur les grandes directions politiques de ce pays. Il s’allie tantôt avec la gauche, tantôt avec la droite. Un rôle qui va perdurer à condition qu’il n’y ait pas quatre représentants de la droite, soit deux radicaux et deux UDC, au gouvernement.
Pour l’élection du 14 décembre, vous plaidez en faveur du statu quo. Avec quels arguments?
Il serait déraisonnable de changer d‘équipe dans cette période de transition au motif de la pure concordance arithmétique. Outre le fait qu’elle a perdu des sièges lors des élections, l’UDC n’a simplement pas de candidat valable. Aucun, en tout cas, qui soit à la hauteur des deux conseillers fédéraux radicaux. Quant à Eveline Widmer-Schlumpf, elle est simplement la meilleure des sept en termes de maîtrise du métier. Il serait ridicule de s’en séparer. Ce serait même un scandale.
Et la succession de Micheline Calmy-Rey?
La Suisse romande présente deux bons candidats. Il faut en élire un. Et, ensuite, donner du temps au temps. Permettre à ce gouvernement de développer sa sensibilité aux événements.
Devant l’incertitude et l’agitation de cette élection, on reparle, une fois de plus, de l’élection du Conseil fédéral par le peuple…
Ce serait une erreur historique d’aller dans cette direction! Pire, la négation de notre culture politique. On affaiblirait le Parlement de manière irresponsable. Nous souffrons déjà de voir les populistes de droite instrumentaliser la démocratie directe.
Au fil des votations, grâce aux sommes colossales dont ils disposent, ils mènent en réalité une campagne de propagande permanente. Si on y ajoutait l’élection du gouvernement par le peuple, ce serait pire qu’aujourd’hui. Il deviendrait carrément impossible de débattre des questions de fond. L’argent prendrait plus d’importance encore.
Nos institutions n’ont-elles pas fait leur temps? Après tout, elles datent du XIXe siècle…
Non, nos institutions sont bonnes. Le système politique suisse est un chef-d’œuvre. Une installation géniale et unique. Elle mériterait d’être exposée au Museum of Modern Art à New York. Le problème, ce ne sont pas les institutions, mais la manière dont elles sont habitées. La capacité de nos politiques à débattre ensemble et à trouver des solutions.
«LE SYSTÈME POLITIQUE SUISSE MÉRITERAIT D’ÊTRE EXPOSÉ AU MUSEUM OF MODERN ART À NEW YORK.» Frank A. Meyer
Aucun besoin de réforme, donc?
Il faudrait sans doute donner plus de poids au Tribunal fédéral et lui attribuer certaines des compétences d’une Cour constitutionnelle. Il faudrait aussi imposer une plus grande transparence en matière de financement des partis et professionnaliser le travail parlementaire.
Des aménagements, qui n’ont rien de fondamental. Beaucoup de ces questions, comme celle du nombre des secrétaires d’Etat, sont de toute façon tributaires de notre éventuelle adhésion à l’Union européenne. Comme l’Histoire trouve ses protagonistes, les institutions trouvent elles aussi les leurs.
Le Conseil fédéral évite soigneusement le dossier européen. Faut-il s’attendre à une libération du débat avec l’élection du nouveau gouvernement?
Il est très impressionnant de voir comment le gouvernement actuel, avec ses quatre femmes, a décidé la sortie du nucléaire. Une décision qui va dans le sens de l’Histoire. Assistera-t-on à un phénomène comparable avec l’Europe? On ne peut pas l’exclure.
Nous avons tellement à offrir. Nos connaissances du fédéralisme, notre expérience de la coexistence de plusieurs cultures, notre gestion raisonnable des finances publiques et de l’économie. Un véritable arsenal d’intelligence collective ancré dans nos gènes, pour ainsi dire. Mais nous avons peur de nous engager. Alors que nous compterions parmi les nations les plus importantes de l’Union.
Avec la fin du secret bancaire comme avec l’arrimage du franc à l’euro, les autorités, les milieux politiques et économiques ont opéré un virage à 180 degrés en un temps record. Pourrionsnous vivre le même basculement, impensable aujourd’hui, sur la question de l’adhésion à l’Union européenne?
Naturellement. Ça peut se passer bien plus tôt que ce qu’on croit. Même si le consensus actuel, c’est plutôt de voir dans la crise de l’euro une confirmation de la faillite du projet européen. Parce que personne n’explique ce qui se passe vraiment. Contrairement à ce que ressassent les médias, une nouvelle Europe est en train d’émerger. Dans la douleur, certes, mais de manière irréversible.
Vous avez déménagé à Berlin, vous n’avez même plus de piedàterre en Suisse. Pourquoi?
Je suis à Berlin, parce qu’elle est la ville la plus éloignée de Zurich. En déménageant, je suis en quelque sorte revenu chez moi. On trouve ici un goût du débat, un environnement intellectuel de très haut niveau. Outre sa richesse culturelle, ce lieu est habité par l’Histoire.
Quand je me promène, je traverse la période de la grandeur prussienne. Le temps de la République de Weimar. Les années terribles du nazisme. La guerre froide. L’époque de la RDA. Et la nouvelle Berlin. Vous sentez ces strates historiques successives. Physiquement et spirituellement. Berlin est à la fois très belle et cassée. Elle se cherche.
Comme l’Allemagne dans son ensemble…
Récemment, dans le magazine Cicero, j’ai écrit que l’Europe a besoin du leadership allemand. Comme citoyen suisse, je peux le dire – aucun Allemand n’oserait. L’Allemagne est devenue la troisième puissance mondiale. Et peut-être même la deuxième, avant la Chine.
Elle est en train de réaliser pacifiquement ce qu’elle n’a pas pu accomplir avec deux guerres mondiales, voilà l’idée qu’on entend de plus en plus fréquemment...
C’est une idée dangereuse. Et ceux qui l’énoncent n’ont pas vraiment réfléchi. Je dis souvent que la démocratie suisse est la plus expérimentée. Et la démocratie allemande la plus moderne. J’en suis convaincu: on peut avoir confiance en l’Allemagne.
Profil
FRANK A. MEYER
Né à Bienne en 1944, Frank A. Meyer mène une riche carrière journalistique depuis plus de quarante-trois ans. En 1981, il a participé à la création de L’Hebdo et de Die Woche. Personnalité marquante au sein du groupe Ringier, il tient une chronique dans le SonntagsBlick. Et anime l’émission de débat Vis-à-vis de la chaîne de télévision de langue allemande 3-Sat. Il vit à Berlin.
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