Lundi 3 octobre, salle de gym de Bourrignon, sur les flancs du Jura. Réunie en assemblée extraordinaire, la population du petit village torpille un projet de parc d’une dizaine d’éoliennes des Services industriels genevois (SIG). Une claque de plus pour les entreprises électriques suisses qui tentent, en vain, de faire pousser des hélices dans les rares zones suffisamment venteuses du pays.
Pendant ce temps, sur les plaines allemandes du Brandebourg, les pales de Beaufort-Kraftwerkpark fendent l’air comme une armée de sabreurs. Crachant du courant 100% vert, et rentable. Une énergie produite en partie pour les mêmes SIG, aux côtés de Groupe E, de Romande Energie, de la Ville de Lausanne et des Forces motrices valaisannes, à travers la holding EOSH. Le parc fait partie d’un pool de 88 mâts, acquis au printemps dernier avec 80 millions de francs de fonds propres, qui produit de quoi alimenter 80 000 foyers. Un investissement rapide, simple, sans opposition ni autre complication.
Ruée depuis cinq ans. Alors que mener à bien le moindre projet de centrale électrique relève du parcours du combattant sur territoire suisse, les voisins européens offrent pales, panneaux solaires, turbines à gaz et centrales à charbon. Depuis début 2009, 14 000 turbines sont ainsi sorties de terre en Europe, absorbant au total des investissements de 11 milliards d’euros (13,6 milliards de francs), vante l’Association européenne d’énergie éolienne. Corsetées par la puissance des droits citoyens sur leur marché national, les entreprises électriques suisses s’en vont faire leur shopping chez les voisins allemands, italiens, français. Et même au-delà, en Norvège, en Espagne, en Bulgarie.
«L’année passée, nous sommes devenus propriétaires d’un parc éolien dans la région de Cadix, en Espagne. Il a quatorze turbines de 3 mégawatts (MW). Entre le moment où nous avons décidé d’investir et l’acte d’achat, il n’y a eu que trois mois», commente Hans Büttiker, directeur général de l’entreprise électrique EBM, dans l’agglomération bâloise. Pas de recours, pas d’oppositions, pas de négociations avec les riverains. «En Suisse, un projet pareil n’est tout simplement pas faisable.»
Séduite, EBM a aussi investi dans des installations au sud de l’Italie et entend encore dépenser «entre 50 et 80 millions de francs» dans la production d’énergie renouvelable à l’étranger. Un exemple parmi beaucoup d’autres: Alpiq, Axpo (via sa filiale EGL), Repower (Grisons) ou les Forces motrices bernoises (FMB) se sont lancées dans cette ruée à l’étranger au cours des cinq dernières années. Ainsi, en 2010, 80% des 80 installations mises en service par les FMB dans le domaine du renouvelable l’ont été en dehors de la Suisse. L’Hebdo a recensé 65 sites de production à l’étranger dans lesquels les entreprises électriques helvétiques ont investi – ou prévoient de le faire – depuis 2010.
Effet Fukushima. Une manière de doper, à vitesse grand V, les capacités de production derrière lesquelles courent les producteurs de courant, terrassés par le spectre de la pénurie. Une manière de développer aussi leur production écologique. Il y a quatre ans, la Confédération exigeait en effet, via la révision de la loi sur l’énergie, que 5,4 TWh de courant distribué dans le pays soit issu de nouvelles énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, mini-hydraulique) à l’horizon 2030, soit environ 9% de la consommation nationale – contre 2,2% en 2010.
La pression est encore montée d’un cran dans le sillage de l’accident nucléaire de Fukushima, puisque le gouvernement a décidé de tirer un trait sur les centrales atomiques d’ici à 2034, génératrices de 40% de l’électricité consommée dans le pays.
Conséquence: «Les acteurs du marché accélèrent sérieuse ment leur stratégie de diversification», observe Jean-Philippe Tripet, l’un des patrons d’Aravis. Société zurichoise, Aravis constitue l’un des maillons essentiels de ces nouveaux développements. Aux côtés de géants comme le britannique Renewable Energy Systems (RES) ou l’allemand Juwi, elle développe des centrales de production d’énergie renouvelable – hors du pays – qu’elle revend ensuite clés en main à des exploitants. Un business lucratif.
Placements stratégiques. «Le risque de ce type d’investissement est assez faible, explique Rolf Wüstenhagen, professeur à l’Institut économie et environnement de l’Université de Saint-Gall. Essentiellement parce qu’il n’y a pas de surprise: grâce aux subventions versées par les Etats comme l’Allemagne, la France ou l’Italie pour chaque kilowattheure d’énergie produite dans ces centrales, les investisseurs savent à quoi s’attendre sur des durées de quinze ou vingt ans!»
Ainsi, au-delà de leur apport en termes de capacités de production, ces centrales constituent des placements intéressants. A l’instar des 88 mâts d’EOSH: depuis leur acquisition, aucun des distributeurs de la holding n’utilise cette énergie. «Pour l’heure, grâce aux subventions, il est beaucoup plus avantageux de la vendre aux Allemands que de l’utiliser», expose Alexis Fries, directeur général d’EOSH.
Autant de conditions qui achèvent de convaincre les dernières entreprises hésitantes de suivre le mouvement. Ainsi, du côté de Fribourg et de Neuchâtel, Groupe E analyse-t-il depuis l’an dernier les possibilités de se développer hors les frontières. «Nous prospectons en France, en Allemagne et en Italie, dans l’optique d’acquérir des éoliennes avec une capacité totale de l’ordre de 100 MW. Nous espérons avoir des solutions concrètes en 2012», révèle Alain Sapin, directeur de la division énergie de l’entreprise.
De quoi alimenter quelque 50 000 foyers, soit l’équivalent de l’agglomération fribourgeoise. Même les SIG, qui cherchent à se développer de manière extrêmement active en Suisse (voir L’Hebdo du 9 juin 2011), ont dû s’y résoudre: «Il est clair que nous devrons un jour passer par l’étranger, résume Véronique Tanerg, porte-parole. Nous n’avons encore aucun projet concret mais des discussions sont en cours.»
Les communes suivent. Les entreprises électriques des communes, traditionnellement plus axées sur la distribution que la production, suivent le mouvement. «Cette tendance est très nette depuis deux ans», observe Jean-Philippe Tripet, d’Aravis. Le cas d’EWZ, à Zurich, est symptomatique: le mois dernier, la société inaugurait en Norvège un parc éolien dont elle détient 20%. Les besoins de 18 000 foyers zurichois sont ainsi virtuellement couverts. L’année d’avant, elle s’offrait 27 turbines en Allemagne. Encore 44 000 ménages. Comment, sans cela, satisfaire la volonté populaire? Il y a deux ans, les électeurs de la ville ont en effet voté un crédit de 200 millions à EWZ, pour investir dans l’éolien.
Les collectivités plus modestes ne sont pas en reste: ainsi Winterthour, 100 000 habitants, a-t-elle décidé d’investir 4,5 millions dans un parc en pleine mer du Nord. De quoi s’offrir l’équivalent… d’un demi-rotor dans une forêt de huitante mâts. Afin de servir cette myriade de petits clients potentiels, le producteur grison Repower a annoncé à la mi-octobre la création de Repartner Produktions.
Entreprise d’investissement dans des sites de production énergétique largement tournée vers l’étranger, la nouvelle entité s’adresse en particulier aux petites et moyennes structures suisses actives dans la branche. Une manière de les épauler, à l’heure où les géants comme Alpiq explosent à l’international. Au total, le groupe affiche une trentaine de sites de production hors de Suisse, étalant ses champs d’éoliennes jusqu’en Bulgarie.
Cap sur le gaz. Les nouvelles centrales que compte Alpiq à l’étranger ne produisent cependant pas que du renouvelable. Car les entreprises électriques sautent également volontiers les frontières pour faire grimper leur production d’électricité d’origine fossile. Depuis 2000, Alpiq s’est engagée dans neuf centrales à gaz et une centrale à charbon hors du pays, d’après les données recensées par l’organisation de défense de l’environnement Greenpeace. Selon la même source, le nombre de projets de ce type a également explosé du côté d’EGL (3 réalisations récentes), de Repower (4 projets) ou des FMB (6 projets). Essentiellement en Allemagne et en Italie.
«LES ENTREPRISES ÉLECTRIQUES SE DIRIGENT VERS UN MIX ÉNERGÉTIQUE SALE.» Florian Kasser, Greenpeace
Participant de la même dynamique, Groupe E a annoncé en 2007 une prise de participation de 50% dans la centrale à gaz autrichienne de Timelkam. «Nous étions alors dans une perspective de pénurie annoncée à l’horizon 2010-2020. Nous nous devions de réagir afin de sécuriser notre approvisionnement et cet investissement pouvait se faire très rapidement», commente Alain Sapin.
Côté helvétique, le projet de centrale à gaz de Cornaux lancé par le fournisseur il y a sept ans, n’en finit pas de piétiner. «D’une part, en Suisse, il y a le problème de l’opinion publique et des multiples possibilités de recours et d’opposition. Mais le facteur économique joue ici aussi un rôle important, souligne le professeur Wüstenhagen. En Italie, vous pouvez acheter des certificats de compensation pour 10 euros (12 fr. 40) par tonne de CO2. Alors qu’en Suisse, vous ne savez pas combien vous devriez payer» (lire encadré ci-contre).
Double discours. Cette manière de contourner les exigences nationales fait bondir Andreas Hofmann. Le député socialiste du Grand Conseil bernois a ainsi signé, en mars dernier, une interpellation sur la profusion de projets non écologistes des FMB à l’étranger. «Il y a une incohérence dans leur discours. Les FMB ont défendu le nucléaire pendant des années en disant que celui-ci ne produisait pas de C02. Mais en parallèle, elles s’engageaient en douce dans des centrales à gaz!» tonne l’élu.
«Le problème n’est pas que les entreprises électriques investissent à l’étranger, renchérit Florian Kasser, spécialiste du secteur énergie chez Greenpeace. C’est qu’elles se dirigent ainsi vers un mix énergétique sale. Car la capacité de production des centrales fossiles dans lesquelles elles s’engagent hors du pays est sans commune mesure avec celle des parcs éoliens ou photovoltaïques dans lesquels elles s’impliquent.»
Ainsi le contrôle des entreprises électriques suisses (dans une large mesure propriété des collectivités et donc des citoyens) glisse-t-il petit à petit entre les doigts des Suisses. Peut-être parce qu’ils sont un peu trop prompts à barrer la route aux projets prévus chez eux au nom de l’écologie, de la protection du paysage ou, plus prosaïquement, d’intérêts strictement individuels.
Entreprises électriques suisses à l'étranger: leurs principaux investissements et projets (depuis 2000)

Fonctionnement
Une réglementation nationale au milieu d'un marché continental
Pour des raisons économiques et techniques, le courant produit dans des centrales éloignées de la Suisse n’est pas acheminé directement jusqu’au réseau national. Les distributeurs qui produisent à l’étranger disposent dès lors de trois solutions. Premièrement, ils peuvent simplement vendre l’énergie produite sur le marché où se trouve l’installation afin de réaliser un profit.
Deuxièmement, ils peuvent négocier – on parle de trading – une équivalence entre le courant qu’ils produisent loin de chez eux, et un courant de même nature (par exemple 100% renouvelable) qu’ils achètent à proximité du pays. Troisièmement, ils peuvent vendre le courant sur le marché où se trouve leur installation (par exemple en Norvège s’ils y ont des éoliennes) et reçoivent en échange un «certificat vert». Celui-ci permet que soit considéré comme propre un volume équivalent de courant acheté proche de la Suisse, quelle que soit sa nature (par exemple du fossile italien).
A noter que, dans la plupart des Etats du Vieux Continent, les nouvelles énergies renouvelables sont dopées à coup de subventions (principe dit de la rétribution à prix coûtant, ou RPC). La Suisse ne fait pas exception, soutenant par exemple l’énergie éolienne à hauteur de 17 à 20 ct. par kWh injecté dans le réseau. Mais Berne a choisi de limiter le nombre de projets susceptibles de bénéficier de ce soutien. Douze mille cinq cents projets (essentiellement photovoltaïques) sont donc sur liste d’attente sans garantie de pouvoir bénéficier un jour de la RPC. Un facteur d’incertitude qui rend les investissements plus risqués qu’ailleurs.
Le traitement réservé aux centrales thermiques qui recourent à des énergies fossiles varie aussi entre la Suisse et ses voisins. Si les rares petites centrales que compte aujourd’hui le pays (comme Cornaux I dans le canton de Neuchâtel) ne doivent pas compenser leurs émissions, toute future installation serait soumise à des tarifs conséquents. «Nous estimons que la compensation coûterait entre 50 et 100 francs par tonne de CO 2», indique Andrea Burkhardt, cheffe de la division climat à l’Office fédéral de l’environnement. Soit quatre à huit fois plus cher qu’en Europe. LB
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